Pour qui travaillent les syndicats ?

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Le mois de mai a été émaillé de grèves et de manifestations et le mois de juin s'annonce lui aussi mouvementé. Il faut dire que la colère est forte dans les rangs ouvriers. Qu'elle soit au travail, au chômage ou à la retraite, toute la classe ouvrière ressent un profond ras-le-bol. Les prix flambent, les soins médicaux deviennent inaccessibles, les allocations s'effondrent... Mais plus encore que la situation immédiate, c'est la noirceur de l'avenir qui inquiète. Même les médias ne peuvent cacher ce mécontentement grandissant, simplement ils en parlent avec des mots bien choisis et bien à eux : "Le moral des ménages français au plus bas depuis 1987"  (1). Ce qu'ils oublient volontairement d'écrire, c'est que derrière cette baisse du "moral des ménages", il y a surtout une montée de la combativité des familles ouvrières ! Un seul exemple : pour protester contre les 18 000 suppressions de postes frappant les établissements scolaires à la rentrée prochaine, 40 000 enseignants et élèves se sont retrouvés dans les rues de Paris le dimanche 18 mai !

Pourtant, ce mécontentement généralisé n'a enfanté, pour l'instant, aucune lutte d'ampleur. Pourquoi ?

Les syndicats sont-ils incompétents ou malveillants ?

En apparence, les syndicats ont tout fait pour mobiliser. Tout au long du mois de mai, les manifestations se sont enchaînées à un rythme effréné : le 15, le 18, le 22, le 24... Chaque fois, ces journées d'actions ont rassemblé des dizaines de milliers d'ouvriers. Mais en fait, derrière leurs appels bidons à la lutte, les syndicats se sont attelés à un véritable travail de sape.

Le 15 mai, un appel à la grève de toute la fonction publique est lancé contre les suppressions de postes. Trois jours après, sur cette même question, la journée d'actions ne concernait plus que les seuls enseignants. Pourquoi cette réduction au secteur de l'enseignement ? En 2003 déjà, lors de la lutte contre la réforme des retraites, les enseignants avaient essuyé une cuisante défaite et payé cher (plusieurs mois de salaires pour certains) leur isolement. Les syndicats leur refont ici le même coup, à plus petite échelle. Cette cible n'est d'ailleurs pas choisie au hasard car la colère y est particulièrement grande. Depuis plusieurs années maintenant, les coupes claires se succèdent et les conditions de travail se détériorent à toute vitesse. Il y a un "risque" pour le gouvernement et les syndicats de voir ce secteur partir en lutte et entraîner derrière lui d'autres parties de la classe ouvrière, d'autant plus que la jeunesse lycéenne a déjà commencé à se porter aux côtés de leurs enseignants (et la bourgeoisie sait à quel point cette jeunesse, qui s'est mobilisée en 2006 contre le CPE et en 2007 contre la loi LRU, porte en elle l'élan de la solidarité). La classe dominante s'applique donc à isoler ce secteur et à saucissonner ses luttes. En mars et avril, les syndicats ont ainsi fait défiler les lycées les uns après les autres devant les différentes préfectures de France. Le spectacle était surréaliste. Il faut imaginer jour après jour, une centaine d'élèves et de professeurs du lycée Malraux, ou Jaurès, ou Blum, venir se planter une heure devant la préfecture, sono syndicale à fond, puis repartir comme ils étaient venus, sans même parfois savoir qu'un autre lycée était là la veille, au même endroit et pour les mêmes raisons ! Les manifestations enseignantes des 18 et 24 mai furent la suite logique de cet épandage, par les syndicats, du poison de l'isolement et de la dispersion.

