Groupes prolétariens, Comités de Lutte, Cercles de Discussion : L’organisation du prolétariat en dehors (...) de luttes ouvertes

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L’organisation du prolétariat en dehors des périodes de luttes ouvertes

 

Nous publions ci-dessous de larges extraits d'un Texte d'Orientation qui a été présenté en janvier 1980 au Congrès de la section du CCI en Belgique et qui a été discuté au sein de notre organisation. Ce texte a été publié une première fois dans la Revue Internationale n°21[1]. Bien que ce fut un texte interne, comme on peut le voir à son style, il permet d'apporter une contribution à la réflexion qui se fait jour aujourd'hui parmi les ouvriers les plus combatifs : comment lutter ?

Que faire après la lutte ? Comment s'organiser lorsque la grève est terminée ? Comment préparer la prochaine lutte ?

Voilà certaines questions auxquelles la maturation actuelle de la lutte de classe impose de répondre.

Face à cette question, face aux problèmes que posent les comités de lutte, cercles de discussion, groupes prolétariens, regroupant de petites minorités d'ouvriers, nous n'avons aucune recette à fournir. Entre les leçons morales ("organisez vous comme ceci ou cela", "dissolvez-vous", rejoignez-nous") et les flatteries démagogiques, nous n'avons pas à choisir. Notre souci est bien plutôt celui-ci : comprendre ces expressions minoritaires du prolétariat comme une partie d'un tout, les insérer dans le mouvement général de la lutte de classe ; de cette manière nous pourrons comprendre à quelles nécessités générales ces organes répondent. De cette manière nous pourrons également, en ne restant ni dans le flou politique ni emprisonnés dans des schémas rigides, cerner les aspects positifs de ces démarches et souligner les dangers qui les guettent.

Les caractéristiques de la lutte du prolétariat dans le capitalisme décadent

Notre première préoccupation dans l'appréhension de ce problème doit être de rappeler le contexte historique général dans lequel nous nous trouvons. Nous devons nous remettre en mémoire la nature de cette période historique (l'ère des révolutions sociales) et les caractéristiques de la lutte de classe depuis l'entrée du capitalisme dans sa période de décadence. Cette analyse est fondamentale car elle nous permet de comprendre le type d'organisation de classe qui peut exister dans une telle période.

Sans entrer dans les détails, rappelons simplement que le prolétariat au 19e siècle existe comme une force organisée de manière permanente. Le prolétariat s'unifie comme classe au travers d'une lutte économique et politique pour des réformes.

Le caractère progressiste du système capitaliste permettait au prolétariat, à cette époque, de faire pression sur la bourgeoisie pour obtenir des réformes durables et obtenir une réelle amélioration de ses conditions de vie. C'est pour cela que de larges masses d'ouvriers devaient s'organiser de façon permanente dans des syndicats et des partis qui, au sein du parlement bourgeois, pouvaient encore représenter les intérêts de la classe ouvrière en luttant pour des réformes politiques. Le capitalisme était encore à cette époque un système florissant en pleine expansion.

Dans la période de sénilité du capitalisme, ouverte avec le déchaînement de la guerre de 1914-18, les caractères et les formes d'organisation de la lutte prolétarienne changent. Une mobilisation quasi permanente du prolétariat pour la défense de ses intérêts économiques immédiats et politiques n'est plus possible ni durable. Les organes unitaires permanents de la classe ne peuvent plus désormais exister qu'au cours de la lutte elle-même. La fonction de ces organisations de masses ne se limite plus désormais à simplement "négocier" une amélioration des conditions de vie du prolétariat (car cette amélioration n'est plus possible à long terme et parce que la seule issue réaliste est celle de la révolution prolétarienne) mais à se préparer, à mesure que les luttes de développent, à la prise du pouvoir. Ces organes unitaires de masse destinés à la prise du pouvoir du prolétariat sont ceux qui ont surgi en Russie en 1905 et surtout en 1917 et en Allemagne en 1918. Ce sont les Conseils Ouvriers (ou "Soviets"). Ils ne peuvent surgir que dans une période révolutionnaire.

Ces organes possèdent un certain nombre de caractéristiques que nous devons mettre en évidence si nous voulons bien cerner tout le processus qui mène à l'auto-organisation du prolétariat.

