A propos du film "Le cauchemar de Darwin" : la recherche du profit est un cauchemar pour l'humanité

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Le dernier film documentaire du réalisateur autrichien Hubert Sauper, Le cauchemar de Darwin, sorti dans les salles de cinéma en 2005, est rapidement devenu un succès international. L’avalanche de prix qu’il a reçue de Chicago à Venise (en passant par Copenhague, Montréal ou Fribourg), ainsi que ses multiples diffusions cette année sur la chaîne Arte, en témoignent.

La raison d’un tel succès est simple à comprendre : pas une seule âme, à moins d’être sèche comme la pierre, ne peut rester insensible devant ce film choc qui nous livre les images brutes et effroyables de Mwanza, petite ville de Tanzanie accrochée sur les bords du lac Victoria. Là-bas, les usines consacrées à l’exploitation industrielle d’un poisson hors normes, la perche du Nil, côtoient une population réduite aux dernières extrémités de la misère. Les ravages causés par la faim et le sida sont tels qu’ils déversent sans tarir des flots d’orphelins dans les rues de la ville ; des mômes qui se bagarrent entre eux jusqu’au sang pour une miraculeuse poignée de riz et se shootent avec la colle récupérée sur des emballages en plastique afin de chasser la peur lorsque tombe la nuit, propice à toutes sortes de violences.

En Afrique, la famine, les épidémies et les guerres semblent s’étendre sans jamais prendre de pause. La mort est certainement la seule à faire ripaille sur ce continent. Cela n’est un secret pour personne… sauf peut-être pour François Garçon, historien du cinéma et l’un des rares critiques à avoir porté une charge virulente, dans la revue Les Temps modernes, contre le documentaire de Sauper. Pour cet hurluberlu, le film est beaucoup trop "catastrophiste" : "Exit les contrastes sociaux intra-africains… les immeubles modernes, tous signes de modernité industrielle qui contrarient la thèse ultra-misérabiliste d’une Afrique scotchée au Malheur, cliché conforme il est vrai à l’attente du spectateur occidental.". Il en est par contre qui, portés par un irrésistible élan négationniste, n’ont pas oublié d’être conformes au cliché de l’imbécile heureux !

Dans le fond, Le cauchemar de Darwin ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà. Mais, ce que l’on sait il nous le montre et cela suffit pour nous glacer le sang. Le cauchemar est bien réel et nous vivons dedans. Mwanza est le reflet de l’Afrique, et l’Afrique en cendres et décharnée, c’est le sort que le capitalisme en faillite réserve à toute l’humanité.

Dans une interview, H. Sauper disait  :"Je viens de soulever le couvercle de notre poubelle collective et quand on voit ça, ça pue à mort." Mais, contrairement à ce qu’il semble croire, il n’a pas soulevé le couvercle d’une poubelle planquée dans un débarras, un recoin honteux du capitalisme ; ce qu’il a soulevé, c’est le couvercle posé sur le visage atroce du monde dans lequel nous vivons et l’avenir qu’il prépare. Depuis longtemps, les rives du lac Victoria sont considérées comme étant le berceau de l’humanité ; il est fort probable que sous le règne du capitalisme elles en préfigurent le tombeau.


Le capitalisme sème la famine

825 millions de personnes dans le monde sont en état de sous-alimentation et chaque année ce sont 5,6 millions d’enfants qui meurent de dénutrition principalement en Afrique et en Asie du Sud. La main osseuse de la faim frappe impitoyablement et s’abat sur un nombre sans cesse croissant d’êtres humains. En Tanzanie, au Niger et ailleurs, les hommes en sont réduits à creuser les termitières dans le maigre espoir de recueillir les quelques grains de blé ou de mil stockés par les insectes. A part çà… "tout va bien !", si l’on en croit notre critique burlesque F. Garçon mais aussi la délégation de la commission européenne que l’on voit dans le film en visite à Dar-es-Salaam. Cette ribambelle d’ambassadeurs et de représentants d’Etats-membres, en admiration devant les infrastructures industrielles pour l’exploitation de la perche, nous lance, avec un splendide cynisme, un …"c’est vraiment génial !".


