Un témoignage de la combativité ouvrière face à l'aggravation des conditions de travail (courrier de lecteur)

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Nous avons reçu un courrier d’un de nos contacts en province qui illustre le climat actuel de mécontentement grandissant et le potentiel de solidarité ouvrière face à la pénurie d’effectifs et à la détérioration des conditions de travail dans les centres administratifs dits "de service public" de la Sécurité Sociale. Cette situation et cet état d’esprit combatif sont loin d’être spécifiques à ce seul secteur.

C’est pourquoi nous livrons ce compte rendu et les réflexions qu’il suscite, notamment à travers la confrontation au travail de sabotage et de division des syndicats, comme exemple encourageant d’un mûrissement incontestable des conditions d’un développement ultérieur de la lutte et de la solidarité.

Courrier du lecteur

Le 17 septembre dernier, suite à des incidents dans la file d’attente des assurés sociaux, le personnel d’un bureau de Sécurité Sociale a décidé de mener des actions pour demander une augmentation des effectifs et une meilleure formation pour les jeunes qui ont été affectés dans cette unité.

Depuis plusieurs mois, les conditions de travail se sont dégradées. Ce centre de Sécurité Sociale est entièrement consacré à l’accueil des assurés sociaux. Il est situé dans des arrondissements très difficiles (le centre ville de Marseille) avec un très grand nombre d’étrangers en situation précaire, souvent sans papier, avec comme seul revenu des petits boulots pour certains, les ASSEDIC, pour d’autres le RMI, avec un très grand nombre de CMU. Mais y sont concentrés aussi des services centralisés (Accidents de Travail, Invalidité, Service Médical, Assistantes sociales, Plate-forme téléphonique). Près de 1000 personnes viennent quotidiennement pour régler leurs problèmes administratifs. C’est le plus gros centre de Sécurité Sociale de France. Aux étages, il y a d’autres unités de travail, c’est donc près de 500 personnes qui travaillent dans l’immeuble et beaucoup sont des jeunes. Depuis plusieurs mois donc, le nombre d’agents affectés à l’accueil se réduit, comme d’ailleurs les effectifs de l’ensemble des services du site. De plus, les jeunes sont très peu formés, que ce soit pour la législation, mais aussi pour la communication et la gestion des conflits. Et ils gagnent à peine le SMIC alors que l’intensité du travail devient de plus en plus stressante. C’est l’effet des "35 heures" mises en place par la gauche. Pour les assurés, la situation est tout aussi stressante, attendant plus d’une heure dans la file pour aller dans les différents box. Un assuré y passe la moitié d’une journée pour régler les problèmes. Une telle situation est source de tensions. Pour y faire face, la direction n’a rien trouvé de mieux que de mettre deux vigiles. Et c’est justement une altercation entre les vigiles et des jeunes du quartier qui a été la goutte qui a fait déborder le vase. Suite à cela, le cadre responsable décide de fermer le centre, les jeunes employés refusant de travailler dans ces conditions. Les syndicats ont été informés de la situation, mais très vite, ce sont les employés eux-mêmes qui ont pris leurs affaires en main. Et ce n’est pas la première fois puisque cet hiver il y a eu aussi des réactions des employés pour demander des effectifs qui ne sont pas arrivés. L’été a été particulièrement pénible, mais la situation s’est aggravée depuis la rentrée. Ce sont les jeunes employés eux-mêmes qui décident de se réunir et d’établir un cahier de revendications. Comme les esprits étaient assez échauffés, ni la direction ni les syndicats n’ont montré le bout de leur nez. Le seul délégué cégétiste sur place a dit "prenez vos affaires en main et le syndicat vous aidera". C’est le lendemain que la direction fait son apparition et c’est tout le centre en délégation qui lui a remis les revendications. Réaction du directeur : "Vous me mettez dans une situation difficile par rapport au Directeur Général alors que je me bats pour vous". Le lendemain, une note paraît qui précise que 2 nouveaux employés seront affectés, 6 autres d’ici la fin de l’année. Pour les employés, ce n’était pas suffisant mais ils décidaient d’attendre pour voir ce que vaut cette promesse, et en cas de retour de sources de tension, alors ils se réuniraient pour mener des actions.

