Immigration : La classe ouvrière est une classe d'immigrés

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La nouvelle loi de Sarkozy sur l'immigration en France visant notamment à limiter les cartes de séjour et leur durée, à interdire les regroupements familiaux et à multiplier les expulsions massives de même que la nouvelle série de mesures anti-immigrés prises récemment par l'Union Européenne dont la mise en place de patrouilles navales et aériennes le long des côtes des Canaries, du Sénégal et de la Mauritanie comme le dépoiemement de troupes américaines le long des la frontière avec le Mexique font partie d'un arsenal de mesures répressives contre l'immigration. Le maître mot de cette politique est la phrase du socialiste Rocard dans les années 1980 selon laquelle les Etats développés "ne peuvent pas accueillir toute la misère du monde".

Or, c'est bien de la misère croissante du monde capitaliste dont il s'agit : la guerre, les massacres, la famine, le dénuement ont envahi la majeurs partie de la planète et poussent une part croissante de populations misérables à vouloir échapper à leur sort, à fuir vers un El Dorado imaginaire, au péril de leur vie. Les camps de réfugiés, les centres de rétention des clandestins pullulent dans des conditions inhumaines. Quand ils ne sont pas noyés dans l'aventure ou ramenés dans leur pays d'origine, la bourgeoisie fait même escorter ces clandestins pour être abandonnés dans des déserts pour y crever. La bourgeoisie n'a pas de solution de rechange à offrir à ces déshérités pas plus qu'à l'ensemble de la classe ouvrière. Et pour cause. Le poids du développement du chômage massif au sein de la classe ouvrière et l'incapacité à intégrer à la production de nouvelles générations d'ouvriers comme des masses croissantes d'indigents agglutinés dans des mégapoles sont des signes indubitables de la faillite irrémédiable du capitalisme. En développant régulièrement des campagnes contre l'immigration, la bourgeoisie tente non seulement de faire passer de nouvelles attaques dirigées en fait contre l'ensemble du prolétariat mais elle s'efforce de masquer que l'immigration est à la base même des conditions d'exploitation de la classe ouvrière. C'est ce cadre que nous rappelons dans les larges extraits de l'article qui suit, déjà paru dans RI n°206.

L'exode massif de leurs terres d'origine de centaines de milliers d'êtres humains fuyant la famine et la misère n'est pas un phénomène nouveau. Il n'est pas non plus un fléau spécifique aux pays sous-développés. L'immigration appartient au système capitaliste lui-même et remonte aux origines de ce mode de production fondé sur l'exploitation du travail salarié.

Le capitalisme s'est développé grâce à l'immigration

Dès l'aube du capitalisme, la nouvelle classe de producteurs, le prolétariat, s'est constituée d'emblée comme une classe d'immigrés. C'est grâce à l'immigration que la bourgeoisie a pu développer son système d'exploitation en détruisant d'abord les rapports de production féodaux devenus caducs. Ainsi, à partir de la fin du 15e siècle, notamment en Grande-Bretagne, l'accumulation primitive du capital se constitue grâce à l'expropriation des paysans, chassés sauvagement de leurs campagnes et enrôlés de force dans les premières manufactures. Dépossédés de leurs terres par le développement du capitalisme, contraints par le fer et par le sang d'émigrer vers les villes pour vendre leur force de travail au capital, les paysans et petits artisans, en devenant prolétaires, vont, dès cette époque, constituer les premiers travailleurs immigrés. Cet exode rural massif imposé par le développement sauvage du capital, s'est encore accompagné, dans toute l'Europe, de mesures de répression d'une férocité inouïe contre tous ceux que le capitalisme naissant a délibérément affamés, réduits à l'indigence pour les obliger à se soumettre à l'esclavage salarié. C'est ainsi que Marx décrivait la terreur que le capitalisme a déchaîné contre tous les fugitifs qui, après avoir été réduits à l'état de vagabonds errants, furent marqués au fer rouge, mutilés, envoyés aux galères, ou tout simplement pendus pour insoumission aux règles de la dictature capitaliste : "La création du prolétariat sans feu ni lieu - licenciés des grands seigneurs féodaux et cultivateurs victimes d'expropriations violentes et répétées - allait nécessairement plus vite que son absorption par les manufactures naissantes. D'autre part, ces hommes brusquement arrachés à leurs conditions de vie habituelles ne pouvaient se faire aussi subitement à la discipline du nouvel ordre social. Il en sortit donc une masse de mendiants, de voleurs, de vagabonds. De là, vers la fin du 15e siècle et pendant tout le 16e siècle, dans l'Ouest de l'Europe, une législation sanguinaire contre le vagabondage. Les pères de la classe ouvrière actuelle furent châtiés d'avoir été réduits à l'état de vagabonds et de pauvres. La législation les traita en criminels volontaires; elle supposa qu'il dépendait de leur libre arbitre de continuer à travailler comme par le passé et comme s'il n'était survenu aucun changement dans leur condition." (Marx, "L'accumulation primitive et son secret", in Le Capital, livre premier)

