Où en est la lutte de classe aux États-Unis ? - La solidarité est la clé du développement de la conscience de classe

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Comme nous l'avons souligné dans d'autres articles sur la situation aux Etats-Unis , en particulier dans Internationalism n°142, le capitalisme américain est aujourd'hui atteint d'une double maladie : une crise historique de sa puissance impérialiste et une crise économique de plus en plus inextricable. La classe dominante y a répondu en fonçant tête baissée dans la guerre impérialiste à travers toute la planète et en poursuivant les politiques complètement usées de combines fiscales et monétaires qui ont empêché jusqu'à présent l'effondrement total de l'économie. Pour la classe ouvrière, ces politiques ont signifié une détérioration continue de ses conditions de travail et de son niveau de vie comme une situation d'insécurité sociale croissante. Du fait du reflux de la lutte de classe, suite à la confusion créée par l'effondrement du bloc de l'Est (et la prétendue "victoire" du capitalisme démocratique sur le prétendu "communisme" en URSS), la bourgeoisie a pu mettre en œuvre ces politiques sans rencontrer de résistance sérieuse de la part de la classe ouvrière, seule force de la société qui ait une véritable alternative à offrir à l'impasse du capitalisme moribond. Cependant, depuis quelques années, il est de plus en plus clair qu'une nouvelle période s'est ouverte dans laquelle la lutte de classe va de nouveau être au centre de la situation sociale et où les politiques d'austérité et de guerre impérialiste de la bourgeoisie ne pourront se poursuivre sans obstacles. Afin de permettre aux prolétaires de se préparer aux luttes futures et faire fructifier toutes leurs potentialités, il nous faut mieux comprendre le stade actuel de la lutte de la classe ouvrière au sein de la première puissance mondiale.

Pour comprendre la situation actuelle de la lutte de classe aux Etats-Unis, il faut la replacer dans le contexte général de la lutte de classe internationale. Il est donc important de rappeler brièvement les principales caractéristiques de la phase actuelle de ces luttes. Depuis 2003, nous avons assisté à une tendance générale de la classe ouvrière à sortir du reflux de sa combativité et de sa conscience et de la désorientation qu'elle a connue suite à la disparition, à la fin des années 1980, de la configuration du système dominée par les deux blocs impérialistes rivaux, configuration issue de la Conférence de Yalta en février 1945. Cette nouvelle tendance de la classe ouvrière à reprendre le chemin de la confrontation avec son ennemi historique a connu un épisode remarquable lors de la grande mobilisation des étudiants en France au printemps 2006. Les luttes en Allemagne qui se sont déroulées en même temps et les mobilisations ouvrières dans de nombreux autres pays depuis, au centre comme à la périphérie du capitalisme, ont confirmé que nous étions entrés dans une nouvelle phase de la lutte de classe internationale.

Comme nous l'avons souligné dans toute la presse du CCI, les caractéristiques centrales de cette phase de la lutte de classe sont :

  • l'émergence d'une nouvelle génération d'ouvriers qui se confrontent pour la première fois à leur ennemi de classe ;
  • la question de la solidarité de classe qui est posée à la fois au sein de la classe ouvrière dans son ensemble et entre les générations de prolétaires ;
  • la réappropriation par la nouvelle génération des méthodes et des formes historiques de la lutte ouvrière - les assemblées générales et les manifestations massives ;
  • une conscience croissante des enjeux contenus dans la situation historique actuelle.

La classe ouvrière aux Etats-Unis s'est pleinement inscrite dans cette reprise générale de la lutte de classe. Comme dans d'autres pays, face aux attaques incessantes contre leurs conditions de vie et de travail d'un système capitaliste embourbé dans une crise économique permanente, les ouvriers américains ont été contraints de se défendre et de surmonter la période de désorientation des années 1990. Comme nous l'avons mis en évidence dans notre presse, la grève de trois jours des employés des transports de la ville de New York pendant les vacances de Noël en décembre 2005 a constitué le moment fort de cette tendance. Elle n'a cependant pas été un événement isolé mais plutôt la manifestation la plus claire de la tendance de la classe ouvrière à reprendre le chemin de ses luttes (qui s'était déjà concrétisée dans la lutte des employés des supermarchés en Californie en 2004 et celles des ouvriers de Boeing, de North West Airlines et des transports de Philadelphie en 2005). Cette tendance a continué en 2006, comme l'ont exprimé, en particulier, la grève sauvage des enseignants à Detroit pendant deux semaines en septembre et celle de plus de 12 000 ouvriers dans 16 usines de pneus Goodyear aux Etats-Unis et au Canada en octobre de la même année.

Toutes ces luttes faisaient face aux mêmes problèmes : la menace d'attaques draconiennes contre les salaires et les allocations, les baisses directes de salaires, les coupes dans les allocations de santé et de retraite - qui allaient frapper non seulement la génération actuelle de travailleurs exploités mais également les générations futures. La combativité des ouvriers impliqués dans ces luttes qui, pour la plupart, n'avaient aucune chance de faire reculer la bourgeoisie, a été énorme et a montré toute la réserve d'énergie et de combativité qui existe dans une classe qui n'a pas été défaite pendant deux générations. Les employés des transports de New York et de Philadelphie, les enseignants de Detroit ont fait grève en encourant des peines légales et financières parce qu'ils transgressaient les lois qui interdisent aux employés du secteur public de faire grève. Partout, les ouvriers étaient prêts à faire d'énormes sacrifices personnels. Cependant, au delà de la combativité, ce qui est le plus remarquable, c'est le développement naissant d'une conscience dans ces luttes, en particulier au niveau de l'identité et de la solidarité de classe. Très souvent, les ouvriers se sont mis en lutte en sachant très bien qu'ils ne se battaient pas seulement pour eux-mêmes mais aussi pour toutes les générations futures de prolétaires, pour les enfants et petits-enfants de toute la classe ouvrière. Tel a été le message souvent répété par les ouvriers pendant la grève du métro de New York où la principale question de la lutte était de s'élever contre une proposition de la direction d'établir un nouveau système de retraite pour les futurs employés requérant des contributions plus élevées de la part de tous les nouveaux embauchés. Cela exprimait le refus de "trahir ceux qui ne sont pas encore nés" et la volonté de défendre l'avenir de la nouvelle génération d'ouvriers et de toute la classe ouvrière ; c'était une expression frappante de la solidarité et de la conscience qui se développent dans la classe ouvrière.

