Juin 1936 : Comment le Front Populaire a préparé la guerre

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Dans le "grand manuel d’Histoire" de la bourgeoisie, le mois de juin 1936 est figé comme un mythe.

A l’entendre, ce fût le mois "des acquis mémorables", "des accords de légende" négociés par le non moins légendaire Front Populaire ([1]) au pouvoir depuis le 5 juin.

Alors que la crise économique ravage le monde depuis 1929, jetant des millions d’ouvriers sur le pavé, et que les puissances impérialistes préparent leurs armes en vue de la Seconde Guerre mondiale qui s’annonce, la France aurait goûté, pendant ce temps, au "Jardin des Délices" avec la semaine de 40 heures, le temps libre, les congés payés et de meilleurs salaires. Et tout ça grâce à la volonté du Front Populaire "de donner du pain aux travailleurs, du travail à la jeunesse et la paix au monde".

Bien souvent, les leçons d’histoire de la classe dominante se révèlent être de grossiers mensonges… Juin 1936 n’échappe pas à la règle.

Derrière le slogan "Du pain, la paix, la liberté", la classe ouvrière en France apprendra dans sa chair que le seul et unique programme du Front Populaire sera "de la sueur, du sang et des larmes".

Les grèves du Juin 1936

Après l’échec de la vague révolutionnaire de 1917-1923 (premier assaut d’ampleur international qui avait précipité la fin de la Grande Guerre), le prolétariat se retrouve mondialement défait et affaibli au point de laisser les mains libres à la bourgeoisie pour la préparation d’une seconde boucherie internationale, décidément seul avenir que le capitalisme en faillite soit capable de réserver à l’humanité.

Néanmoins, l’aggravation de l’exploitation, provoquée par la crise et le développement de l’économie de guerre des années 1930, ne laisse pas la classe ouvrière sans réaction. En effet, au printemps 1936, une vague de grèves massives et spontanées explose en France. Pour la bourgeoisie, c’est un caillou au fond de sa botte qui gêne sa marche à la guerre. Il faut le pulvériser et c’est au Front Populaire que la classe dominante fera appel pour accomplir cette tâche.

C’est à partir du 7 mai 1936 qu’une série de grèves déferle sur la France, en commençant par le secteur aéronautique au Havre, à Toulouse et Courbevoie. Comme le fait remarquer Bilan (revue de la Fraction italienne de la Gauche communiste dans les années 1930) : "Ce n’est pas par hasard si ces grandes grèves se déclenchent dans l’industrie métallurgique en débutant par les usines d’avions […] c’est qu’il s’agit de secteurs qui travaillent aujourd’hui à plein rendement, du fait de la politique de réarmement suivie dans tous les pays. Ce fait ressenti par les ouvriers fait qu’ils ont dû déclencher leur mouvement pour diminuer le rythme abrutissant de la chaîne (…)"

Au fils des semaines, ces grèves que l’on dit "sur le tas", sous forme d'occupations d'usine, prennent un caractère de plus en plus massif. Le 28 mai, 35 000 ouvriers des usines Renault Billancourt cessent le travail et 100 000 métallos réclament l’augmentation des salaires et l’amélioration des conditions de travail.

Contrairement à ce que pense Trotsky, à l’époque, ce n’est pas la révolution qui commence en France. Le prolétariat étant brisé mondialement, la perspective qui domine est bien celle de son embrigadement vers la guerre. Comme l’écrit Bilan dans son article "Sous le signe du 14 juillet" en 1935 : "(…) on peut affirmer que pas plus en France qu’en Allemagne ne subsiste une classe prolétarienne luttant pour ses objectifs historiques propres. A ce sujet le 14 juillet [1935] marque un moment décisif dans le processus de désagrégation du prolétariat et dans la reconstitution de l’unité sacro-sainte de la Nation capitaliste…ce fut le triomphe du républicanisme intégral…". Les grèves de 1936 sont par conséquent les ultimes soubresauts d’une des dernières poche de résistance de la classe ouvrière avant l’embrigadement total vers la guerre.

Cela étant dit, la situation reste évidemment préoccupante pour la bourgeoisie française qui, au même titre que les autres nations, a besoin du maximum d’ordre et de discipline pour conduire l’ensemble de la société (et en premier lieu la classe chargée de produire) à tendre toutes ses forces et à consentir tous les sacrifices pour l’effort de guerre.

La classe dominante n’aura donc d’autre recours que de confier, le 5 juin, les rênes du pouvoir à l’union des partis de gauche, qui formera un gouvernement de Front Populaire dirigé par Léon Blum, afin d’en finir avec le mouvement de grèves qui paralyse le pays et ses préparatifs guerriers. L’inquiétude est telle que le président Lebrun supplie Blum de lancer un appel aux ouvriers par radio : "Dites leur que le Parlement va se réunir, que, dès qu’il sera réuni, vous allez lui demander le vote rapide et sans délai des lois (sociales)… ils vous croiront …et alors, peut-être le mouvement s’arrêtera-t-il ?".