C'est grâce à cette expropriation brutale des paysans et à leur transformation en esclaves salariés que le capitalisme a pu trouver sa première source de main-d'œuvre. Pendant toute la période de son ascendance et jusqu'à son apogée à la fin du 19e siècle, ce système d'exploitation va se développer continuellement grâce aux flux migratoires de la force de travail. Dans le plus vieux pays capitaliste, la Grande-Bretagne, la nouvelle classe dominante a pu poursuivre sa marche en avant grâce à l'exploitation féroce de masses d'affamés venues des régions agricoles, en particulier d'Irlande. En effet, "le rapide développement de l'industrie anglaise n'aurait pas été possible si l'Angleterre n'avait pas disposé d'une armée de réserve : la population nombreuse et misérable de l'Irlande." ( Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre). Cette "armée de réserve" constituée par l'immigration irlandaise a permis au capital britannique d'introduire au sein de la classe ouvrière sa propre concurrence pour faire baisser les salaires et aggraver encore les conditions insupportables d'exploitation des prolétaires.

Ainsi, c'est déjà dans le cadre du développement de chaque capital national que le phénomène de l'immigration fait partie intégrante, dès le début du capitalisme, de l'être-même de la classe ouvrière. Le prolétariat est, par essence, une classe d'immigrés, de transfuges issus de la destruction sanglante des rapports de production féodaux.

Cette immigration va s'étendre par delà les frontières nationales lorsque, vers le milieu du 18e siècle, le capitalisme commencera à se heurter au problème de la surproduction de marchandises dans les grandes concentrations industrielles d'Europe occidentale. Comme l'affirmait Marx, en 1857, "avec le développement du surtravail qui constitue la base de l'exploitation capitaliste, se développe aussi la surpopulation, c'est-à-dire une masse de prolétaires qui ne peuvent continuer à vivre sur le même territoire à un certain stade du développement des forces productives" (Principes d'une critique de l'économie politique).

Les crises cycliques de surproduction qui frappent l'Europe capitaliste dès le milieu du 19e siècle vont contraindre des millions de prolétaires à fuir le chômage et la famine en s'exilant vers les "nouveaux mondes". Entre 1848 et 1914, ce sont 50 millions de travailleurs européens qui vont quitter le vieux continent pour aller vendre leur force de travail dans ces régions, notamment en Amérique.

De la même façon que l'Angleterre du 16e siècle a pu permettre le développement du capitalisme grâce à l'immigration intérieure, la première puissance capitaliste mondiale, les Etats-Unis, se constituera grâce à l'afflux de dizaines de millions d'immigrés venus d'Europe (notamment d'Irlande, de Grande-Bretagne, d'Allemagne, des pays d'Europe du nord).

Jusque vers 1890, c'est au prix d'une exploitation féroce des prolétaires immigrés, par la rationalisation du travail dans les usines, que le capital américain va pouvoir s'affirmer progressivement sur la scène mondiale. Après 1890, les terres et les emplois se raréfient et les nouveaux émigrants méditerranéens et slaves sans qualification professionnelle s'entassent dans les ghettos des grandes villes et sont contraints d'accepter des salaires de plus en plus misérables pour pouvoir survivre.

Avec l'apogée du capitalisme, le mythe de l'Amérique accueillante pour tous aura vécu. Dès lors que le capital américain n'a plus besoin d'importer massivement de la main-d'œuvre pour développer son industrie, la bourgeoisie de ce pays commence à mettre en place des mesures discriminatoires destinées à sélectionner les demandeurs d'asile. Après la grande vague d'immigration de prolétaires italiens et slaves qui affluent aux Etats-Unis à la fin du 19e siècle, la bourgeoisie américaine commence, à partir de 1898, à fermer ses frontières, notamment aux immigrants asiatiques. Dès lors, il n'était plus question d'accueillir n'importe quel "va-nu-pied". Il fallait que les nouveaux aspirants à l'immigration soient capables de faire fructifier le capital, tous les indésirables étant impitoyablement refoulés et condamnés à rentrer crever "chez eux". Comme le relatait un article du Figaro en 1903, ainsi, c'est grâce à l'immigration vers les autres continents de ce surplus de main-d'œuvre résultant des crises de surproduction en Europe occidentale que le capitalisme a pu étendre sa domination à toute la planète.

