France : Manifestations du Premier Mai; les syndicats veulent garder le contrôle de leur carnaval

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"Après le raz de marée des dernières grandes mobilisations contre le CPE, le millésime 2006 du 1er mai a un peu fait pâle figure. Qu’est-ce que 20.000 manifestants, quand on frôlait les 300.000 le 4 avril ? Et le reste de la France […] n’a pas fait mieux. Le principal cortège, celui de Marseille, comptait à peine plus de 5000 personnes. Petite cuvée, donc".

Le contraste fut en effet saisissant. Durant deux mois, les étudiants et les ouvriers se sont rassemblés par centaines de milliers dans les rues, dans une atmosphère combative produisant une effervescence de discussions. Quinze jours après la fin de ce mouvement, la kermesse syndicale du 1er mai a pris un tout autre visage. Tout l’arsenal publicitaire des centrales étaient pourtant bien en place. Des centaines de gros ballons "FO", "CGT", "CFDT", flottaient dans les airs. Aux banderoles corporatistes succédaient d’autres banderoles corporatistes. Mais derrière, personne ou presque, les étudiants, les lycéens, les ouvriers auparavant en lutte, brillant surtout par leur absence. Seuls étaient présents les troupes syndicales, badge à la poitrine. Clairsemées, atomisées, celles-ci défilaient sans entrain, la mine un peu triste. Il ne restait plus rien du grand mouvement contre le CPE ou plutôt que la lie, Bruno Julliard (UNEF) et Karl Stoeckel (UNL).

Alors que les syndicats occupaient la rue, Libération étalait un titre bien plus révélateur qu’il ne l’aurait voulu : "1er mai : le repos des guerriers".

Les syndicats démobilisent et divisent….

Tout a été fait pour qu’il y ait le moins de monde possible dans la rue en ce 1er mai 2006. Syndicats et médias ont marché main dans la main pour démobiliser, diviser et décourager. Le 30 avril, TF1, France 2, France 3, toutes les chaînes annonçaient au journal télévisé de 20 heures un "petit 1er mai", insistant sur la fatigue des étudiants, l’éparpillement des revendications, la multiplication des cortèges… Il est vrai que cette année, les syndicats ont fait fort dans la division sectorielle et corporatiste. Sous le titre "Un 1er mai presque unitaire" (sic !), un article de Libération dresse un tableau édifiant : "le chacun pour soi traditionnel des directions confédérales", "les grandes confédérations, selon la tradition, n’ont pas lancé d’appel national commun" ou encore "des 1er mai unitaires, il y en a eu très rarement dans l’Histoire". Le message est clair : circulez, y’a rien à voir ! Et au cas où certains ouvriers ou futurs travailleurs n’auraient pas compris qu’ils étaient priés de rester chez eux, les syndicats ont bien pris soin de multiplier les défilés. A Paris, FO a organisé un rassemblement au Père Lachaise, la CFTC a emprunté un autre circuit que le cortège principal, le collectif Euromayday a organisé sa manifestation "spécial précaires", isolant ainsi encore un peu plus les stagiaires, les chômeurs et les sans-papiers. Et le secrétaire de la CFDT, François Chérèque, a carrément participé à la fête du travail le… dimanche ([1]) !

… pour garder le contrôle de la rue

Pourquoi déployer autant d’énergie à maintenir les ouvriers et les étudiants loin de la rue ?

Cette année, le 1er mai avait cette particularité de se dérouler juste après un grand mouvement de la classe ouvrière durant lequel les syndicats furent particulièrement débordés. Or, la "fête du travail" est depuis belle lurette une affaire strictement syndicale. Cette journée leur appartient. En effet, au cours de la première partie du 20e siècle, la bourgeoisie et ses syndicats sont parvenus à dénaturer radicalement ce qui était une journée appartenant dans le passé  à la lutte du prolétariat. Initialement la Deuxième  Internationale avait décidé de faire du 1er mai une journée de manifestation et d’expression de la solidarité internationale de la classe ouvrière (en référence à la répression sanglante de la grève de Chicago de mai 1886). Et, durant des décennies, ce jour fut réellement un moment de combat et de rassemblement des prolétaires. Mais, comme le drapeau rouge ou le chant de l’Internationale, la bourgeoisie a  récupéré ce symbole par l’intermédiaire de ses officines spécialisées en traîtrise et camouflage. C’est ainsi par exemple que René Bélin, un membre de la CGT, secrétaire d’Etat au Travail dans le gouvernement du maréchal Pétain, désigna officiellement le 1er mai comme "la fête du travail". Ce jour ne représentant plus aucun danger pour la bourgeoisie, est  devenu un moment d’embrigadement et de dévoiement idéologique. L’Etat français décida même d’en faire un jour férié et payé en mai 1947 afin de drainer le plus grand nombre possible d’ouvriers vers cette véritable opération de publicité pour les syndicats.

Il n’était donc pas question pour eux que la "fête du travail", "leur fête", s’inscrive en aucune manière en continuité du mouvement anti-CPE. Il n’était pas question de se laisser déborder par les étudiants. Les syndicats n’ont pas oublié que, lors de la manifestation du 7 mars à Paris, les étudiants voyant les syndicats se mettre à la tête du cortège se sont précipités à l’avant, parfois en métro, pour reprendre le contrôle et la direction de la lutte. Ainsi, le 1er mai, quand des étudiants à Montpellier ont essayé effectivement de renouveler l’expérience et de se positionner en tête du cortège, la réaction fut immédiate et agressive. Les centrales ont catégoriquement refusé de marcher derrière ces futurs travailleurs trop autonomes à leur goût, exerçant même une pression physique pour les faire déguerpir.

C’est justement pour empêcher les travailleurs et les étudiants de ridiculiser leur "fête nationale", et pouvoir garder le contrôle de la rue, que les syndicats ont éparpillé les cortèges afin d’éviter que leur carnaval annuel soit de nouveau transformé en véritable journée de lutte de la classe ouvrière.

Pawel (24 mai)

[1] Rappelons que le 1er mai tombait cette année un lundi.