Ainsi nous devons mettre en évidence que les Conseils sont une expression directe de la lutte de la classe ouvrière. Ils surgissent de manière spontanée (mais non mécanique) de sa lutte massive. C'est pourquoi ils sont intimement liés au développement et à la maturité de cette lutte, ils puisent en elle leur substance et leur vitalité. Ils ne constituent donc pas une simple "délégation" des pouvoirs, une parodie de Parlement, mais bien l'expression organisée de l'ensemble du prolétariat et de son pouvoir. Leur tâche n'est pas d'organiser une représentativité proportionnelle des groupes sociaux ou des partis politiques mais de permettre à la volonté du prolétariat de se réaliser pratiquement. C'est à travers eux que se prennent toutes les décisions. C'est pour cette raison que les ouvriers doivent constamment en garder le contrôle (révocabilité des délégués) par le biais des Assemblées Générales.

Seuls les Conseils Ouvriers sont capables de réaliser l'unité vivante entre la lutte immédiate et le but final des luttes. Par cette liaison entre la lutte pour des intérêts immédiats et la lutte pour le pouvoir politique et la construction de la société communiste mondiale, les Conseils posent la base objective et subjective de la révolution prolétarienne. Ils constituent le creuset par excellence de l'extension de la conscience de classe. La constitution du prolétariat en Conseils n'est pas une simple question de forme d'organisation mais bien le produit d'un développement de la lutte elle-même et de la conscience de classe. Le surgissement des Conseils n'est pas le fruit de recettes organisationnelles, de structures préfabriquées, d'organes intermédiaires.

L'extension et la centralisation de plus en plus consciente des luttes, au delà des entreprises et des frontières, ne peut être un fait artificiel et volontariste. Pour se convaincre de cette idée, il suffit de se rappeler l'expérience des AAU [2] et cette tentative artificielle de relier et de centraliser les "organisations d'usines" dans une période où la lutte refluait.

Les Conseils ne peuvent subsister que tant que subsiste une lutte permanente, ouverte, impliquant la participation d'un nombre toujours plus important de prolétaires dans le combat. Leur surgissement est essentiellement fonction d'un développement de la lutte elle-même et de la conscience de classe.

Le prolétariat a horreur du vide

Mais nous ne nous trouvons pas encore dans une période de lutte permanente, dans un contexte révolutionnaire qui permettrait au prolétariat de s'organiser en Conseils Ouvriers. L'organisation du prolétariat en Conseils est tributaire de conditions objectives (degré d'approfondissement de la crise permanente de l'économie capitaliste, cours historique) et subjectives (maturité de la lutte et de la conscience au sein de larges masses du prolétariat). Elle est le résultat de tout un apprentissage, de toute une maturation tant organisationnelle que politique.

Nous devons être conscients que cette maturation, cette fermentation politique ne se déroule pas suivant une ligne bien dessinée et bien droite. Elle s'exprime bien plutôt à travers un processus bouillonnant et confus, à travers un mouvement heurté et saccadé. Elle exige en outre une participation active de minorités révolutionnaires. Incapable d'agir mécaniquement selon des principes abstraits, selon des plans préconçus, selon un volontarisme détaché de la réalité, le prolétariat mûrit son unité et sa conscience au cours d'un apprentissage heurté fait d'avancées, de reculs et de défaites. Incapable de regrouper toutes ses forces à un jour "J" (le mythe du "grand soir" cher au syndicalisme révolutionnaire), il concentre ses rangs au cours de la bataille elle-même, son "armée", il la forme dans le conflit lui-même. Mais au cours de la lutte, il forme dans ses rangs des éléments plus combatifs, des avant-gardes plus décidées. Celles-ci ne se regroupent pas forcément au sein d'une organisation de révolutionnaires (car celle-ci dans certaines périodes est peu connue). L'apparition de ces minorités combatives au sein du prolétariat, que ce soit avant, après ou pendant les luttes ouvertes, n'est pas un phénomène incompréhensible ou nouveau. Elle exprime bien ce caractère irrégulier de la lutte, ce développement inégal et hétérogène de la conscience de classe. Ainsi, depuis la fin des années 1960, nous assistons à la fois à un développement de la lutte de classe dans le sens d'une plus grande auto-organisation, à un renforcement des minorités révolutionnaires, à l'apparition de comités, cercles et groupes prolétariens etc. où tente de se regrouper une avant-garde ouvrière. Le développement d'un pôle politique cohérent, la tendance du prolétariat à s'organiser en dehors des syndicats, procèdent d'une même maturation de la lutte et de la conscience de classe.