Décidément, plus on y regarde de près, plus le sabotage apparaît évident, voire caricatural. Même les manifestations des 15 et 22 mai n'avaient "d'unitaires" que le nom. Le 15, sur la question des suppressions de poste, l'appel ne concernait que la fonction publique comme si le privé n'était pas touché par ce problème ! La mobilisation du 22, qui devait enfin rassembler public et privé sur la question commune des retraites, est venue volontairement trop tard, les enseignants et les lycéens ne pouvant se mobiliser ainsi tous les trois jours et devant privilégier, sous les consignes syndicales, "leurs" manifestations. Cerise sur le gâteau, pour être bien sûrs qu'il n'y aurait pas trop de monde, les syndicats ont pris même soin de lancer un appel à la grève pour la SNCF et la RATP, faisant craindre à beaucoup les perturbations d'un déplacement ! Ainsi, amputée du secteur le plus combatif et de la jeunesse lycéenne, cette dernière manifestation de mai ne fut qu'un morne défilé, sans vie ni entrain. Il est évident qu'au lieu de ces multiples journées d'action, une seule et même manifestation, appelant tous les secteurs à se battre contre les suppressions de postes et pour la retraite, aurait eu un tout autre impact !

Mais tout ce travail de sabotage systématique des mobilisations est de plus en plus apparent aux yeux de la classe ouvrière. Lors d'une réunion de coordination dans un lycée de la région de Tours, et suite aux interventions de militants du CCI, une enseignante est venue nous demander inquiète : "Les syndicats sont-ils incompétents ou malveillants ?". Non, il ne s'agit pas là d'incompétence ou d'erreurs malheureuses, mais d'une politique délibérée et consciente.

Les syndicats tentent de redorer leur image

Les syndicats se rendent parfaitement compte que leur crédit aux yeux des ouvriers est en train de fondre à mesure des attaques gouvernementales. Cet automne, lors de la lutte contre l'abrogation des régimes spéciaux, la collusion entre syndicats et gouvernement fut si flagrante qu'elle en ébranla même les troupes cégétistes et cédétistes. On se souvient de Thibault hué par les cheminots et de Chérèque contraint de quitter honteux le cortège de la manifestation du 20 novembre ! Les organisations syndicales doivent donc tenter d'apparaître comme combatives pour ne pas se discréditer totalement alors que les attaques massives pleuvent à coups redoublés sur l'échine de tous les ouvriers. C'est pourquoi, en cette fin mai, ils sont contraints de jouer la carte de l'omniprésence sur tous les fronts sociaux.

Il existe partout, et depuis des mois, quantité de petites grèves. Et partout, les syndicats ont eu la même attitude : calmer les ardeurs et focaliser l'attention sur des aspects spécifiques des attaques au secteur concerné. Pendant des mois, le black-out des médias sur ces luttes et l'organisation de leur dispersion par les syndicats ont été l'arme du gouvernement pour masquer la colère ouvrière. En revanche, lorsque les syndicats bombent le torse et "durcissent" un mouvement, comme c'est le cas dans les services des impôts, les médias rompent le silence en leur faisant même un peu de publicité. Ainsi, fin mai, la perturbation d'une dizaine de centres des impôts a eu, elle, l'honneur des médias. Dans tous ces centres, le scénario est presque identique : vote de grèves reconductibles par une poignée de syndicalistes dans des parodies d'AG, blocage des centres aux "usagers" (en pleine période de remise de déclaration annuelle d'impôt sur le revenu) et appel de la police par la direction qui intervient en surnombre (leur déploiement est plus important que le nombre de grévistes) pour permettre, parfois au prix de petites bousculades, la réouverture des centres administratifs. Puis les syndicats, ces organes de l'appareil d'Etat qui ne cessent depuis des mois de travailler, en catimini, main dans la main avec le gouvernement pour faire passer les attaques à répétition, tentent ainsi de se présenter, CGT en tête, comme les cibles et les victimes de la répression policière ! Ce radicalisme de façade correspond à un triple objectif. D'abord, "lâcher de la vapeur" et faire en sorte que les éléments les plus combatifs puissent se défouler dans une "lutte" totalement quadrillée par les syndicats et qui n'a donc aucune possibilité de s'étendre. Ensuite, parce que la majorité des ouvriers ne se reconnaissent pas dans ce genre d'action "radicale" minoritaire, inhibante et stérile, les syndicats peuvent en profiter pour faire passer à leurs troupes le message frauduleux suivant : "si vous n'avez pas été suivis, c'est parce que la classe ouvrière n'est aujourd'hui pas assez combative". Tous les syndiqués ayant participé de bonne foi à ce genre d'actions, en ressortent déboussolés et démoralisés !