C’est dans cette perspective que sont signés le 7 juin les "mémorables" accords de Matignon entre la Confédération Générale du patronat français (CGPF), la CGT et le gouvernement Blum. Il va sans dire que ces accords seront entérinés sans broncher et sans délai par le patronat, l’Assemblée Nationale et le Sénat.

Parmi les mesures adoptées, on retient l’augmentation des salaires de "15% pour les salaires les moins élevés pour arriver à 7% pour les plus élevés", sous condition bien entendu (puisque c’est là l’objectif des accords) "de la reprise du travail".

Mais cela ne suffit pas. Les ouvriers, moins impressionnés par ces accords que les journaux "de gauche" criant à la victoire et au triomphe, tardent à reprendre le travail. Mieux, le mouvement prend de l’ampleur comme dans la région lyonnaise où le nombre de grévistes passe de 7000 à 20 000. Malgré le célèbre "Il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir au compromis si toutes les revendications n’ont pas encore été acceptées…" lancé le 11 juin par le dirigeant stalinien Maurice Thorez, et qui sera repris dès lors dans tous les discours des staliniens et des syndicats, la France compte 2 millions d’ouvriers en grève.

Pour parvenir enfin à la reprise du travail, le Front Populaire décide donc d’en remettre un couche par l’adoption complémentaire des fameuses lois sociales des 20 et 21 juin, à savoir : les 40 heures ("…la durée du travail effectif des ouvriers et employés de l’un et l’autre sexe et de tout âge ne peut excéder 40 heures par semaine.") sans réduction de salaire et 15 jours de congés payés "pour tous les travailleurs".

Devant ce qui apparaît comme une avancée sociale considérable, la lutte s’effrite puis s’arrête.

Le "Front populaire" et les syndicats parachèvent les préparatifs de la guerre mondiale

Les lois sociales de 1936 auront bel et bien permis de briser les grèves de mai-juin et de remettre les ouvriers sous la pression des impératifs de production pour la défense nationale. Mais elles avaient une autre vertu, tout aussi importante dans la perspective bourgeoise de 1939. Sous l’apparence de "concessions" à la classe ouvrière, la bourgeoisie faisait passer des mesures essentielles pour conditionner les travailleurs et leur faire accepter une intensification sans précédent des cadences de production via l’introduction de nouvelles méthodes d’organisation du travail destinées à décupler les rendements horaires si nécessaire pour faire tourner à plein régime l’industrie d’armement. Ce sera la généralisation du taylorisme, du travail à la chaîne et de la dictature du chronomètre à l’usine.

De l’aveu même de l’historien bourgeois Antoine Prost : "Ce qui frappe le plus dans l’épisode du Front Populaire, c’est l’adéquation des conquêtes ouvrières à la situation économique et sociale (…) Les 40 heures et les congés payés répondent à la surexploitation entraînée par la crise économique dans des entreprises en voie de rationalisation…".

Un aveu encore plus retentissant sera celui de Léon Blum en personne, qui déchirera le voile "social" posé sur les lois de 1936 à l’occasion du procès organisé par le régime de Vichy à Riom en 1942 cherchant à faire du Front Populaire et des 40 heures, les responsables de la lourde défaite de 1940 suite à l’assaut de l’armée nazi.

Blum défendra magistralement son honneur bafoué de patriote lors de l’audience du 10 mars : "Le rendement horaire, de quoi est-il fonction ? (…) il dépend de la bonne coordination et de la bonne adaptation des mouvements de l’ouvrier à sa machine ; il dépend aussi de la condition morale et physique de l’ouvrier."

Il y a toute une école en Amérique, l’école Taylor, l’école des ingénieurs Bedeau, que vous voyez se promener dans des inspections, qui ont poussé très loin l’étude des méthodes d’organisation matérielle conduisant au maximum de rendement horaire de la machine, ce qui est précisément leur objectif. Mais il y a aussi l’école Gilbreth qui a étudié et recherché les données les plus favorables dans les conditions physiques de l’ouvrier pour que ce rendement soit obtenu. La donnée essentielle c’est que la fatigue de l’ouvrier soit limitée…

Ne croyez-vous pas que cette condition morale et physique de l’ouvrier, toute notre législation sociale était de nature à l’améliorer : la journée plus courte, les loisirs, les congés payés, le sentiment d’une dignité, d’une égalité conquise, tout cela était, devait être, un des éléments qui peuvent porter au maximum le rendement horaire tiré de la machine par l'ouvrier."

Voilà "l’homme de 36" qui nous explique par A+B comment et pourquoi les mesures "sociales" de son gouvernement furent un passage obligé pour adapter et façonner les prolétaires aux nouvelles méthodes infernales de production visant l’armement rapide de la nation avant que ne tombent les premières déclarations de guerre officielles. D’ailleurs, il est à noter que les fameux congés payés, sous une forme ou sous une autre, ont été accordés à la même époque dans la plupart des pays développés s’acheminant vers la guerre et imposant de ce fait à leurs ouvriers les mêmes cadences de production.

