XVIIIe Congrès de RI : 40 ans de renforcement de la perspective révolutionnaire

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Au printemps dernier s'est tenu le 18e congrès de la section en France du Courant communiste international. Ce congrès s'est déroulé à un moment très particulier de l'histoire de la lutte de classe mondiale, hautement symbolique et important politiquement pour la lutte ouvrière d'aujourd'hui. En effet, ce congrès coïncidait avec le 40e anniversaire des "événements de Mai 68" (suivant le terme employé dans les médias), en fait la plus grande grève de l'histoire du mouvement ouvrier international, un mouvement qui inaugurait une reprise historique du combat prolétarien à l'échelle internationale après quatre décennies de contre-révolution. Par ailleurs, notre section en France célébrait aussi le 40e anniversaire de sa fondation, puisque c'est à la suite de ce mouvement, alors que le travail n'avait pas encore repris partout, que s'est constitué le petit groupe Révolution Internationale qui allait former, en compagnie de 5 autres groupes, le Courant communiste international en janvier 1975. La constitution de notre organisation internationale n'était évidemment pas un fait du hasard : elle cristallisait toute une réflexion qui s'était réveillée dans le prolétariat en même temps qu'il reprenait le chemin des luttes massives  (1).

Qu'en est-il aujourd'hui des espoirs fondés par Mai 68 et de cette perspective ainsi ouverte ? Comment ont évolué la société capitaliste, les luttes du prolétariat, les forces révolutionnaires ? Le XVIIIe congrès de Révolution internationale se devait de répondre à ces questions et de faire part de ses réflexions et de ses analyses à l'ensemble de la classe ouvrière et du milieu politique prolétarien. Tel est le souci et l'objet de cet article.1

De 1968 à nos jours, quelle évolution des conditions de viede la classe ouvrière ?

Comme nous l'écrivions dans notre journal n° 391, dans l'article "Mai 68 : la signification internationale de la grève générale en France" : "Si l'ensemble de la classe ouvrière de ce pays s'est lancée dans une grève quasi générale, c'est que tous ses secteurs commençaient à être touchée par la crise économique qui, en 1968 n'en était qu'à son tout début, une crise non pas ‘française' mais de l'ensemble du capitalisme mondial." Les attaques que commençaient à subir les ouvriers en France sur les questions de salaire, de chômage ou de remboursement des soins de santé, ne manifestaient que ce qui se déroulait également ailleurs dans les principaux pays capitalistes du monde. La crise économique mondiale revenait ainsi sur le devant de la scène après plusieurs décennies de répit. La période qualifiée de "miracle économique" ou des "trente glorieuses" par la bourgeoisie et commencée à la fin de la dernière guerre mondiale était ainsi définitivement close. Cependant, à cette époque, la bourgeoisie était encore très loin d'avoir utilisé et usé tous les moyens dont elle disposait pour tenter de faire face ou, en tout cas, de ralentir l'aggravation de la crise mortelle de sa propre économie. En effet, cela fait plus de quarante ans maintenant que cette crise évolue et que le monde capitaliste s'enfonce inexorablement dans sa crise et la barbarie. A la fin des années 1920 et au cours des années 1930, la société capitaliste avait également connu une manifestation majeure de sa crise économique. Depuis cette époque, la bourgeoisie a bien appris et notamment elle s'est donnée des moyens pour en atténuer et repousser autant que possible les effets les plus dévastateurs. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu'elle possède les moyens de résoudre les contradictions contenues dans son propre système et qui sont à l'œuvre au plus profond de cette société. C'est pour cela que les discussions dans ce congrès ont mis en évidence que, si au moment de Mai 68, la bourgeoisie avait les moyens de faire face aux premières nouvelles manifestations de sa crise, il en est bien différemment aujourd'hui. Tous ces moyens et autre palliatifs sont très largement usés (voir l'article sur la crise économique dans ce numéro du journal). Il est ressorti clairement de nos discussions que la crise économique mondiale entrait dans une nouvelle phase, dans de nouvelles et profondes convulsions autrement plus importantes que toutes celles qui se sont succédées depuis 1968. Si, à la fin des années 1960, beaucoup de secteurs de la classe ouvrières subissaient les premières attaques sérieuses de leurs conditions de vie, amenant ainsi une première grande vague de mécontentement dans de nombreux pays, la situation autrement plus grave au niveau économique entraîne dans la période actuelle des attaques d'une toute autre ampleur et profondeur qu'à cette époque. (Voir l'éditorial dans ce même journal.) Mais surtout, depuis l'époque de la lutte de Mai 1968, les attaques se sont généralisées à l'échelle de toute la planète. Plus aucun pays n'y échappe, plus aucun secteur de la classe ouvrière. Ainsi se développent les conditions d'un mécontentement et d'une combativité autrement plus puissants et généralisés qu'à cette époque.