L'apparition de ces comités, cercles, groupes prolétariens (incluant des travailleurs salariés, étudiant ou au chômage, de toutes les générations et de toutes les catégories professionnelles), répond donc bien à une nécessité de la lutte de classe elle-même. Si des éléments combatifs sentent la nécessité de rester groupés après qu'ils aient lutté ensemble, c'est à la fois dans le but de continuer à "agir ensemble" (éventuellement préparer une nouvelle grève) et à la fois dans le but de tirer des leçons de la lutte passée (à travers un débat politique, collectif, démocratique et bien organisé). Le problème qui se pose à ces prolétaires est autant celui de leur regroupement en vue d'une action future (qui ne peut pas être conçue comme l'action d'une "petite minorité" isolée) que celui de leur regroupement en vue d'éclaircir les questions posées par la lutte passée et à venir. Cette attitude est compréhensible dans la mesure où l'absence de luttes permanentes, la "faillite" des syndicats et la faiblesse numérique des véritables organisations révolutionnaires (communistes internationalistes) créent une sorte de "vide" tant organisationnel que politique. La classe ouvrière lorsqu'elle reprend le chemin de son combat historique a toujours eu horreur du vide. Elle cherche donc toujours à répondre à un besoin posé par ce "vide" organisationnel et politique. Ces comités, cercles et groupes prolétariens, ces minorités d'avant-garde de la classe ouvrière qui ne comprennent pas encore clairement leur fonction ont toujours répondu à ce besoin. Ils sont à la fois une expression de la faiblesse générale de la lutte de classe actuelle et l'expression d'une maturation de l'organisation et de la conscience de classe. Ils cristallisent tout un travail souterrain qui s'opère au sein du prolétariat. Sans ces minorités plus conscientes, organisées et disciplinées du prolétariat, la révolte générale, inévitable, contre l'oppression, la misère et la barbarie capitalistes ne peut qu'exploser sous formes d'émeutes de plus en plus destructrices, dans un déchaînement de violence aveugle et de plus en plus incontrôlables.

Le reflux de la première vague de luttes après 1968

C'est pour cette raison que nous devons faire attention à ne pas enfermer ces organes dans des tiroirs hermétiques, dans des classifications rigides. Nous ne pouvons pas prévoir l'apparition et le développement de ceux-ci de manière tout à fait précise. De plus, nous devons être attentifs à ne pas séparer artificiellement différents moments dans la vie de ces comités et ne pas poser un faux dilemme dans le style : "l'action ou la discussion."

Ceci dit, cela ne doit pas nous empêcher d'avoir une intervention par rapport à ces organes. Nous devons également être capables d'apprécier l'évolution de ces organes en fonction de la période, suivant que nous nous trouvons dans une période de reprise des luttes ou de reflux. En effet, dans la mesure où ils sont un produit immédiat et spontané des luttes, qu'ils surgissent plus sur la base de problèmes conjoncturels (à la différence de l'organisation des révolutionnaires qui surgit sur la base des nécessités historiques du prolétariat), ces organes restent très fortement dépendants du milieu ambiant de la lutte de classe. Ils restent plus fortement prisonniers des faiblesses générales du mouvement et ont tendance à suivre les hauts et les bas de la lutte.

C'est ainsi que nous devons opérer une distinction dans le développement de ces comités, cercles, groupes prolétariens etc. au moment du reflux de la lutte entre 1973 et 77, et dans la période actuelle de reprise internationale des luttes.

Tout en soulignant les dangers qui restent identiques pour ces deux périodes, nous devons être capables de cerner les différences d'évolution.

C'est ainsi qu'avec la fin de la première vague de luttes à la fin des années 1960, nous avons pu assister à l'apparition de toute une série de confusions au sein de la classe ouvrière. Ces confusions nous pouvons les mesurer surtout en fonction de l'attitude des quelques éléments combatifs de la classe qui tentent de rester groupés.