Monsieur Garçon disait vouloir du contraste, et pourtant en voilà un qu’il a feint de ne pas voir. Dans Le cauchemar de Darwin, Sauper braque sa caméra sur une usine de découpe et de conditionnement de la perche. Selon le patron de l’usine, Mwanza produit "au minimum" 500 tonnes de poissons par jour. Les avions cargo Iliouchine, affrétés par une compagnie russe, embarquent jusqu’à 55 tonnes de filets de perche vers les marchés européens. Chargés jusqu’à la gueule, ces géants des airs sont parfois même incapables de décoller et s’abîment dans le lac ou se brisent à proximité des habitations. Malgré cette production massive de nourriture, la population de Mwanza et celle de l’arrière-pays crève inexorablement de faim. Les plus "chanceux" d’entre eux pourront toutefois se payer le "luxe" de s’offrir les carcasses de poisson putréfiées qui, une fois passées à la friture, seront consommées. Comme disent Messieurs les ambassadeurs… "c’est vraiment génial !"

François Garçon ne voit toujours pas le problème et pourtant, un enfant de 7 ans saurait voir la terrible contradiction. Dans une interview accordée au site comme au cinéma.com, Sauper dit : "Encore une chose bizarre, dans une région où les gens meurent de faim, où les enfants ont le ventre gonflé par le manque de protéines. J’ai alors posé cette question naïve qui est devenue la base du film : comment se fait-il que cette nourriture s’envole d’un endroit où les gens ne mangent pas ? La réponse était très simple, la bonne nourriture va là où on est capable de payer…".

Quand Sauper fait remarquer au propriétaire de l’usine, d'où sortent des tonnes de filet de poissons chaque jour, qu’il y a une famine en Tanzanie, ce dernier lui répond sans se démonter : "la pluie… il y en a eu peu" et "le riz a besoin de beaucoup d’eau". C’est mot pour mot le discours officiel que nous tient la classe dominante. "Il y a une famine ?...et bien ce doit être la faute à pas de chance", "le sort qui s'acharne", en un mot "la fatalité". Ici, les experts bourgeois nous expliquent "savamment" qu’ "une pluviométrie insuffisante entraîne la sécheresse des sols et au final de mauvaises récoltes, c’est logique"…la belle affaire !

"D’autres fois ce sont les invasions de criquets pèlerins qui dévorent tout sur leur passage". Il fallait oser le dire… la famine à cause des criquets ! ? ! Il ne manque plus que Charlton Heston, les grenouilles et la grêle pour que la bourgeoisie nous rejoue Moïse et les 10 plaies d’Egypte.

Que les récoltes soient abondantes ou non n’a jamais été le problème. Dans l'économie capitaliste, les capacités de production ne sont absolument pas en cause. Le problème c’est qui va pouvoir acheter les marchandises produites, le fruit des récoltes et les tonnes de poissons de Mwanza ?

Le capitalisme a développé à un tel niveau la production industrielle qu’il pose la possibilité technique de produire suffisamment pour répondre aux besoins les plus vitaux de l’humanité. Il a développé ce potentiel mais sa limite historique réside dans le fait qu’il est tout bonnement incapable de le réaliser concrètement, de nourrir toute l’humanité, parce que ce système n’écoule ses marchandises que si on les lui achète, que s’il existe un marché solvable sur lequel il sera possible de réaliser des profits. Et nous sommes là au cœur de ce qui cause la faillite du capitalisme, la crise (inédite dans l’Histoire) de surproduction. "Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie" 1 par rapport à ce que peuvent contenir ses règles de fonctionnement économique, elle menace de faire sombrer le monde jusqu’au dernier degré de la barbarie et de la misère.


Là où passe le capital l’herbe ne repousse pas

Non seulement le capitalisme en crise emporte tous les jours et par grandes brassées des vies humaines mais en plus il transforme, à petit feu, la planète en une immense plaine brûlée et stérile.

