Service minimum dans les transports : un renforcement de l'emprise syndicale

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Après son passage devant le Parlement au mois de juillet, la loi sur “le dialogue social et la continuité du service public dans les transports terrestres réguliers de voyageurs”, autrement dit, la mise en place d’un service minimum en cas de grèves dans les transports en commun, a finalement été adoptée le 2 août en vue de son application pour janvier 2008.

Le service minimum, disait Sarkozy sur TF1 à la veille de la présentation de son projet de loi, voilà vingt ans qu’on en parle et vingt ans qu’on ne le fait pas. Nous le ferons.” C’est donc (nous dit-on) au nom du service public et pour en finir avec la “prise en otage systématique des usagers” au cours de conflits sociaux que le gouvernement s’est décidé à resserrer le cadre légal de la grève dans les transports. Ainsi, parmi les principales dispositions, on trouve désormais l’obligation pour chaque salarié de déclarer 48 heures à l’avance son intention de participer à la grève. Une fois passé ce délai et la grève entamée, il sera impossible aux “non-déclarés” de rejoindre le mouvement sauf à risquer une sanction disciplinaire (encore à définir). Aussi, au bout de 8 jours de grève, un vote à bulletin secret, sorte de référendum, pourra être organisé par la direction de l’entreprise pour recueillir les avis sur la nécessité de poursuivre le mouvement, bien que cela n’empêche pas une minorité de grévistes de continuer leur action. Enfin, “la rémunération d’un salarié participant à une grève” sera “réduite en fonction de la durée non travaillée”. Mesure on ne peut plus provocatrice visant à opposer les travailleurs les uns contre les autres étant donné qu’aucun salarié (pas plus dans le public que dans le privé) n’est payé lorsqu’il fait grève (les enseignants mobilisés en 2003 contre la réforme des retraites peuvent en témoigner).

Si le gouvernement semble soucieux de garantir un service minimum dans les transports, ce n’est évidemment pas pour les beaux yeux ou le bien être des usagers. Ce qui importe en premier lieu pour le capitaliste, c’est le bon fonctionnement de l’économie et les transports en sont un point névralgique. Les marchandises doivent arriver à bon port (la nouvelle loi devrait par la suite s’appliquer au transport aérien, maritime et le fret), de même que les “usagers” à savoir la force de travail. Il faut que la “France qui se lève tôt” puisse se rendre sans embûches au boulot pour “travailler plus”. Pendant sa campagne présidentielle, Sarkozy en avait fait la promesse : “Je garantirai trois heures de transport en commun pour aller au travail, et trois heures pour en revenir. Il est inacceptable que les Français soient pris en otages par les grèves.” Le gouvernement Fillon ne fait au bout du compte que traduire une vieille préoccupation de la bourgeoisie… que l’ouvrier soit présent à l’heure où commence son exploitation. Mais le service minimum est-il vraiment une nouveauté ? Un système d’alerte sociale (préavis, informations sur les train et bus en circulation) était pourtant déjà en place. Alors à quoi rime ce show médiatique ?

A en croire la gauche politique et syndicale, quelque chose de bien plus grave est en effet en train de s’ourdir dans la coulisse : la suppression pure et simple du droit de grève !

Voilà quel serait au fond le fin mot de l’agitation gouvernementale autour du service minimum, le premier ministre ayant déjà laissé entendre que la loi, qui ne concerne pour l’instant que les transports, pourrait servir de modèle pour être étendue à d’autres domaines dont l’Education nationale.

Et la CGT de répondre dans son point presse du 8 août : “Le véritable objectif de cette loi est d’apporter de nouvelles restrictions à l’exercice du droit de grève en anticipant sur les mécontentements qui pourraient naître des mesures gouvernementales actuelles et à venir […] Nous réaffirmons que cette loi est hypocrite parce qu’elle attaque le droit constitutionnel de grève”.

