La contribution de l'État français à la barbarie guerrière

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Sarkozy n'a pas d'un jockey que la taille mais il en a aussi l'ambition, celle d'être dans chaque course le premier arrivé au poteau. Cette caractéristique de celui que le Canard enchaîné nomme "l'omniprésident" concerne tous les aspects de son activité présidentielle, confinant fréquemment au ridicule le plus achevé. De l'Afrique au conflit en Géorgie avec la Russie, en passant par l'Europe, on voit donc s'enchaîner de sa part les promesses non tenues et les grands effets d'annonce suivis des conséquences les plus nulles, voire contraires à ce qui était attendu. Mais au-delà de la caricature et des nombreux commentaires satiriques qu'il inspire, parfois autant sinon plus dans ses propres rangs que dans ceux de l'opposition, Nicolas Sarkozy est le véritable reflet de la décomposition capitaliste et son incarnation au sein d'une bourgeoisie française déliquescente. La politique impérialiste que le chef de l'État français mène depuis son accession à l'investiture suprême en est une des expressions les plus évidentes en terme d'aventurisme, d'inconsistance et de manque total de vision à long ou moyen terme. La politique internationale française est la copie conforme, made in France, de la politique que Bush et son équipe mènent, à la tête de l'appareil d'État américain, depuis bientôt huit ans.

Comme nous le disions dans notre Revue internationale no 108 : "Le trait le plus caractéristique de cette phase ultime du capitalisme se manifeste par le gigantesque désordre régnant tant dans les rapports entre États que dans la forme que prennent leurs affrontements impérialistes. Chaque État national tire la couverture à lui sans accepter la moindre discipline. C'est ce que nous avons caractérisé comme ‘le chacun pour soi', qui exprime et à son tour aggrave un état général de chaos impérialiste mondial, tel que nous l'avions prévu il y a plus de dix ans lors de l'effondrement de l'ancien bloc soviétique : "... le monde se présente comme une immense foire d'empoigne où jouera à fond la tendance au ‘chacun pour soi', où les alliances entre États n'auront pas, loin de là, le caractère de stabilité qui caractérisait les blocs, mais seront dictées par les nécessités du moment. Un monde de désordre meurtrier, de chaos sanglant..." (Revue internationale no 108, 2e trimestre 2002, "La guerre anti-terroriste sème terreur et barbarie").

Une politique africaine de plus en plus erratique

Après avoir affirmé la fin de la "Françafrique" et d'une "politique clientéliste", "des réseaux d'un autre temps et des émissaires officieux" pendant la campagne électorale ainsi que le début d'une "nouvelle politique africaine" dès le début de son mandat, après avoir réaffirmé au printemps dernier "Nous voulons soutenir les régimes démocratiques" sur le continent noir, qu'en est-il vraiment de la politique menée par Sarkozy et la bourgeoisie française en Afrique  ? Ni plus ni moins que la continuation de la même politique impérialiste soutenant des régimes aux ordres de potentats sanguinaires répondant aux nécessités économiques et militaires de la France. C'est d'ailleurs une vieille antienne de l'impérialisme français en Afrique, de droite comme de gauche, pour faire passer la pilule de sa présence et de ses multiples coups de force militaires en les justifiant par des discours lénifiants. Ainsi, en 1990, au fameux discours de La Baule, Mitterrand, chantre de la démocratie africaine, avait lancé : "Notre rôle à nous, pays étranger, fut-il ami, n'est pas d'intervenir dans les conflits intérieurs. La France n'entend pas arbitrer les conflits." Belle hypocrisie dont le massacre de près d'un million de Tutsis au Rwanda en 1994, organisé à l'instigation des forces françaises, fut une concrétisation des plus éclatantes. Aujourd'hui, rien n'a changé, au contraire. La France est le seul pays au monde, outre la présence américaine récente et discrète à Djibouti, à maintenir une présence militaire, de 10 000 soldats en Afrique. Aussi, le départ des troupes françaises est loin d'être à l'ordre du jour, et la "Françafrique", avec ses magouilles immondes et son clientélisme sordide, a de beaux jours devant elle, car il en va de la défense des intérêts et du statut impérialiste mondial de la France. C'est bien pour cela que Sarkozy, après avoir déclaré en Afrique du Sud en mars 2008 que "La France n'a pas vocation à maintenir ses forces armées en Afrique", rappelait la seconde suivante aux chefs d'Etat africains dont la survie dépend de la présence française : "Si vous y tenez vraiment, on restera"  ! En attendant, Sarkozy ne peut s'empêcher d'émailler ces belles déclarations pro-démocratiques et humanistes de discours comme celui de Dakar fin juillet 2007 où transpire à grosses gouttes le plus grand mépris pour "l'homme africain" "sans histoire" et pour les populations africaines et arabes.