Nous avons vu ainsi se développer :

  • L'illusion du syndicalisme de combat et la méfiance à l'égard de tout ce qui est "politique" (OHK, AAH, Komiteewerking [3]. Dans la plupart des cas, les comités issus des luttes se sont transformés carrément en para-syndicats. C'est le cas des Commissions Ouvrières en Espagne et des "Conseils d'Usines" en Italie. Plus souvent encore, ils disparaissent carrément.
  • Un très fort corporatisme (ce qui constitue la base même du syndicalisme "de combat").
  • Lorsque des tentatives sont faites pour dépasser le cadre de l'usine ou de l'entreprise, une confusion et un éclectisme politique très grand.
  • Une très grande confusion politique, ce qui rend ces organes très fragiles aux manoeuvres des gauchistes et les font tomber aussi dans des illusions du style de celles entretenues par le PIC (voir le "bluff" des groupes ouvriers. [4]

C'est également au cours de cette période que se développe l'idéologie de "l'autonomie ouvrière" avec tout ce qu'elle comporte comme apologie de l'immédiatisme, de l'usinisme et de l'économisme.

Toutes ces faiblesses sont essentiellement dues aux faiblesses de la première vague de luttes de la fin des années 1960. C'est ainsi que ces mouvements se caractérisent par une disproportion entre la force et l'extension des grèves et une faiblesse dans le contenu des revendications. Ce qui marque surtout cette disproportion c'est une absence de perspectives politiques claires dans le mouvement. Le repli ouvrier de 1973-77 est le produit de cette faiblesse utilisée par la bourgeoisie pour opérer un travail de démobilisation et d'encadrement idéologique des luttes. Chacun des points faibles de la première vague de grèves qui a surgi en 1968 est "récupéré" par la bourgeoisie à son profit :

  • "Ainsi l'idée d'une organisation permanente de la classe ouvrière, à la fois politique et économique, s'est transformée ensuite en celle des 'nouveaux syndicats' pour finalement en revenir aux syndicats classiques. La vision de l'AG comme une forme indépendante du contenu a abouti -via les légendes sur la démocratie directe et le pouvoir populaire- au rétablissement de la confiance dans la démocratie bourgeoise. Les idées d'autogestion et de contrôle ouvrier de la production, confusions explicables dans un premier temps, furent théorisées par le mythe de 'l'autogestion généralisée', les 'Îlots du communisme' ou la 'nationalisation sous contrôle ouvrier'. Tout ceci a préparé les ouvriers à faire confiance au plan de restructuration 'qui évite les licenciements' ou aux pactes de solidarité nationale pour 'sortir de la crise'." (Rapport sur la lutte de classe présenté au 3e Congrès international du CCI)

La reprise des luttes ouvrières depuis 1977

Avec la reprise des luttes ouvrières depuis 1977, nous voyons se dessiner d'autres tendances. Le prolétariat a mûri par la "défaite", il a tiré même très confusément les leçons de ce reflux et même si les dangers restent toujours présents de "syndicalisme de combat", de corporatisme, etc., ils s'inscrivent dans une évolution générale différente.

C'est ainsi que depuis 1977 nous voyons se développer timidement :

  • Une volonté plus ou moins marquée de développer une discussion politique de la part d'une avant-garde combative de prolétaires (rappelons l'AG des coordinamenti à Turin, le débat mené à Anvers avec des ouvriers de Rotterdam, d'Anvers, etc., la conférence des dockers à Barcelone... [5]).
  • La volonté d'élargir le champ de la lutte, de dépasser le ghetto de l'usinisme, de donner un cadre politique plus global à la lutte. Cette volonté s'exprime par l'apparition de "coordinamenti" et plus spécifiquement dans le manifeste politique d'un des coordinamenti du nord de l'Italie. Ce manifeste réclame une unification de l'avant-garde combative des usines, la nécessité d'une lutte politique indépendante des ouvriers et insiste sur la nécessité de dépasser le cadre de l'usine pour lutter.
  • Le souci d'établir une liaison entre l'aspect immédiat de la lutte et le but final du mouvement prolétarien dans son ensemble. Ce souci s'exprime particulièrement dans des groupes de travailleurs : en Italie (FIAT) et en Espagne (FEYCU, FORD). Les premiers sont intervenus par voie de tract pour dénoncer les menaces de licenciements faits au nom de "l'anti-terrorisme", les seconds pour dénoncer l'illusion du parlementarisme.
  • Le souci de mieux préparer et organiser les luttes à venir (par exemple, l'action des "porte-parole" de Rotterdam appelant à la formation d'AG).