La veille, les députés PS et PC avaient pour leur part déposé un recours devant le Conseil constitutionnel contre cette loi qui selon eux vise à “interdire implicitement l’exercice du droit de grève.”

Ajoutons à cela la décision du 9 août d’un tribunal de travail à Nuremberg, en Allemagne, interdisant aux conducteurs de la compagnie ferroviaire Deutsche Bahn, emmenés par le principal syndicat de conducteurs (le GDL), de faire grève jusqu’au 30 septembre, et le décor est en place pour que commence la farce : “un spectre hante l’Europe… l’abolition du droit de grève !”

Certes, on ne peut exclure que dans le sac à fantasmes du bourgeois, le monde idéal ressemble à une économie exploitant des ouvriers dociles à souhait, incapables d’exprimer la moindre revendication. Le capitalisme sans luttes de classes… le paradis bourgeois sur Terre en somme. Cela étant, sortie de sa moelleuse alcôve, la classe dominante n’est pas assez stupide pour confondre rêves et réalité. Elle sait pertinemment ainsi que ses fidèles chiens de garde, ces spécialistes hors pair de l’encadrement et du sabotage des luttes que sont les syndicats, qu’il est impossible d’interdire aux ouvriers d’entrer en lutte quand leurs conditions de vie sont menacées. Bien plus efficace est leur institutionnalisation dans le cadre syndical afin de mieux les contrôler et les faire mourir sur des voies de garage. Pour la bourgeoisie, il n’existe rien de pire que de voir les ouvriers déborder l’encadrement syndical, ses cordons sanitaires, ses services d’ordre et d’intoxication, pour prendre eux-mêmes la direction de leurs luttes.

La classe dominante cherche beaucoup de choses mais certainement pas à se suicider en rendant la grève illégale et a fortiori incontrôlable. Comme le rappelait Xavier Bertrand (ministre du Travail), le 30 juillet : “Dans notre pays, le droit de grève est un droit constitutionnel et ce projet de loi n’entend nullement le remettre en cause.” Alors qu’entend-il au juste ? A travers ce cirque organisé autour du service minimum et du “risque” de voir un beau jour disparaître le droit de grève, la bourgeoisie tient avant tout à faire pénétrer au plus profond des cervelles ouvrières que la lutte ne peut naître nulle part ailleurs que “dans le cadre fixé par la loi” (c’est-à-dire sur un terrain choisi et des règles dictées par elle).

Ainsi, la complexification procédurière de l’exercice du droit de grève, renforce en premier lieu l’image du syndicat comme expert juridique de la lutte et, de fait, l’idée selon laquelle il est impossible d’entamer la moindre grève sans recours à son savoir et ses compétences en matière de législation. La manoeuvre sera d’autant plus complète que les ouvriers penseront que l’enjeu pour eux est de définir, via les syndicats, les modalités de ce cadre législatif alors qu’il s’agit au contraire de s’en émanciper. 3 semaines ou 5 jours de préavis, vote à bulletin secret ou à mains levées pour la poursuite d’une grève… tout cela n’a rien d’essentiel pour le législateur qu’est l’Etat bourgeois. Ce qui compte avant tout c’est que les ouvriers apprennent qu’en dehors des syndicats, la lutte n’existe pas ! Mieux encore… que la question ne se pose même pas ! Pour l’information des salariés du bagne capitaliste, la classe dominante donne un éblouissant coup de projecteur sur le point le plus important du “règlement” de sa prison syndicale : “Il est formellement interdit de quitter les locaux de la prison” (ce que la bourgeoisie appelle “le droit constitutionnel” de faire grève).

Au vu des attaques qui se préparent contre la classe ouvrière (dont la prochaine remise en cause des régimes spéciaux de retraite) le gouvernement aura grand besoin, il est vrai, de s’appuyer sur des syndicats crédibles, en pleine possession de leur force de mystification, pour encadrer la colère des travailleurs.

Azel (23 juillet)