Menaces d'invasion du Kurdistan par la Turquie : un risque supplémentaire d'aggravation du chaos au Moyen-Orient

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Début novembre, Istanbul recevait la deuxième réunion des pays voisins de l’Irak, auxquels s’étaient adjoints les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU et les représentants des pays du G8. Cette rencontre faisait suite à celle des 3 et 4 mai derniers où le “Pacte international pour l’Irak” avait été lancé à Charm el-Cheikh pour construire la “stabilité” de l’Irak. On se doute bien que tout ce beau monde, qui ne cesse d’afficher ses divisions et dont les intérêts sont toujours plus opposés (en particulier les grandes puissances, c’est-à-dire celles-là mêmes qui ont œuvré à l’ouverture d’un des pires chaos de l’histoire), va s’atteler à la noble tâche de “stabiliser” l’Irak. En réalité, il s’agit d’une de ces énièmes rencontres de la “paix” dans lesquelles ne s’expriment que les rapports de forces et les oppositions impérialistes et d’où ne sortent que des “résolutions” débouchant à plus ou moins court terme sur l’aggravation de la barbarie guerrière. Ainsi, alors que l’Irak menace d’exploser de toutes parts, résultat de l’invasion américaine auquel s’additionnent les pressions exercées par la Syrie et surtout l’Iran, la Turquie est venue en rajouter une couche en menaçant d’intervenir militairement au Kurdistan irakien, contre les attaques du PKK qui avaient récemment enlevés douze soldats turcs.

Le discours et le comportement musclé de l’Etat turc en direction de la population kurde n’est pas une nouveauté. C’est en fait depuis la création en 1920 par les alliés d’un Kurdistan autonome que la Turquie revendique ses “droits” sur une population kurde qu’elle n’a jamais reconnue et qu’elle appelle officiellement “turque des montagnes”. Pour les vainqueurs de la Première Guerre mondiale, une telle création, accompagnée d’autres nombreuses mesures, participait de parachever le dépeçage de l’empire ottoman par un démantèlement en règle de la puissance turque, qui payait par la même occasion son alliance avec l’Allemagne.

L’Etat kurde envisagé ne verra cependant jamais le jour et toute cette région va rester une zone permanente de déstabilisation et de conflits, les grandes puissances tout comme les puissances régionales, Irak, Syrie, Turquie et Iran, se servant des différentes cliques kurdes au gré de leurs besoins respectifs.

Ainsi, le PKK (Parti des “Travailleurs” Kurdes d’Abdullah Öcalan, apparu dans une région où la classe ouvrière est quasi-inexistante) apparaît à la fin des années 1970 et vient à point nommé servir les intérêts de l’URSS en semant le désordre dans une région que dominent les Etats-Unis et le bloc occidental, qui soutient de son côté le PDK (Parti Démocratique du Kurdistan) de Moustafa Barzani. Le PKK, considéré comme “terroriste” par les Etats-Unis et l’Europe, va aussi bien servir les intérêts russes que ceux de l’Iran de Khomeiny qui sera pendant des années sa base arrière, en particulier pendant la guerre Irak-Iran entre 1980 et 1988.

Si les difficultés que le PKK occasionne à la Turquie sont bien réelles, elles sont par là-même l'occasion, le prétexte tout trouvé pour justifier les interventions militaires turques et l’affirmation de sa volonté de domination sur la population kurde, soumise aux raids destructeurs de l’armée.

En proclamant ses intentions d’investir la région autonome kurde irakienne, l’Etat turc passe à une autre dimension de ses appétits impérialistes. Il ne s’agit plus seulement de contrôler les Kurdes établis en Turquie mais d’avancer des pions au-delà de ses propres frontières. Cela n’est pas nouveau. Déjà, au printemps 2003, sous couvert de l’intervention militaire américaine en Irak, le gouvernement avait établi un plan d’invasion militaire du nord du pays, pour son propre compte. Ce n’est que sous la pression de Washington qu’Ankara avait au dernier moment abandonné cette perspective. Et, retour de bâton, le gouvernement turc avait refusé aux Etats-Unis l’utilisation de ses bases militaires et le stationnement des troupes américaines sur son territoire, contrairement à la Guerre du Golfe de 1990-1991, et empêchant l’éventuelle ouverture d’un second front au Nord de l’Irak.

Ce changement d’attitude de la Turquie, jusqu’alors alliée quasi-inconditionnelle des Etats-Unis, est symptomatique de l’affaiblissement de la première puissance mondiale sur l’arène internationale et de l’exacerbation des tensions impérialistes qui poussent cet Etat à s’affirmer plus haut et fort comme une puissance régionale qui doit compter.

Mais une telle situation est aussi significative de la montée considérable du chacun pour soi et de la folie guerrière irrationnelle du capitalisme. Envahir la région autonome du Kurdistan irakien ne reviendrait en effet qu’à créer un foyer de chaos supplémentaire, dans une des rares régions d’Irak encore à peu près stable. C’est en s’appuyant sur cette peur du chaos que la Turquie exerce son chantage sur les Etats-Unis, et fait monter les enchères en jouant ainsi contre eux un rapprochement avec une Union européenne qui lui fait en bonne partie les yeux doux. Cependant, même si la Turquie n’intervient pas au Kurdistan irakien, les soldats turcs ayant été libérés sous la pression américaine1, et d’autant que l’hiver interdit les opérations militaires dans les montagnes qu’occupe le PKK, cette perspective à plus long terme n’est pas impossible. Et cette menace brandie par l’Etat turc nous éclaire encore mieux sur l’avenir monstrueux qui attend l’Irak et les difficultés des Etats-Unis à organiser leur retrait d’un pays qui n’aura plus d’autre perspective que la curée générale de tous ses “voisins” et des “grandes puissances”.

Il faut le réaffirmer avec force : le capitalisme, c’est le chaos et la guerre, sans autre futur que la barbarie généralisée.

 

Wilma (30 novembre)

1 Ce qui en dit long une fois encore sur ces groupes terroristes et leurs accointances avec les Etats, dont ceux qui prétendent mener la “guerre contre le terrorisme”.