Là aussi, Le cauchemar de Darwin nous donne un exemple édifiant. L’introduction (dans les années 1950) et l’exploitation industrielle de la Perche du Nil se sont faites sans aucune considération quant à la pérennisation des ressources du lac Victoria. Les perches, de nature carnivore, après avoir mangé toutes les autres espèces se mangent désormais entre elles ! Selon les scientifiques de l’International Center for Research in Agroforestry de Nairobi, le lac Victoria, le plus grand lac tropical du monde, deviendra un point d’eau mort avant les années 2050. Mais qu’importe, le capital ne voit que son profit immédiat et pour le reste il se dit "après moi, ça peut bien être le déluge". C’est de cette façon que raisonne le bras droit du patron de l’usine de Mwanza lorsqu’il fait la remarque qu’ "une fois introduite, la perche a dévoré les autres poissons mais économiquement c’est bon". Voilà tout ce qui compte aux yeux du capitalisme…qu’économiquement cela soit bon. "Le capital abhorre l’absence de profits ou un profit minimum comme la nature a horreur du vide. Que le profit soit convenable, et le capital devient courageux : 10% d’assurés, et on peut l’employer partout, 20% il s’échauffe ! 50% il est d’une témérité folle ; à 100% il foule aux pieds toutes les lois humaines ; 300% et il n’est pas de crime qu’il n’ose commettre, même au risque de la potence." (P.J Dunning, cité par Marx dans le Livre I du Capital).

Les conséquences d’une telle logique sont évidemment catastrophiques pour l’environnement. Le capitalisme fait si peu de cas de l’avenir de l’espèce humaine et de son milieu de vie naturel que cette potence qu’il dresse servira avant tout à pendre l’humanité tout entière.


Le cauchemar pour l’humanité, c’est le monde capitaliste

"Montrer sans rien dire", c’est la recette cinématographique des films de Sauper. C’est aussi le meilleur moyen pour ne pas dire d’âneries. Mais tôt ou tard, il faut bien répondre aux interviews et faire des commentaires, et là les choses se gâtent… "tout les débats autour de ce film c’est sur la mondialisation" ; voilà poindre timidement le fond de la critique d’Hubert Sauper. Finalement, son cauchemar, ce n’est pas l’ordre capitaliste mais sa "dérive libérale"… la tarte à la crème préférée de la bourgeoisie pour nous faire gober qu'avec une réforme de-ci de-là, le capitalisme pourrait être un monde meilleur, loin de ce cauchemar quotidien. L’ennui, c’est que ce ne sont pas les bons sentiments qui régissent ce système mais l’intraitable loi du profit et de son accumulation. Changer cette loi implique inévitablement de changer de système.

Mais Sauper est si attaché à l’ordre capitaliste (comme tout altermondialiste qui se respecte) que d’après lui : "L’éternelle question qui consiste à se demander quelle structure sociale et politique est la meilleure pour le monde semble avoir trouvé une réponse. Le capitalisme a gagné. Les sociétés futures seront régies par un ‘système consumériste’ perçu comme ‘civilisé’ et ‘bon’. Dans le sens darwinien le ‘bon système’ a gagné. Il a gagné en convainquant ses ennemis ou en les éliminant."

Cela valait vraiment la peine de faire un film dénonçant les contradictions les plus criantes d’un mode de production qui, contrairement à la perche, n’a ni queue ni tête, pour conclure que ce même système est le nec plus ultra, le produit fini de l’évolution des sociétés humaines.

Le capitalisme serait donc le compétiteur le mieux adapté… oui, mais à quoi ? Parce que s’il existe un système devenu complètement inadapté à l’existence des êtres humains c’est bien le capitalisme.

Dans la longue évolution des sociétés humaines, le mode de production capitaliste a représenté une étape cruciale et décisive car, en décuplant les forces productives par son industrie, il a créé les conditions matérielles pour l’apparition d’une nouvelle société. Une société capable de dépasser toutes les contradictions mortelles du capitalisme parce qu’elle ne produira pas pour réaliser des profits mais pour répondre aux besoins des hommes.

Le capitalisme n’a pas gagné. Loin de là. Chaque jour, il nous montre ses limites et la nécessité de le renverser.

Au beau milieu de ce cauchemar, il y a bel et bien une lueur d’espoir, celle que porte la classe ouvrière au travers de ses luttes : la promesse de cette nouvelle société que sera le communisme.


Azel (21 juin)

1 Manifeste Communiste.