Les syndicats ont tout fait pour que ce qui se passe sur ce site ne soit pas trop connu dans le reste des unités de travail où, là aussi, les problèmes sont identiques. Parallèlement, une grève s’est engagée sur un autre site, beaucoup plus petit, prévu dans un plan de restructuration à la fermeture. La direction s’est déplacée pour annoncer cyniquement qu’il n’y aura pas de nouvelles affectations d’emploi. Colère et grève immédiate. La CGT réagit vite et prend la tête de la grève. Cela se passe le 19 septembre et la CGT fait tout pour isoler les 2 mouvements qui se menaient simultanément. Sachant très bien que sur le site où s’est déclenché le premier mouvement de colère, la direction a reculé, la CGT, le 26/09 fait une parodie de solidarité. Une délégation de grévistes, syndicat en tête, décide d’y aller. Sur place, l’assemblée générale rencontre peu d’écho, quelques employés y participent. Un débat s’enclenche sur comment créer un rapport de force, car sur le site qui a démarré en premier, les employés sont démobilisés dans l’attente d’effectifs supplémentaires promis par la direction ; elle a donc très bien joué la division. Si la petite assemblée réunie a déclaré sa solidarité avec les grévistes, certains employés sont intervenus pour dire que la grève n’est pas le seul et unique moyen de lutte. Il a été donc proposé de décider d’un après-midi d’action où tous les centres ( il y en a plusieurs répartis aux quatre coins de la ville) se réuniraient pour discuter des revendications et d’un planning d’action, car c’est en élargissant le mouvement que l’on pourra créer un rapport de force mais, pour cela, la discussion la plus large possible est nécessaire. Les syndicalistes CGT présents ont tout fait pour saboter la discussion, et ce de manière agressive, en martelant l’idée que la lutte c’est la grève et rien d’autre. En fait, ce simulacre de solidarité a permis à la CGT de montrer que les employés sont divisés, contribuant ainsi à créer un malaise général, un sentiment de culpabilité de ceux qui continuaient à travailler. Et ce sabotage de la CGT a si bien marché qu’un employé s’en est pris aux grévistes disant qu’il était obligé de renseigner "leurs" assurés, rendant plus difficiles les conditions de travail. Déstabilisés malgré tout par la discussion, les cégétistes se sont montrés menaçants contre ceux qui posaient le problème de savoir comment construire un rapport de force avant de partir pour faire la tournée des services. Ponctuellement la CGT a réussi son coup. Deux jours après, elle sort un tract pour appeler à la solidarité financière avec les grévistes, sans parler bien sûr de ce qui s’est passé ailleurs où les employés eux-mêmes ont pris leur combat en mains. C’est ainsi que dans un autre bureau, lors d’une réunion, la CGT a été prise en flagrant délit : appelant à la solidarité avec le bureau en grève sans mentionner ce qui s’était passé ailleurs, certains employés, au courant des événements qui se sont produits sur le premier site, ont dénoncé le rôle de diviseur et de saboteur du syndicat, suscitant tout un questionnement sur comment lutter. Même si la grève continue sur le petit centre de manière isolée, il y a un tel climat de mécontentement général que la situation risque de ne pas en rester là. Alors il y aura toute une réflexion sur comment mener une lutte, comment faire face aux manœuvres de division de la direction...et des syndicats. Chez les employés, les jeunes en particulier, il existe une méfiance vis-à-vis des syndicats qui se traduit par cette réflexion : "Ils ne font pas ce qu’ils doivent faire, c’est donc à nous d’agir". Comment prendre contact avec l’ensemble des unités de gestion et de service, comment élargir le mouvement, voilà les questions. De toute façon, pour agir, il faut réfléchir, se réunir et discuter, il n’y a pas à foncer tête baissée. C’est ce sentiment qui existe. Et lorsque les employés se réunissent pour discuter et agir le plus collectivement possible, la direction et la CGT font tout pour saboter des initiatives qui vont dans ce sens, pourquoi ? Parce qu’ils ont peur que les travailleurs ne prennent véritablement leurs luttes en main, qu’il y ait de véritables assemblées générales avec des prises de décision sur comment mener la lutte, ce qui a commencé à être fait par une poignée de jeunes employés.

Sébastien, Marseille (1er octobre)