Face aux multiples attaques, refusons de nous laisser diviser

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Toutes les organisations syndicales se sont félicitées en présentant la journée de grève du 18 octobre dernier contre la remise en cause des régimes spéciaux de retraites comme un "grand succès". A l’avance, le gouvernement avait prévenu que ce serait une "journée noire" et que la grève serait largement suivie. Et, en effet, avec 73% de grévistes à la SNCF (davantage que les 68% de la "grande grève contre les régimes spéciaux" de 1995 sous le gouvernement Juppé) et 59% à la RATP, cette grève a largement mobilisé. Pourtant, les manifestations organisées dans une trentaine de villes, n’ont rassemblé que 200 000 personnes environ (dont seulement 25 000 à Paris). C’est peu en comparaison de 1995 où le plan Juppé avait rassemblé contre lui plus d’un million de personnes dans la rue comme lors des grandes manifestations contre la réforme des retraites dans la fonction publique en 2003. Pourquoi ce décalage ?

Les manœuvres des syndicats et du gouvernement pour diviser les ouvriers

La bourgeoisie française a le plus grand mal depuis 1968 à imposer des attaques frontales et massives, comme l’a démontré encore la mobilisation des jeunes prolétaires contre le CPE en 2006 qui est parvenue à faire reculer le gouvernement. La stratégie des gouvernements successifs en France depuis près de 15 ans est donc de masquer cet aspect frontal des attaques qui touche l’ensemble des prolétaires en se concentrant chaque fois sur un secteur particulier et imposer ses attaques paquets par paquets. Il en est de même aujourd’hui où le gouvernement cible un secteur particulier de la classe ouvrière en isolant les régimes spéciaux des autres attaques. Il a misé sur la propagande assénée depuis des mois pour présenter cette attaque comme "inévitable" et les bénéficiaires des régimes spéciaux comme des privilégiés, des profiteurs montrés du doigt. Mais contrairement aux fois précédentes, cette manœuvre de division n’est pas si bien passée. Les prolétaires ont de plus en plus clairement conscience que derrière les régimes spéciaux, c’est la voie ouverte à la poursuite de l’attaque contre le régime général des retraites et à toutes les autres.

C’est pourquoi le 18 octobre a été longuement préparé à l’avance comme "défouloir" par le gouvernement et les syndicats pour désamorcer le mécontentement et la combativité montante au sein de la classe ouvrière. Dans leurs tracts, les syndicats ont mis en avant la nécessité d’une large et forte mobilisation au-delà des régimes spéciaux mais dans la réalité, ils ont au contraire fait tout pour l’empêcher et pour s’y opposer. En effet, même si plusieurs syndicats avaient fini sous la pression du mécontentement par appeler à la grève le même jour et sur d’autres revendications (contre la vie chère, contre les suppressions d’emplois dans la fonction publique, contre la fusion ANPE-ASSEDIC, etc.) ils l’ont fait de façon très sélective chez les fonctionnaires, dans les hôpitaux, dans les écoles, les collectivités territoriales, comme dans le privé, dans certains établissements et pas dans d’autres. Les syndicats ont réussi à limiter l’expression du mécontentement par une série concomitante de manœuvres. En particulier, profitant du fait que les transports publics étaient au cœur de l’attaque, ils ont organisé de concert avec la direction de la SNCF et de la RATP autour de la capitale, le blocage et la paralysie quasi-totale des trains, des bus, des principales lignes de métro : la plupart des stations de métro à Paris étaient même carrément fermées. Ce qui a massivement découragé et dissuadé de nombreux ouvriers de se rendre à la manifestation parisienne et à se résigner à rester à la maison. Le cortège syndical s’est souvent déroulé dans une ambiance de kermesse bruyante (dominé par les chansons à tue-tête et la sono de la CGT à fond, conditionnement privant les salariés de tout moyen de discuter, d’échanger leurs expériences, de communiquer et de réfléchir).