Bien entendu, répétons-le, les dangers de corporatisme, de syndicalisme de combat, d'enfermement de la lutte sur un terrain strictement économique subsistent même au cours de cette période,

Mais ce dont nous devons tenir compte, c'est l'influence importante de la période sur l'évolution des comités, cercles, groupes prolétariens etc., surgissant avant ou après les luttes ouvertes. Lorsque la période est à la combativité et à la remontée des luttes, l'intervention de telles minorités ouvrières prend un autre sens et notre attitude également. C'est ainsi que dans une période de recul généralisé des luttes, nous insisterons plus sur les dangers pour de tels organes de se transformer en para-syndicats, de tomber dans les bras des gauchistes et des illusions du terrorisme, etc. Dans une période de remontée, nous insisterons plus sur les dangers du "volontarisme" et de "l'activisme" (voir les illusions exprimées à cet égard dans le manifeste du coordinamento de Sesto San Giovanni), sur les illusions que pourraient avoir ces ouvriers combatifs de former les embryons des comités de grève futurs, etc. Dans une période de reprise des luttes, nous serons également plus ouverts face à l'apparition de minorités combatives se regroupant en vue d'appeler à la lutte et à la formation de comités de grève, d'AG, etc.

La politique du CCI à l'égard des comités, cercles et groupes prolétariens

Ce souci de replacer ces comités, cercles, groupes prolétariens, etc. dans le bain de la lutte de classe, de les comprendre en fonction de la période dans laquelle ils se meuvent, n'implique pas pourtant que nous changions nos analyses du tout au tout, suivant ces différentes étapes de la lutte de classe.

Quel que soit le moment où naissent ces comités, cercles et groupes prolétariens, nous savons qu'ils ne constituent qu'une étape d'un processus dynamique général, un moment dans la maturation de l'organisation et de la conscience de classe. Ils ne peuvent avoir un rôle positif que s'ils se donnent un cadre large et souple pour ne pas figer ce processus. C'est pourquoi ils doivent veiller à ne pas tomber dans les pièges suivants :

  • imaginer qu'ils constituent la structure préparant le surgissement des comités de grève ou des Conseils Ouvriers ;
  • imaginer qu'ils sont investis d'une sorte de "potentialité" (ou de "mission impossible") ayant le pouvoir de déclencher la lutte future (ce ne sont pas des "minorités" aussi combatives et "éclairées" soient-elles qui peuvent créer et décréter artificiellement une grève ou font surgir une AG ou un comité. Et cela, même si ces minorités d'avant-garde mènent une intervention active dans ce processus) ;
  • se doter d'une plate-forme ou de statuts ou de tout élément risquant de figer leur évolution et les condamnant à la confusion politique. Ces formes d'organisation du prolétariat entre deux périodes de lutte ouverte ne doivent pas être confondues avec les organisations révolutionnaires qui ne sont pas le produit des luttes immédiates mais du combat historique de la classe ouvrière ;
  • se présenter comme des organes "intermédiaires" entre les syndicats et les Conseils Ouvriers ou entre la classe dans son ensemble et ses organisations politiques, comme une organisation à la fois unitaire et politique minoritaire.

C'est pourquoi, quelle que soit la période dans laquelle nous nous trouvons, notre attitude envers ces comités, cercles, groupes prolétariens, si elle reste ouverte, vise cependant à favoriser la réflexion politique en leur sein. Nous devons essayer de faire en sorte que ces comités, cercles, groupes prolétariens ne se figent ni dans un sens (en structure qui s'imagine préfigurer les Conseils), ni dans l'autre. Ce qui doit nous guider avant tout, ce ne sont pas les intérêts et les préoccupations conjoncturelles de ces organes (car nous ne pouvons pas leur suggérer une recette organisationnelle et une réponse toute faite), mais les intérêts généraux de l'ensemble de la classe. Notre souci est de toujours homogénéiser et développer la conscience de classe de telle sorte que le développement de la lutte se fasse avec une participation toujours plus massive des ouvriers à celle-ci et une prise en main de la lutte par les ouvriers eux-mêmes et non par une minorité, quelle qu'elle soit. C'est pour cette raison que nous insistons tant sur la dynamique du mouvement et que nous mettons les éléments les plus combatifs du prolétariat en garde contre les tentatives de substitutionnisme ou contre tout ce qui risque de bloquer le développement ultérieur de la lutte et de la conscience du prolétariat. En orientant l'évolution de ces organes dans une direction (réflexion et discussions politiques), plutôt que dans une autre, nous répondons à ce souci de favoriser la dynamique du mouvement. Bien entendu, cela ne signifie pas que nous condamnions toute forme d'"intervention" ou d'action" ponctuelle de la part de ces organes. Il est évident que dès l'instant où un groupe d'ouvriers combatifs comprend que sa tâche n'est pas d'agir en vue de se constituer en para-syndicats mais plutôt en vue de tirer des leçons politiques des luttes passées et se préparer à celles de demain, cela n'implique pas le fait que cette réflexion politique se fasse dans le vide éthéré, dans l'abstrait et sans aucune conséquence pratique. La clarification politique menée par ces ouvriers combatifs va également les pousser à agir ensemble à l'intérieur de leur entreprise (et même au delà de l'entreprise). Ils vont ressentir la nécessité de donner une expression politique matérielle à leur réflexion politique (tracts, journaux, etc.), ils vont ressentir la nécessité de prendre position par rapport à des faits concrets qui touchent la classe ouvrière. En vue de diffuser cette prise de position et de la défendre, ils vont donc avoir une intervention concrète. Dans certaines circonstances ils vont proposer des moyens d'action concrets (formation d'AG, de comités de grève...) en vue de riposter ou de lutter. Au cours de la lutte elle-même, ils ressentent la nécessité de se concerter pour développer une certaine orientation de la lutte, pour appuyer des revendications permettant d'élargir la lutte, pour insister sur l'élargissement de celle-ci, etc.