L'immigration dans la période de décadence du capitalisme

Tout au long du 20e siècle, le ralentissement des flux migratoires va devenir un signe de plus en plus évident de l'enfoncement du capitalisme dans sa période de décadence marquée par l'éclatement de la Première Guerre mondiale. Avec la première boucherie impérialiste de 1914-18, les migrations massives de prolétaires qui avaient accompagné et permis l'ascension du capitalisme commencent à décliner.

Ce déclin résulte non pas de la capacité du capitalisme à offrir une stabilité aux prolétaires, mais il est, au contraire, l'expression d'un ralentissement croissant du développement des forces productives. Pendant les années d'avant-guerre et au cours de la guerre elle-même, les sacrifices imposés aux prolétaires suffisent à faire fonctionner l'économie de guerre de chaque Etat belligérant. Après la guerre, c'est grâce à l'exploitation féroce d'un prolétariat exsangue et battu par la défaite de la première vague révolutionnaire de 1917-23 que la bourgeoisie des pays d'Europe occidentale (notamment celle d'Allemagne) a pu reconstruire son économie nationale sans avoir recours massivement à une main-d'œuvre immigrée.

Et lorsque dans les années 1930, la crise de surproduction généralisée explose brutalement dans tous les pays industrialisés, de l'Europe aux Etats-Unis, lorsqu'une nouvelle guerre mondiale inévitable se profile, c'est encore le développement de la production d'armements qui va permettre au capitalisme de juguler l'explosion d'un chômage massif dans tous les pays.

Avec la période de reconstruction du second après-guerre, notamment à partir des années 1950, on assiste à une nouvelle vague migratoire essentiellement dans les pays d'Europe occidentale, accentuée encore avec la décolonisation.

L'Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, la Suisse, les pays du Bénélux ouvrent largement leurs portes aux ouvriers des Etats plus sous-développés. Espagnols, Portugais, Turcs, Yougoslaves, Maghrébins, vont venir constituer pour ces pays une main-d'œuvre bon marché pour les besoins de la reconstruction, en même temps qu'ils permettront de compenser la saignée que la deuxième boucherie mondiale a provoquée dans les rangs du prolétariat des pays belligérants. Ce sont des millions d'ouvriers immigrés que les grandes démocraties d'Europe occidentale vont faire venir massivement pour les surexploiter, les soumettre aux travaux les plus pénibles pour des salaires de misère.

Cette vague d'immigration qui revient, dans les années 1950, au cœur du capitalisme, n'est en rien comparable à celle qui avait touché les Etats-Unis un siècle auparavant. Ainsi, alors qu'au 19e siècle, les ouvriers immigrés quittaient leur terre d'origine avec leur famille dans l'espoir de pouvoir trouver, grâce à l'expansion capitaliste dans les nouveaux mondes, un asile et une certaine stabilité, l'ouverture des frontières d'Europe occidentale aux travailleurs étrangers après la Seconde Guerre mondiale, n'a jamais été autre chose qu'un moyen de survie transitoire pour des millions de travailleurs des pays sous-développés. La plupart d'entre eux (et surtout les ouvriers maghrébins ou asiatiques qui se sont exilés en France et en Grande-Bretagne après la décolonisation) ont été contraints de quitter leur famille pour pouvoir trouver un travail misérable et précaire dans ces pays "d'accueil". Sans aucune perspective d'avenir et dans le seul but de pouvoir nourrir leurs femmes et leurs enfants restés "au pays", ils ont été contraints d'accepter les pires conditions de travail et d'existence. Sans logement, entassée comme du bétail dans des bidonvilles insalubres ou livrée à la rapacité des "marchands de sommeil", aux contrôles policiers et aux ratonnades qui ont accompagné la guerre d'Algérie, cette main-d'œuvre bon marché que le capitalisme occidental a importé des pays sous-développés pour les besoins de sa reconstruction d'après-guerre n'est pas sans rappeler l'effroyable barbarie de l'accumulation primitive.

Car c'est bien la misère des ouvriers immigrés qui résume la misère du prolétariat en tant que classe ne possédant rien d'autre que sa seule force de travail. C'est dans la condition inhumaine de l'ouvrier immigré que cette force de travail apparaît clairement pour ce qu'elle est : une simple marchandise que les négriers bourgeois ont toujours achetée au plus bas prix.