De plus, si les syndicats ont lancé "un appel unitaire" à se mobiliser pour le 18 dans les seules entreprises directement concernées par la suppression des régimes spéciaux, on a assisté immédiatement après au spectacle de la division syndicale portée à son paroxysme. A chaque syndicat, sa tactique : la CFDT n’a appelé ce jour-là que les seuls cheminots à faire grève et à manifester, pour "ne pas mélanger tous les problèmes et toutes les revendications", selon les déclarations de son secrétaire général Chérèque ; la CGT s’est limitée à une journée de grève "carrée" de 24 heures (tout en laissant les unions départementales prendre des "initiatives" pour prolonger la grève) alors que SUD et FO appelaient de leur côté à une grève reconductible. Mais le coup de poignard dans le dos le plus décisif, prévu à l’avance1, fut porté par la FGAAC (syndicat des conducteurs de train très minoritaire représentant 3% des agents dans l’ensemble de la SNCF mais 30% de cette corporation). La FGAAC, après avoir appelé, elle aussi, à une "grève reconductible", s’empressait le soir même de la manifestation de négocier avec le gouvernement la promesse d’un "compromis" et d’un statut particulier pour tous les "roulants" présenté comme une "victoire" (retraite à 55 ans - soit 5 ans de plus qu’auparavant) en appelant à la reprise du travail dès le lendemain matin et d’endosser le rôle du "traître" de service. Alors que la SNCF était traditionnellement le secteur de pointe dans les grèves des transports, la dynamique de la lutte, touchée au cœur, était cassée. Dès lors, tout l‘éventail de la division, entre corps de métiers, entre ouvriers d’un même secteur, entre grévistes et non grévistes, entre ouvriers des transports publics et travailleurs usagers, était déployé pour briser l’image d’une grève que la propagande médiatique et gouvernementale n’était pas jusque là parvenue à rendre vraiment impopulaire. SUD et FO ont alors joué les premiers rôles pour chercher à prolonger minoritairement la grève. Dans les jours qui ont suivi le 18, beaucoup de travailleurs ont été désagréablement surpris en se rendant à leur travail de voir que les transports publics sont restés très perturbés ou avec des retards très importants alors que plus de 90% des grévistes avaient repris le travail. Dans plusieurs villes de province, comme à Marseille, la campagne d’intox a été telle que la direction annonçait que tel ou tel train avait été supprimé alors qu’en réalité il circulait normalement. Dans le même temps, dans les dépôts, des AG en vase clos, totalement isolées avaient lieu, tournant régulièrement à de virulentes empoignades entre syndicats, s’accusant mutuellement de saboter le mouvement. Les syndicats les plus "radicaux" cherchaient à semer l’illusion parmi les ouvriers grévistes qu’ils étaient l’avant-garde d’une grande mobilisation et d’une période d’ébullition sociale en cours. C‘est dans un tel contexte que Thibault a eu le culot d’affirmer "qu‘on a un rapport de force pour nous". Dans le mois qui vient, tous les régimes spéciaux vont être à présent disséqués, découpés en rondelles, pour évaluer le degré de "pénibilité" du travail et moduler en conséquence les nouvelles règles d’application du régime de retraité agrémenté ou non de pseudo-"compensations" négociées entreprise par entreprise, branche par branche, "métier par métier", comme l‘avait décidé le gouvernement. Certains syndicats comme la CGT peuvent bien menacer de relancer le mouvement … dans 3 semaines en faisant miroiter une grève cette fois reconductible à partir de la mi-novembre tandis que tous les syndicats lancent d’ores et déjà un appel à une grève dans la fonction publique le 20 novembre prochain. La ficelle est un peu grosse à l’approche des élections syndicales interprofessionnelles, début décembre, qui les poussent à se redonner une image plus positive.

Ne pas se laisser diviser

La colère des ouvriers n’est pas éteinte pour autant ni leur combativité désarmée, malgré le sentiment d’écœurement vis-à-vis des syndicats2. Ils ne doivent pas être dupes : la fonction de la gauche et des syndicats sera toujours de chercher à diviser les ouvriers pour aider l’ensemble de la bourgeoisie à faire passer ses attaques. Le but réel de ces manœuvres de division et de ce partage des tâches doit être d’autant plus clair que pour la bourgeoisie cette attaque sur les régimes spéciaux ne va rapporter que des économies dérisoires (850 millions d’Euros) et ne peut avoir aucune efficacité réelle pour combattre le déficit budgétaire colossal ni celui vertigineux de sa balance commerciale. Cela signifie que malgré le poids de ce qui frappe les prolétaires aujourd’hui et dans les mois qui viennent (les franchises médicales où les plus pauvres des travailleurs sans couverture mutualiste seront dans l’impossibilité de se soigner dès janvier 2008, la poursuite des réductions massives d’effectifs dans la fonction publique et les services publics, les plans de licenciements, la hausse vertigineuses des produits alimentaires de base et la chute du pouvoir d’achat, la chasse aux ouvriers émigrés dont la loi particulièrement inhumaine et "dégueulasse" d’Hortefeux est un symbole3), ce qui est devant nous s’annonce encore bien pire. La classe ouvrière ne peut nourrir aucune illusion sur l’avenir qui lui est réservé.

La bourgeoisie française va être contrainte de mettre les bouchées doubles : non seulement avec l’aggravation palpable de la crise économique mondiale mais parce qu’elle a pris un retard énorme à combler sur ses concurrents (le régime général des retraites vient par exemple de passer à 67 ans en Allemagne et il a été porté à 68 ans en Grande-Bretagne). Cela donne la mesure des "nouveaux chantiers de réformes" tous azimuts que le gouvernement prépare au lendemain des élections municipales, car il est manifeste qu’il a choisi de freiner ses assauts jusqu’à cette échéance.

Les prolétaires n’ont pas d’autre choix que de lutter. Pour pouvoir empêcher efficacement son ennemi de classe de donner libre cours à ses attaques, l’unité et la solidarité de la classe ouvrière est le seul moyen de développer la lutte et de déjouer les pièges et les manœuvres inévitables de division de la gauche et des syndicats.

W (25 octobre)


1 Le Journal du Dimanche du 21 octobre a révélé que des contacts entre la direction de la SNCF et la FGAAC avaient été pris dès le 10 octobre, immédiatement après la présentation officielle de la réforme, pour négocier à part et secrètement avec ce syndicat et que ces propositions avaient été transmises par écrit au ministère du travail qui les avaient validées.

2 Le sale travail de sabotage et de division joué par les syndicats dans cette grève a été évident pour beaucoup d’ouvriers combatifs : la pilule a gardé un goût très amer et nombre d’entre eux ont déchiré avec rage leur carte d’adhérent à tel ou tel syndicat.

3 La bourgeoisie tente même d’enrôler les travailleurs dans l’exercice de leur fonction pour le flicage et le fichage des sans-papiers clandestins avec la directive applicable depuis le 1er octobre demandant aux employés de l’ANPE et des ASSEDIC de transmettre systématiquement aux préfectures une copie des titres de séjour et de travail des demandeurs d’emploi étrangers.

Pour plus d’informations sur la signification de cette loi, lire notre article : "Non à l‘État policier ! Solidarité de tous les travailleurs avec les immigrés !"


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