Mais, par rapport à cela, même si nous devons veiller à ne pas plaquer des schémas rigides, il est clair que nous continuons à insister sur le fait que ce qui compte avant tout, c'est la participation active de tous les ouvriers à la lutte, et qu'en aucun cas ces éléments combatifs ne doivent se substituer à cette participation et mener l'organisation et la coordination de la grève à la place de leurs camarades. De plus, il est également clair que plus les idées des organisations révolutionnaires gagneront les prolétaires au sein des luttes, plus ces éléments les plus combatifs et clairvoyants se tourneront vers elles. Ceci, non pas parce que les organisations communistes auront mené une politique de "recrutement" forcé envers ces éléments (comme le font les staliniens, les trotskistes et autres gauchistes), mais tout simplement parce que ces éléments prendront conscience qu'une intervention politique réellement active et efficace ne peut se faire que dans le cadre d'une telle organisation internationale.

L'intervention des révolutionnaires

Tout ce qui brille n'est pas or. Mettre en évidence que la classe ouvrière fait surgir dans sa lutte des minorités plus combatives ne signifie pas affirmer que l'impact de ces minorités est décisif pour le déroulement ultérieur de la conscience de classe. Nous ne devons pas faire une identification absolue entre expression d'une maturation de la conscience et facteur actif dans le développement de celle-ci.

En réalité, l'influence que peuvent avoir ces comités, cercles, groupes ouvriers, etc. dans le déroulement ultérieur de la lutte est très limitée. Elle est entièrement fonction de la combativité générale du prolétariat et de la capacité de ces comités ou cercles à poursuivre sans cesse un travail de clarification politique. Or, à long terme, ce travail ne peut se poursuivre que dans le cadre d'une organisation révolutionnaire.

Mais là encore aucun mécanisme n'est déterminé à l'avance. Ce n'est pas d'une manière artificielle que les organisations révolutionnaires pourront agréger ces éléments. Contrairement à des organisations comme Battaglia Comunista, le CCI ne cherche pas à combler d'une manière artificielle et volontariste un "fossé" qui existerait entre le parti et la classe. Notre compréhension de la classe ouvrière comme force historique et de notre rôle nous empêche de vouloir figer ces comités, cercles ou groupes prolétariens dans des structures intermédiaires ou de chercher à créer des "groupes d'usine", courroies de transmission entre la classe et le parti.