Depuis 1968, un long et difficile développement de la lutte de classe

Après 1968 et tout au long des années 1970 et 1980, à travers des vagues de luttes successives, l'espoir et la perspective levés par la lutte massive en France de la fin des années 1960 se sont confirmés et renforcés. Mais ce cheminement de la classe ouvrière a été en permanence confronté à tous les pièges et manoeuvres déployés par une bourgeoisie mondiale unie face à la lutte de classe, malgré ses rivalités commerciales et impérialistes, et qui s'était remise de sa surprise de 1968. Le coup le plus rude reçu par le prolétariat a consisté en la campagne idéologique massive et internationale menée par la bourgeoisie sur le thème de "la mort du communisme" suite à l'effondrement du mur de Berlin et du bloc soviétique en 1989. Selon la bourgeoisie, le communisme avait ainsi échoué lamentablement et le capitalisme, malgré ses insuffisances, avait montré son écrasante supériorité. Toute idée de révolution communiste possible, et même de la capacité de la classe ouvrière de jouer un rôle dans la société, allait donc ainsi être ensevelie sous une avalanche de mensonges. Plus de dix années de recul profond de la combativité et de la conscience de classe allaient en découler, rendant la vie de la classe ouvrière et de ses organisations révolutionnaires d'autant plus difficile. L'espoir et la perspective levés par Mai 1968 semblaient donc avoir eux-mêmes disparu. Mais le 18e Congrès de Révolution Internationale qui vient de se tenir, de même que les Congrès internationaux et territoriaux qui se sont tenus depuis au moins 2003, ont pu réaffirmer dans leurs discussions et résolutions sur l'évolution de la situation internationale et la lutte de classe que tel n'était absolument pas le cas. C'est en effet au début des années 2000 que le poids de la défaite subie pendant les années 1990 par la classe ouvrière allait progressivement s'estomper et le fil de la lutte se renouer avec son passé. Depuis, même si c'est de façon beaucoup moins spectaculaire qu'en 1968, la lutte s'est développée simultanément de plus en plus sur tous les continents. En Asie, en Chine par exemple, où les ouvriers de l'industrie sont aujourd'hui les plus nombreux au monde, les luttes se sont succédées tout au long de ces dernières années. Nous avons relaté et analysé dans notre presse l'ensemble des luttes qui se sont développées dans le monde au cours de cette période. Le congrès a mis en évidence l'importance toute particulière des dernières luttes qui se sont déroulées tout récemment en Allemagne après celles contre le CPE en France, il y a maintenant deux ans. L'Allemagne est le pays où se concentre une des parties de la classe ouvrière la plus expérimentée du monde, celle qui a effectué la révolution de 1918-19 dans la continuité de la révolution de 1917 en Russie. C'est aussi cette classe ouvrière qui a subi une défaite écrasante orchestrée par toute sa bourgeoisie nationale (avec à sa tête le parti socialiste) au moment de la révolution et qui pourra en tirer le mieux toutes les leçons pour les nouvelles générations ouvrières. Le fait que des luttes se développent maintenant au cœur du capitalisme mondial, au moment même où tous les continents connaissent également des grèves et des luttes, démontre concrètement que la perspective historique ouverte en 1968 est en train de se confirmer. La discussion du congrès a mis en évidence les difficultés que rencontrent ces luttes dans leur développement, et qu'il ne s'agit pas pour la classe ouvrière et pour ses minorités de révolutionnaires de sous-estimer. Contrairement à l'époque de Mai 1968, la classe ouvrière ne se fait plus beaucoup d'illusions aujourd'hui sur l'avenir que peut lui offrir à elle-même et à ses enfants ce capitalisme englué de plus en plus profondément depuis quarante ans dans sa crise généralisée et dans une décomposition de plus en plus visible et avancée. Mais la question de la perspective de la lutte de classe, la nécessité de la révolution communiste reste encore aujourd'hui en dehors de la conscience qui existe dans la très grande majorité de la classe ouvrière. Cette difficulté est sans aucun doute une des caractéristiques majeures de la nouvelle vague mondiale de la lutte de classe. Cependant, nous avons pu analyser dans le congrès comment les attaques de plus en plus simultanées, la dégradation de plus en plus uniformes des conditions de la vie ouvrière conduisaient les prolétaires à développer de plus en plus fréquemment la solidarité active dans leurs luttes. Cette solidarité indispensable au développement de l'extension et de l'unité de son combat. Un autre aspect de la lutte de classe discuté au congrès et qui n'était pratiquement pas présent au moment de Mai 1968, est celui des réactions de plus en plus fréquentes de la classe ouvrière au problème de la faim. Se nourrir devient une question de plus en plus pressante pour une partie croissante de la classe ouvrière. Au cours de la dernière période, des émeutes de la faim ont ainsi éclaté dans de nombreux pays, comme en Égypte encore tout récemment. La classe ouvrière dans son ensemble va devoir intégrer dans sa lutte générale contre le capitalisme, cet aspect maintenant incontournable de la lutte de classe. Contrairement à 1968, l'état du capitalisme mondial est aujourd'hui autrement plus grave et décomposé et la lutte de classe autrement plus indispensable et vitale encore. Mais cette situation pose de fait à la lutte ouvrière des questions autrement plus complexes encore à résoudre qu'au moment de Mai 1968. Ce sont les luttes à venir qui devront dans leur pratique se confronter et résoudre l'ensemble de ces questions.

