Partout dans le monde, la classe ouvrière doit se battre

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Après l’agitation des lycéens et des étudiants de novembre-décembre 2008 en Italie, en Espagne, en Allemagne ou en France, après surtout le formidable mouvement social animé par des jeunes étudiants prolétarisés en Grèce  (1), la Belgique, l’Islande, les pays baltes et la Bulgarie ont connu à leur tour, en janvier 2009, des mouvements sociaux. La bourgeoisie exprime d’ailleurs ouvertement la crainte que de tels mouvements, à mesure que la crise s’approfondit, ne gagnent l’Europe toute entière, tel le socialiste Laurent Fabius pour qui “ce que l’on voit en Grèce n’est pas du tout malheureusement hors du champ de ce qui peut arriver en France. Quand vous avez une telle dépression économique, une telle désespérance sociale, il suffit qu’il y ait une allumette qui se mette là-dedans et tout part.” Et de plus en plus, ces explosions sociales sporadiques ne se limitent pas aux jeunes générations mais gagnent peu à peu le cœur de la classe ouvrière.

Belgique

Dans ce pays, tout au long du mois de janvier, de multiples grèves ont frappé le secteur des transports. En France, si la classe ouvrière n’en a pas entendu parlé c’est que le black-out médiatique a été presque total.

Pour protester contre un nouveau règlement sur les permutations de service, une grève sauvage a éclaté le 20 janvier à Bruxelles chez les chauffeurs de bus de la STIB. Lors de l’assemblée générale, les chauffeurs de bus ont exigé “une augmentation de salaire et une amélioration des conditions de travail”. Aucune organisation syndicale n’a reconnu le mouvement et la direction n’a donc pas voulu engager de négociations avec les grévistes. Ceux-ci ont quant à eux refusé dans un premier temps le dialogue avec les permanents syndicaux, permanents syndicaux qui ont discrètement organisé de soi-disant “assemblées générales” entre eux et les “délégués du personnel”. Par ces négociations secrètes, ils ont réussi à éteindre le mouvement en promettant une table ronde sur les salaires avec la direction… d’ici quelques semaines. Parallèlement, le 21, les chauffeurs de bus d’une autre compagnie ont arrêté le travail pendant 24 heures dans les dépôts de Jemeppe (Seraing) et de Robermont (Liège), après une agression au cocktail Molotov contre un chauffeur. Le 22 janvier, à la suite de deux autres agressions, une large majorité des chauffeurs du dépôt TEC de Mons-Bassin ont décidé de se mettre à leur tour en grève.

Islande

Depuis le début de l’hiver, c’est l’Islande (313 000 habitants) déclarée “en faillite” qui paie le plus durement la crise économique  (2). Chaque jour, 200 personnes en moyenne perdent leur emploi et de plus en plus de gens sont confrontés à la menace de perdre aussi leur logement. Depuis plus de 2 mois, les mouvements de colère se manifestent avec des rassemblements hebdomadaires dans un parc de Reykjavík. Les premières protestations exigeaient que le gouvernement “brise le silence” concernant la situation économique réelle puis ont réclamé la démission du gouvernement et la tenue d’élections anticipées, sous la houlette de l’opposition parlementaire. Toutefois, cet encadrement et ces revendications purement “démocratiques” ont tendu à se fissurer et ont surgi des expressions plus “radicales”, mettant en cause la responsabilité du système capitaliste, notamment chez des éléments anarchistes. Jusque-là, le capitalisme semblait être un mot tabou parmi les manifestants. Fin octobre, les drapeaux de deux banques islandaises ont été brûlés. Le 8 novembre, lors d’une grande manifestation dans le centre de la capitale, exigeant une fois de plus la démission du gouvernement, un élément anarchiste est monté sur le toit du parlement, où il a accroché le drapeau de Bónus, le supermarché le moins cher de l’Islande. Ce drapeau jaune avec un cochon rose dessus a fait scander par les manifestants “Le gouvernement est un sale porc bon marché !” mais surtout une centaine de manifestants ont réussi en solidarité à aider l’homme-au-drapeau à descendre du toit et à éviter son arrestation par la police. Toutefois, cet élément a été reconnu et arrêté une semaine après. Le lendemain, au cours de la manifestation qui a réuni 10 000 personnes, 500 personnes se sont massées en face du commissariat de police, pour exiger que l’homme soit libéré. Après quelques échauffourées avec la police anti-émeutes qui a fait usage de gaz lacrymogènes, l’homme a été finalement libéré et a été acclamé à sa sortie de prison. Aux discours nationalistes des dirigeants politiques et syndicaux, le 1er décembre (jour de la fête nationale), des éléments ont opposé le slogan : “Non au nationalisme ! Solidarité internationale !” Malgré la proclamation d’élections anticipées au printemps prochain, la démission du ministre du Commerce puis du gouvernement tout entier le 26 janvier, tension et colère ne semblent toutefois pas devoir s’apaiser de sitôt.