Se pose alors la question de savoir quelle est notre attitude par rapport à de tels comités, cercles etc. Tout en leur reconnaissant une influence limitée, des faiblesses, nous restons ouverts et attentifs au surgissement de tels organes. Nous leur proposons avant tout une très grande ouverture dans la discussion et nous n'adoptons en aucun cas une attitude de mépris, de condamnation sous prétexte de "l'impureté" politique de ces organes. Ceci est une chose. Une autre chose serait de flatter ces organes ou même de concentrer notre énergie uniquement sur eux. Nous n'avons pas à faire une "obsession" des "groupes ouvriers", comme nous n'avons pas à les ignorer. Tout en reconnaissant le processus de maturation de la lutte et de la conscience de classe et ses tentatives à se "hisser" vers le terrain politique, tout en ayant conscience que le prolétariat dans ce processus fait surgir en son sein des minorités plus combatives qui ne se regroupent pas nécessairement en organisation politique, nous devons faire attention à ne pas identifier ce processus de maturation avec celui qui caractérisait le développement de la lutte de classe au 19e siècle. Cette compréhension est très importante car elle nous permet d'apprécier en quoi ces comités, cercles, etc. sont véritablement des expressions de la maturation de la conscience de classe, mais des expressions avant tout temporaires et éphémères et non pas des jalons fixes et structurés, des échelons organisationnels dans le développement de la lutte de classe. Car la lutte de classe dans la période de décadence du capitalisme se développe par explosions, par surgissements brusques qui surprennent même les éléments les plus combatifs d'une lutte précédente et peuvent les dépasser tout à fait en conscience et en maturité. Le prolétariat ne peut s'organiser réellement au niveau unitaire qu'au sein de la lutte elle-même et au fur et à mesure que la lutte devient permanente, il grossit et renforce ses organisations unitaires.

C'est cette compréhension qui nous permet de mieux cerner en quoi, même si dans certaines circonstances il peut être très positif de mener une discussion suivie et systématique avec ces cercles et de participer à leurs réunions, nous n'avons pas de politique spécifique, de "tactique" spéciale à l'égard de ces comités ouvriers. Nous reconnaissons la possibilité et une plus grande facilité de discuter avec ces éléments combatifs (particulièrement quand la lutte n'est pas encore ouverte) ; nous avons conscience que certains de ces éléments peuvent nous rejoindre, mais nous ne focalisons pas toute notre attention sur eux. Car ce qui reste avant tout essentiel pour nous, c'est la dynamique générale de la lutte du prolétariat au sein de la laquelle nous n'opérons aucune classification rigide, aucune hiérarchisation. Nous nous adressons avant tout à la classe ouvrière dans son ensemble. Contrairement aux autres groupes politiques qui essaient de combler l'absence d'influence de minorités révolutionnaires par des procédés artificiels en s'illusionnant sur ces "groupes ouvriers", le CCI reconnaît son peu d'impact dans la période présente. Nous ne cherchons pas à développer, pour augmenter cette influence, une confiance artificielle des ouvriers à notre égard. Nous ne sommes pas ouvriéristes, comme nous ne sommes pas des mégalomanes. L'influence que nous développerons progressivement au sein des luttes, viendra essentiellement de notre PRATIQUE POLITIQUE en leur sein, et non d'un quelconque rôle de "porteurs d'eau" ou d'une politique de flagorneries. De plus, cette intervention politique, nous l'adressons à la classe ouvrière dans son ensemble, au prolétariat pris comme un tout et comme une classe internationale. Nous existons non pas pour nous satisfaire de la "confiance" que nous accorderaient deux, trois ouvriers aux mains calleuses, mais pour homogénéiser et accélérer l'épanouissement de la conscience de classe. Et nous devons être conscients que ce n'est qu'au cours du processus révolutionnaire lui-même que le prolétariat nous accordera sa "confiance" politique, dans la mesure où il reconnaîtra alors que le parti révolutionnaire fait réellement PARTIE de son combat historique.



[1] L'organisation du prolétariat en dehors des périodes de luttes ouvertes (groupes, noyaux, cercles. etc.)

[2] AAU, Allgemeine Arbeiter Union : Union Générale des Travailleurs. Les "unions" ont été des tentatives de créer des formes d'organisation permanentes regroupant l'ensemble des ouvriers en dehors des syndicats et contre eux, en Allemagne, dans les années qui suivirent l'écrasement de l'insurrection de Berlin en 1919. Elles exprimaient une nostalgie des Conseils Ouvriers, mais ne parvinrent jamais à en remplir leur fonction.

[3] Différents groupes d'ouvriers ayant existé en Belgique.

[4] Le groupe français PIC (Pour une Intervention Communiste) vécut pendant quelques mois convaincu et cherchant à convaincre tout le monde, qu'il participait au développement d'un réseau de "groupes ouvriers", qui constitueraient une puissante avant-garde du mouvement révolutionnaire. Il fondait et entretenait cette illusion sur la réalité squelettique de deux ou trois groupes constitués pour l'essentiel d'éléments "ex-gauchistes". Il ne reste plus grand chose de tout ce bluff.

[5] Il s'agit de rencontres organisées à cette époque regroupant des délégations de différents groupes, collectifs, comités ouvriers...