Europe et "Union pour la Méditerranée"

La politique que mène Sarkozy en Europe au nom de l'État français est aussi peu lisible et tout aussi désastreuse. Ainsi, après le "non" irlandais à l'Europe, le président français, président de l'Europe, a affirmé, sans autre forme diplomatique et sans demander son avis au Conseil européen, la nécessité de refaire voter les Irlandais, afin que son projet de Traité constitutionnel européen de Lisbonne puisse voir le jour, pour se rétracter immédiatement après devant le tollé général que son intervention avait fait naître au sein de l'Europe. Ceci n'a eu pour conséquence que d'irriter un peu plus à la fois la Grande-Bretagne et une Allemagne déjà peu encline à soutenir l'action désordonnée de la France. Une action que le projet d'Union pour la Méditerranée (UPM) est venu décrédibiliser un peu plus encore. Cet avatar des prétentions françaises à mettre sur pied cette resucée d'un vieux projet européen (Processus de Barcelone ou Euromed), datant de 1995 et abandonné de tous, prétend avoir pour objectif de "combler le fossé entre un Nord plutôt riche et un bassin méditerranéen beaucoup plus pauvre", "d'améliorer le dialogue entre les deux rives", mais aussi et surtout de servir de tremplin à une réintroduction de la France dans le jeu des grandes puissances, en particulier au Moyen-Orient. Las, cette UPM est destinée à une vie aussi éphémère que la présidence française européenne et n'aura servi qu'à attiser les dissensions entre la France et les autres pays européens, totalement laissés pour compte dans l'affaire. D'ailleurs, la politique consistant à caresser dans le sens du poil et de façon précipitée les pays arabes "durs en affaires" a montré cet hiver ce qu'elle pouvait donner comme brillants résultats avec Khadafi, "grand ami" de la France au point que son bivouac de bédouin a occupé les jardins de l'Elysée une semaine durant... pour mieux claquer la porte au nez de son hôte en qualifiant de "scandale" la création de l'UPM.

Géorgie, Afghanistan, intégration dans l'OTAN

Evidemment, tout ce cirque fait bien rire les médias. Mais derrière la stupidité de la politique française actuelle, il y a des êtres humains qui en souffrent et en meurent. Qu'a fait la France en Géorgie  ? Rien, ou plutôt défendre la chèvre et le chou pour préserver à la fois son rôle de pays de l'Union européenne et ayant des intérêts comme tels à défendre, mais aussi ses relations privilégiées avec la Russie de Poutine. Car, au-delà des rodomontades dont a parlé la presse pour redorer le blason du caractériel de l'Élysée et faire croire à sa dimension internationale, dans un premier temps, Sarkozy a obtenu un cessez-le-feu de Moscou... aux conditions décidées par la Russie, puis, malgré ses menaces inconditionnelles médiatiques, n'a même pas pu gagner la reconnaissance de la souveraineté géorgienne par Medvedev, pour enfin, avec l'Union européenne, s'écraser mollement sans maintenir aucune "sanction" contre la Russie, et sans même souffler mot contre la reconnaissance de l'indépendance de l'Abkazie et de l'Ossétie du Sud par la même bourgeoisie russe.

Pour ce qui concerne l'engagement français en Afghanistan, on se trouve devant la même inconséquence. Alors que le président français s'était très formellement engagé à sortir la France du bourbier afghan avant son élection, il s'engage plus que jamais dans ce qui est une défaite annoncée. Cette guerre, dite de quatrième génération (G4G) par les spécialistes militaires, est considérée comme un conflit où la puissance attaquante, bien que supérieure, est "fixée" par l'ennemi et destinée à une guérilla sans fin. Ce qui veut dire que le marasme est bien pire chaque jour. Alors pourquoi un tel engagement de la France, avec les morts et le discrédit grandissant et justifié dans la population  ? Une fois encore la logique est difficile à cerner. Car cette intégration à l'OTAN que développe Sarkozy ne correspond à aucune nécessité de l'impérialisme français 1, sinon de montrer ses petits muscles jusqu'en Asie, sans espérer ni gagner quoi que ce soit de l'alliance avec les États-Unis, qui exigent de plus en plus de forces de l'État français, ni espérer leur faire la pige au Pakistan et y gagner une quelconque zone d'influence consistante. Le retour prôné par Sarkozy de la France au sein de l'OTAN est d'autant plus catastrophique que l'OTAN elle-même connaît un effondrement aggravé et une décomposition accélérée du fait de la perte de sa première justification avec la fin de la guerre froide. Dès lors, l'OTAN ne sert plus qu'aux desseins propres de l'impérialisme américain.

Ce n'est pas un hasard si des hommes politiques bourgeois aussi rétrogrades que Bush aux États-Unis, Berlusconi en Italie ou encore Sarkozy en France se retrouvent au pouvoir dans de grandes puissances impérialistes. C'est même cette tendance qui va se développer dans l'avenir. La faillite économique du capitalisme, son enfoncement dans la décomposition et la barbarie, ne contient plus une once de rationalité et de perspective pour la société. Un système de plus en plus condamné à l'incohérence ne peut ainsi que produire des hommes politiques de plus en plus incohérents eux mêmes. Sarkozy comme toute sa classe sont condamnés à être les chefs d'orchestre d'une barbarie et d'un chaos croissant.

Wilma (25 septembre)

 

1) Après avoir affirmé l'évidence, à savoir que cette guerre ne pouvait que s'enliser toujours plus, voilà ce que déclaraient eux-mêmes certains membres du gouvernement : "Nous nous opposons, en second lieu, à cette décision présidentielle parce qu'elle a peu à voir avec l'Afghanistan et beaucoup avec l'obsession atlantiste du Président de la République et son projet de réintégrer la France dans le commandement de l'OTAN. En abdiquant son autonomie de décision militaire et stratégique dont tous les présidents de la Ve République ont été les gardiens, en abandonnant son combat pour le multilatéralisme, en oubliant ses ambitions d'un pilier européen de la défense, la France perdrait sa liberté de choix dans le monde." On ne peut pas être plus explicite.


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