Enfin, les blocages, voire les affrontements avec les forces de l'ordre, organisés sous les projecteurs médiatiques, permettent de créer l'illusion de la combativité syndicale (2).

Ce mouvement aux impôts est significatif du type de manœuvres qui vont se multiplier dans les prochains mois. D'ailleurs, sur le terrain de la fausse radicalité, toutes les confédérations viennent de pousser de hauts cris, dont les médias se sont faits évidemment l'écho, contre le nouveau projet de loi sur le temps de travail : "A la hâte, la CGT et la CFDT déterrent la hache de guerre", "La CGT et la CFDT vent debout contre la réforme des 35 heures" (3)... Une manifestation est prévue le 17 juin (4). Mais d'ores et déjà, tous ces cris d'orfraie apparaissent pour ce qu'ils sont : des gesticulations hypocrites. Les syndicats organisent d'ailleurs déjà la division : une autre manifestation, contre la mobilité des fonctionnaires, est prévue le 10 juin. Pourquoi un sabotage aussi évident ? Tout simplement parce que le climat actuel ne leur permet pas de mener un mouvement syndical d'ampleur sans risquer d'en perdre le contrôle. Ils ne peuvent pas se permettre de rassembler en un même endroit trop de secteurs différents de la classe ouvrière !

Face aux attaques incessantes du capital, la combativité va continuer de se développer et le sabotage syndical sera de plus en plus criant, alimentant la réflexion sur la nature réelle de ces officines. Restera alors le pas le plus difficile à franchir : oser se passer des "spécialistes officiels de la lutte" pour organiser nous-même les assemblées générales, aller chercher la solidarité et étendre le combat par l'envoi de délégations massives aux usines, aux écoles, aux administrations, aux hôpitaux voisins,... bref, oser prendre en mains nos luttes ! La classe ouvrière peut et doit acquérir cette confiance en sa force collective !

Pawel (31 mai)

 

1) Le Nouvel Observateur et Le Monde du 28 mai.

2) Un autre mouvement, et de façon bien plus importante encore, a eu les honneurs de la presse : la "lutte" des marins-pêcheurs. Ce simple fait doit attirer l'attention et la méfiance. Pourquoi une telle publicité ? Mieux encore, alors qu'il y a un véritable black-out sur les luttes ouvrières internationales (lire, par exemple, les trois articles de ce journal aux Etats-Unis, au Venezuela et en Grande-Bretagne), les actions des marins-pêcheurs de toute l'Europe sont détaillées en large et en travers aux journaux télévisés de 20 h. La raison en est simple : les marins-pêcheurs sont soit des petits patrons (propriétaires de leurs bateaux), soit des ouvriers dont le rêve premier est de devenir petit patron. Ainsi, même s'il est vrai que leur condition de vie et de travail sont pour tous très rudes, voire inhumaines, il n'en reste pas moins qu'ils se battent souvent pour leur intérêt particulier et corporatiste. La bourgeoisie fait toujours une large publicité à leur mouvement car elle veut promouvoir l'idée que pour obtenir quelque chose il faut se battre dans son coin, pour soi et non pour les autres.

3) Libération et la Tribune du 30 mai.

4) Il est bon de se rappeler en passant que les syndicats avaient en 2002 "négocié" avec les 35h, le gel des salaires, la flexibilité et, souvent, l'annualisation du temps de travail !

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