Néanmoins, malgré l'énorme combativité et la conscience de classe croissante manifestée par les ouvriers engagés dans ces luttes, celles-ci ont été encore marquées par de grandes faiblesses. Partout la classe dominante est parvenue à les maintenir sous le contrôle des syndicats qui ont réussi à isoler les ouvriers de leurs frères de classe confrontés au même déluge d'attaques contre les salaires et les allocations sociales. Même pendant la grève des employés du métro de New York qui a bénéficié de la très grande sympathie des ouvriers de la ville (comme en ont témoigné les nombreuses expressions spontanées de solidarité), la bureaucratie syndicale a réussi à empêcher d'autres ouvriers de s'impliquer dans la lutte et a limité la "solidarité" à des déclarations formelles de soutien par les syndicats. Ce contrôle des luttes actuelles par l'appareil syndical n'est pas surprenant étant donné le recul de la conscience de classe durant la décennie des années 1990. Les ouvriers devront se réapproprier les leçons de leurs luttes passées pour déjouer les pièges et s'affronter à ces institutions de l'Etat bourgeois que sont les syndicats. Ce n'est que par ces confrontations politiques avec les appareils syndicaux que les ouvriers pourront se réapproprier leurs propres méthodes de lutte et d'organisation - les assemblées générales de masse, les comités de grève élus et révocables, les grèves et manifestations massives. Ces méthodes de luttes du prolétariat n'ont pas encore ressurgi dans le mouvement prolétarien renaissant aux Etats-Unis.

Cependant, malgré les faiblesses du mouvement actuel, la bourgeoisie a bien vu ses potentialités. Après chaque lutte, elle a fait campagne pour répandre le message selon lequel la principale leçon de ces grèves, c'était que "la lutte ne paie pas". Et dans la plupart des cas, les ouvriers ont repris le travail en ayant accepté de nombreuses concessions sur des baisses de salaires, des coupes dans les allocations et des conditions de travail dégradées. Si la bourgeoisie a pu faire passer ses mesures d'austérité, c'est parce que les syndicats ont joué leur rôle de saboteurs en poussant les ouvriers à rester isolés dans des grèves longues et épuisantes. Cependant, pour l'ensemble de la classe ouvrière, l'importance d'une grève ne se mesure pas à son succès concernant la satisfaction de toutes les revendications immédiates, mais à la contribution qu'elle apporte, sur le plan de l'organisation et de la conscience, au mouvement prolétarien dans son ensemble, dans sa confrontation générale à l'ennemi de classe. C'est la raison principale pour laquelle la bourgeoisie et ses syndicats font tant d'efforts pour décourager les ouvriers des autres entreprises et secteurs d'entrer en lutte. A New York, la bourgeoisie a fait tout ce qu'elle a pu pour faire rentrer dans la tête des ouvriers que "la lutte ne paie pas", en sanctionnant les employés du métro en grève. Les syndicats et le maire de la ville n'ont pas pris le risque de faire éclater d'autres luttes des employés municipaux et ont négocié des conventions salariales, avant la date prévue, en évitant de mettre en œuvre des attaques draconiennes comme celles qui avaient provoqué la grève du métro. Sur le plan national, la précipitation actuelle avec laquelle la bourgeoisie énonce de nouvelles propositions se donnant pour but de sortir de la crise à propos de la couverture des soins de santé est également le résultat de la dynamique des luttes présentes (dans la mesure où toutes ont contesté les attaques du gouvernement fédéral sur les assurances médicales). Cette campagne a en grande partie pour objectif de retirer les problèmes de la santé publique du terrain des luttes ouvrières et d'en faire une question de plus que la bourgeoisie devra "régler" à travers le cirque électoral. Les 12 postulants à la candidature présidentielle ont chacun un "plan" pour "résoudre" ce problème.

Dans un monde qui s'effondre, de plus en plus ravagé par la barbarie de la guerre, l'aggravation de la crise économique, l'instabilité politique, la propagation de maladies mortelles et la dégradation croissante de l'environnement, la responsabilité historique de la classe ouvrière mondiale est immense. L'avenir de l'humanité et, sans exagérer, la survie même de l'espèce humaine et de la vie sur la planète sont en jeu. Soit la classe ouvrière hissera ses combats au niveau nécessaire pour mettre fin à ce système moribond, soit le capitalisme emportera dans sa tombe les bases sur lesquelles l'humanité a pu émerger et se développer, les bases de toute possibilité de construire une communauté humaine mondiale, libérée de l'exploitation de l'homme par l'homme, de la division en classes sociales, des Etats nationaux et dans laquelle l'espèce humaine pourra vivre de façon plus harmonieuse avec son environnement. Le réveil actuel de la lutte de classe internationale contient la potentialité de ce nouveau monde et les révolutionnaires, les communistes internationalistes, ont d'énormes responsabilités pour aider la classe dont ils sont l'émanation, le prolétariat, à rendre cette perspective possible. Car plus que jamais l'alternative historique est : révolution communiste mondiale ou destruction de l'humanité dans le chaos et la barbarie.

Eduardo S (8 juillet 2007)
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