Pays baltes et Bulgarie

D’autres émeutes ont eu lieu en Lettonie, en Lituanie et en Bulgarie, où la population a manifesté contre les difficultés économiques, les réformes de leur gouvernement et la corruption. Après avoir enregistré une croissance soutenue ces dernières années, les pays baltes plongent désormais dans la récession. La Lettonie et la Lituanie viennent de connaître les plus importantes manifestations de rue depuis 1991. Thorbjorn Becker, le directeur de l’Institut de Stockholm pour la transition économique (SITE), observe que “Les gens se retrouvent sans emploi et voient leurs revenus chuter cette année. On va régulièrement assister à des incidents de ce genre.” À Riga, quelque 10 000 personnes se sont rassemblées le 17 janvier aux abords du Parlement letton. Le 20 janvier, plus de 100 personnes ont été arrêtées et quelque 40 autres blessées au cours de nouvelles manifestations. Ce pays balte a les plus mauvais résultats économiques de toute l’Union européenne, son taux de chômage ayant grimpé de 1  % au cours du seul mois de décembre. Là encore, la pression ne paraît pas devoir retomber. «Nous ne sommes qu’au début des protestations», a prédit Nils Muiznieks, politologue de l’université de Lettonie. De violents affrontements se sont produits, notamment en Lituanie où la police est intervenue sans ménagement le 17 janvier à Vilnius devant le Parlement suite à la décision du gouvernement d’augmenter les impôts. Une quinzaine de personnes ont été blessées et plus de 80 autres arrêtées. Le 15 janvier, de violents affrontements avaient fait des dizaines de blessés en Bulgarie. Dans les trois pays, des rassemblements pacifiques se sont terminés dans la violence pendant plusieurs heures. La crise économique fait des ravages dans d’autres pays d’Europe de l’Est, particulièrement en Hongrie, en Ukraine et en Roumanie. La monnaie roumaine a ainsi perdu 17% de sa valeur en un an. La réduction des dépenses sociales en Estonie pourrait aussi provoquer des protestations dans cet autre pays balte. Les experts parlent d’une contagion possible à toute l’Europe, en particulier aux anciens pays de bloc de l’Est.

Guadeloupe

L’Europe n’est pas le seul continent touché. Depuis le 20 janvier, le département français de la Guadeloupe vit au rythme de la grève générale initiée par un collectif d’une cinquantaine d’organisations syndicales, politiques et culturelles qui, au nom de la lutte “contre la vie chère”, a établi un programme de 120 revendications. Les 115 stations-service de l’île, des écoles, des magasins et centres commerciaux sont fermés. Des services publics ne sont plus assurés, du ramassage des ordures aux transports routiers de voyageurs. Le cahier de revendications du “Collectif contre l’exploitation outrancière “ réclame notamment “un relèvement immédiat et conséquent d’au moins 200 euros des bas salaires, des retraites et des minima sociaux”, celui du SMIC et “des salaires du secteur privé, des traitements de la fonction publique, du minimum vieillesse, des minima sociaux”, “un salaire minimum guadeloupéen calculé sur le coût réel de la vie en Guadeloupe”, une “baisse significative de toutes les taxes et marges sur les produits de première nécessité et les transports” et “des taux de la taxe sur les carburants”, la “suppression de la taxation des produits locaux”, le “gel des loyers pour une période indéterminée”, “l’arrêt des saisies immobilières des propriétés des guadeloupéens et la restitution des biens”… Tous les syndicats encadrent ce mouvement de colère ainsi que le PC guadeloupéen, les Verts, et les associations de “carnavaliers” identitaires. Les uns et les autres utilisent la chute vertigineuse du pouvoir d’achat, la poussée du chômage qui touche plus de 20% de la population locale et l’angoisse de l’avenir face à la crise économique mondiale, pour noyer la colère et la dévoyer vers des revendications corporatistes et insulaires. Toutefois, ce mouvement menace de faire tâche d’huile dans les Antilles et une grève générale similaire est d’ores et déjà programmée par les syndicats de Martinique pour le 4 février (3).

L’avenir de la lutte de classe dépend de la prise en charge consciente de ses luttes par la classe ouvrière elle-même.


2) De très nombreux articles et commentaires sur la situation des ouvriers en Islande sont disponibles sur le forum de discussion de la CNT-AIT Caen dans la rubrique “Foutoir mondial”, sous le titre “Révoltes en Islande”.

3) La bourgeoisie n’hésite pas à utiliser la misère et la colère croissante pour les manipuler à ses propres fins ou dans ses luttes pour le pouvoir entre ses fractions. Les massacres récents de Madagascar en est un exemple tragique. Le maire d’Antananarivo Andry Rajoelina a appelé à une grève générale pour renverser son rival, accusé de corruption et d’autoritarisme, le président malgache Marc Ravalomanana. Ces manifestations rassemblant jusqu’à 10 000 personnes ont rapidement dégénéré en sanglantes émeutes, faisant plus de 80 morts ou davantage en 36 heures (un journaliste de l’Express a avancé le bilan de 102 tués) dans des conditions particulièrement atroces : la plupart sont mortes écrasées sous des sacs de riz ou brûlées vives dans les magasins saccagés ; des corps mutilés et souvent calcinés, ont été apportés dans les morgues de la capitale.


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