La discussion sur la lutte de classe en France

Le congrès a analysé de manière approfondie la situation en France et a mis en évidence qu'elle illustrait de façon significative l'évolution de la lutte de classe au niveau mondial. Ainsi, en 2003, c'est la classe ouvrière en France, en même temps que celle d'Autriche, qui a montré le renouveau de la lutte de classe plus de dix ans après le coup reçu avec la chute du Mur de Berlin. Cette dynamique s'est confirmée avec la lutte contre le CPE au printemps 2006 et les luttes de novembre 2007 : celle des étudiants contre la trop fameuse loi dite LRU et celles des cheminots, des gaziers et des électriciens contre les attaques sur les retraites. Toutes ces luttes ont illustré la profondeur de la reprise des combats de classe par la place qu'y ont jouée les jeunes générations et par les formes de lutte qui renouaient avec celles que l'on avait vu en mai 68. En même temps, la sophistication des manœuvres de l'ensemble des forces politiques et syndicales de la bourgeoisie qu'on a vues en oeuvre en novembre 2007 (2) constitue une illustration de ce dont est capable la classe dominante au niveau international pour faire passer ses attaques et retarder le plus possible les surgissements massifs du prolétariat.

Quarante ans après 1968, une nouvelle montée de l'intérêt pour les positions de la Gauche Communiste

Après le XVIIe congrès du CCI, qui s'est tenu en 2007 et celui de notre section en France en 2006, c'était la troisième fois que des groupes du milieu politique prolétarien étaient présents et ont participé activement aux travaux d'un congrès de notre organisation. Une délégation du groupe OPOP du Brésil était déjà présente au congrès de Révolution internationale en 2006 (et avait pu être témoin des manifestations de la lutte contre le CPE). Au congrès international de 2007 étaient présentes des délégations d'OPOP, d'EKS de Turquie et du SPA de Corée du Sud (le groupe Internasyonalismo des Philippines, qui avait accepté notre invitation, n'avait pu venir mais avait envoyé un salut au congrès et des prises de position sur tous les points à l'ordre du jour) Au dernier congrès de la section en France étaient de nouveau présentes des délégations d'OPOP et d'EKS (Internasyonalismo avait de nouveau envoyé des prises de position, étant encore empêché de venir tout comme plusieurs groupes d'Amérique latine qui avaient accepté notre invitation). Cette participation active des groupes internationalistes est ainsi devenue maintenant un acquis dans le camp de la Gauche Communiste. Elle manifeste, après les regroupements effectués dans la suite de Mai 1968, un nouveau regain pour les positions révolutionnaires. Elle traduit le développement de la maturation de la conscience qui commence à se développer dans l'ensemble de la classe ouvrière et qui s'exprime aujourd'hui dans l'émergence de petites minorités organisées ou non. Difficilement certes, mais de manière maintenant visible, la classe ouvrière est amenée nécessairement à se poser de nouveau avec beaucoup plus de profondeur, les questions esquissées en 1968. Il est indéniable que plus encore qu'à la fin des années 1960, début des années 1970, ce regain d'intérêt se concrétise à un niveau jamais atteint depuis lors sur le plan international. Notre congrès a montré à quel point était vitale la capacité de notre organisation et des anciennes générations de militants ayant vécu notamment Mai 1968 de transmettre à leur tour aux jeunes éléments en voie de politisation toute l'expérience accumulée depuis quarante ans. Sans cette capacité, il est évident que la construction du futur Parti communiste mondial ne pourrait se faire. Le regain d'intérêt pour les positions de la Gauche Communiste que nous connaissons actuellement sont sans aucun doute les premiers pas effectués dans ce sens.