Une fois la reconstruction du second après-guerre terminée à la fin des années 1960, les "pays d'accueil" d'Europe occidentale affichent "complet" et commencent partout à verrouiller leurs frontières. Dès 1963, des mesures restrictives sont adoptées en Suisse, puis c'est au tour de la Grande-Bretagne, de l'Allemagne, de la France qui, avec le resurgissement de la crise économique mondiale et du chômage, décident de bloquer totalement l'immigration au début des années 1970.

Mais ces mesures ne s'arrêtent pas là. Plus le capitalisme va s'enfoncer dans la crise, plus le prolétariat dans son ensemble va en faire les frais. En même temps que, avec les premières vagues de licenciements, le capitalisme va jeter sur le pavé des dizaines de milliers d'ouvriers, les prolétaires immigrés seront expulsés, chassés hors des frontières d'Europe occidentale. Devant l'inefficacité des "méthodes douces" "d'aides au retour", c'est maintenant sous prétexte de chasse aux clandestins, que des milliers de travailleurs immigrés sont renvoyés chez eux à coups de charters ou tout simplement refoulés manu militari au-delà des frontières nationales. Et c'est encore avec un cynisme sans nom que cette classe dominante accompagne ses infâmes pratiques d'une crapuleuse propagande anti-immigrés, dans le seul but de diviser la classe ouvrière.

 Contre la misère capitaliste généralisée, solidarité de classe du prolétariat mondial

 En réalité, les campagnes contre l'immigration qui se déchaînent aujourd'hui ne visent pas seulement à diviser la classe ouvrière entre prolétaires autochtones et immigrés. Elles sont une attaque directe contre la conscience de classe du prolétariat. A travers son écœurante propagande, la bourgeoisie cherche surtout à recouvrir d'un voile idéologique ce que la misère croissante du prolétariat met de plus en plus ouvertement à nu : la faillite historique, irrémédiable du mode de production capitaliste. Ce que la classe dominante cherche aujourd'hui à masquer, c'est son incapacité à offrir la moindre perspective à toute la classe ouvrière. L'exclusion des travailleurs immigrés que le capitalisme condamne à crever de faim "ailleurs", c'est déjà le sort que ce système moribond réserve à des millions de prolétaires autochtones livrés définitivement au chômage. Car aucune loi anti-immigrés ne pourra résoudre la crise insurmontable qui ébranle ce système à l'agonie. Les licenciements massifs vont continuer inexorablement à frapper les ouvriers quelle que soit leur origine. Ce n'est pas l'immigration qui est responsable de la crise et du chômage. C'est la crise et le chômage résultant de l'effondrement irréversible de l'économie mondiale qui, en tendant à niveler par le bas les conditions d'existence du prolétariat, transforment de plus en plus la classe exploitée en une classe d'exclus, de sans-travail, de sans abri, d'immigrés.

 Aujourd'hui, le fait que la bourgeoisie transforme la planète en un "no man's land" pour des masses croissantes d'ouvriers, est un signe de la faillite totale de son système.

Si, avec l'entrée du capitalisme dans sa phase terminale, celle de sa décomposition, l'immigration apparaît maintenant comme une gangrène pour la classe dominante, c'est justement parce que c'est le capitalisme lui-même qui est devenu un fléau pour l'ensemble de l'humanité.

Face à la misère et à la barbarie de ce monde en pleine putréfaction, il n' y a qu'une seule perspective pour la classe ouvrière : rejeter fermement la logique de la concurrence et du "chacun pour soi" de ses propres exploiteurs. Quelles que soient son origine, sa langue, sa couleur de peau, le prolétariat n'a aucun intérêt commun avec le capital national. Ses intérêts, il ne pourra réellement les défendre qu'en développant partout sa solidarité de classe internationale, en refusant de se laisser diviser entre ouvriers immigrés et ouvriers "autochtones". Cette solidarité, il doit l'affirmer en refusant partout d'adhérer aux campagnes bourgeoises, qu'elles soient xénophobes ou anti-racistes, en développant massivement ses luttes sur son propre terrain de classe, contre toutes les attaques qu'il subit quotidiennement.

Seule l'affirmation de ses intérêts communs, dans la lutte, permettra au prolétariat de rassembler toutes ses forces, de s'affirmer comme classe mondiale solidaire et unie, pour abattre le Moloch capitaliste.

D'après RI n°206
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