La culture du débat, une question vitale pour la lutte de classe

Tous les ouvriers ou militants qui ont vécu Mai 1968 ont eu un avant-goût de ce que débattre de manière prolétarienne veut dire. La bourgeoisie veut toujours nous présenter les luttes de 1968 comme de simples affrontements violents entre les étudiants et les forces de police. Rien n'est plus faux ! Dans les luttes massives de la classe ouvrière à cette époque et malgré toutes les difficultés liées au sabotage des forces de gauche et des syndicats, les ouvriers en lutte, dans les assemblées générales et les manifestation de rue ont commencé à développer des discussions collectives sur le sens et les objectifs de leur lutte. De la même manière sans l'envie de débattre, il n'y aurait pas eu de regroupement des forces révolutionnaires à cette époque et sans aucun doute pas de CCI. Le renouveau de la lutte de classe internationale a nécessairement poussé tous ceux qui ressentaient réellement les exigences posées par le combat de classe et ses perspectives vers le développement le plus large et le plus ouvert des discussions. Depuis lors, cette condition même de la lutte ouvrière et du regroupement des révolutionnaires s'est imposée beaucoup plus clairement et consciemment à notre organisation. Cela fait maintenant plusieurs années que le CCI a placé la question de la culture du débat dans le mouvement ouvrier au coeur de ses préoccupations, tant théoriques que pratiques. Ce XVIIIe congrès de Révolution internationale a poursuivi en profondeur ce travail. Mais plus encore, c'est dans la tenue de ses débats : ouverts, fraternels, faits d'écoute attentive et réciproque, que s'est manifestée le mieux toute notre maturation dans ce domaine. Mais cette nécessité, cette condition du regroupement des forces internationalistes et du combat de classe, s'est également manifestée dans la manière dont les groupes présents ont participé eux-mêmes aux discussions du congrès, reprenant entièrement à leur compte cette manière de débattre et la réflexion du CCI sur cette question.

Malgré toutes les difficultés, les défaites partielles subies par la classe ouvrière depuis quarante ans, il est une réalité qui s'est dégagée avec force dans les travaux du congrès et qui doit rester claire aux yeux de la classe ouvrière et de ses minorités : l'espoir et les promesses ouvertes par Mai 1968 ne sont pas mortes et enterrées. Bien au contraire, la perspective historique ouverte à cette époque se trouve confirmée jour après jour. Mai 1968 en France et toutes les luttes qui se sont développées à cette époque dans de nombreux pays font partie intégrante de l'expérience et de l'histoire de la classe ouvrière. L'énorme intérêt suscité par Mai 68 lors de son 40e anniversaire, non seulement en France mais aussi dans beaucoup d'autres pays, notamment auprès des nouvelles générations, est le signe que, dès à présent, les éléments les plus avancés du prolétariat mondial ont pris le chemin de la réappropriation de cette expérience et de cette histoire afin d'en féconder les combats de demain.

CCI


1) Sur la signification internationale de Mai 68 et ses implications sur le renouveau des forces révolutionnaires, voir notre série d'articles sur "Mai 68 et la perspective révolutionnaire" publiée dans les numéros 388 à 392 de notre journal. 

2) Voir à ce propos notre article "Lutte des cheminots, mouvement des étudiants : gouvernement et syndicats main dans la main contre la classe ouvrière" dans Révolution internationale n° 385.