L’acte d’accusation du Maréchal Pétain dénonçant "l’esprit de jouissance" qui l’aurait "emporté sur l’esprit de sacrifice" tombe en miette avec le verdict de la Cour de Riom obligée de reconnaître que le cabinet Blum avait plus fait que ses prédécesseurs pour la défense nationale en créant les conditions économiques et sociales adéquates. Et le résultat parle de lui-même puisque de 1936 à 1937, on note un accroissement de 30% du potentiel militaire français dans l’armée de l’air, la flotte et la production de blindés.

On peut dire que si la Seconde Guerre mondiale se prépare dans les meilleurs conditions, à savoir la mise au pas des prolétaires, c’est grâce à la gauche flanquée de ses gardes-chiourme syndicaux. En effet, c’est la CGT qui aura prêché sans cesse l’ordre, la sagesse et l’esprit de conciliation aux ouvriers en lutte en 1936, non seulement pour qu’ils se remettent à produire des blindés mais aussi pour leur faire accepter la nouvelle organisation du travail permettant une exploitation totale et forcenée de leurs muscles ainsi dévorés par la production militaire.

Léon Jouhaux, socialiste et dirigeant syndical, nous explique cela en ces termes : "…les organisations ouvrières [syndicats] veulent la paix sociale. Tout d’abord pour ne pas gêner le gouvernement de Front Populaire et pour, par la suite, ne pas freiner le réarmement." Il est donc tout à fait naturel que les accords de Matignon aient aussi cherché à renforcer l’emprise des syndicats sur les ouvriers via leur plus large implantation dans les usines. Ainsi l’article 3 précise que "les employeurs reconnaissent la liberté ainsi que les droits des travailleurs d’adhérer librement et d’appartenir à un syndicat professionnel…". En fait, quand la bourgeoisie prépare la guerre, l’Etat se voit contraint de contrôler l’ensemble de la société pour orienter toutes ses énergies vers la macabre perspective. Et, dans l’usine, il se trouve que c’est le syndicat qui est le mieux à même de permettre à l’Etat de développer sa présence policière. Voilà encore un autre des merveilleux acquis de 1936 !

Le mythe des "acquis de 1936"

Une fois la fin des grèves obtenue et l’installation durable d’un rendement horaire maximum de l’exploitation de la force de travail, il ne restait plus au gouvernement de Front Populaire qu’à passer à la reconquête du "terrain concédé" en augmentant le nombre d’heure de travail en priorité, cela va de soi, dans tous les secteurs clés de l’économie de guerre. C’est comme cela que la boucle est bouclée !

Alors que la hausse des salaires est très rapidement annulée par la hausse encore plus importante des prix (augmentation de 54% des prix des produits alimentaires entre 1936 et 1938), les dérogations à la loi des 40 heures tombent en cascade, un an après les accords de Matignon.

Ainsi, l’arrêté du 29 juillet 1937 autorise les heures supplémentaires "dans les secteurs essentiels de la vie économique" comme les mines de fer et de charbon. Dans la même veine, le comité d’enquête sur la production, composé de la CGT et de la CGPF (ancêtre de l'actuel Medef), obtient le 24 août 1937 des assouplissements et dérogations supplémentaires "pour les industries intéressant la défense nationale".

Dans la continuité du Front Populaire, le gouvernement Radical de Daladier, en 1938, poursuivra la série de décrets-lois anti-ouvriers avec la suppression des majorations pour les 250 premières heures de travail supplémentaire, l’annulation des dispositions des conventions collectives interdisant le travail aux pièces et l’application de sanctions pour tout refus d’effectuer des heures supplémentaires pour la défense nationale. Quant aux congés payés, ils seront dévorés en une bouchée puisque sur proposition du patronat, appuyé par le gouvernement Blum et relayé par les syndicats, les fêtes de Noël et du Premier de l’An seront à récupérer. Une mesure qui s’appliquera ensuite à toutes les fêtes légales soit 80 heures de travail supplémentaire ce qui correspond exactement aux 2 semaines de congés payés.

Les ouvriers, notamment ceux du nord de la région parisienne déclencheront des grèves de protestations contre des conditions de travail devenues plus abominables qu’elles ne l’étaient déjà avant les "lois sociales". Mais l’encadrement syndical et les mystifications drainées par la gauche font que la mobilisation n’est plus la même qu’au printemps 1936. La classe dominante peut lâcher ses chiens : 1500 policiers attaquent l’usine Renault le 23 novembre 1938. Des centaines d’ouvriers seront blessés et 300 en état d’arrestation. La classe ouvrière est alors sous le talon de fer de la bourgeoisie.

Finalement, le seul est unique bénéficiaire des accords de Matignon et des lois sociales n’est autre que le capital national et ses préparatifs guerriers.

C’est pourquoi, le 70e anniversaire du Front Populaire, fêté en ces mois de mai-juin 2006, comme les précédents, est avant tout l’anniversaire de la guerre, de la victoire de la bourgeoisie sur le prolétariat international, de son intégration à l’économie de guerre et de l’hégémonie de l’idéologie nationaliste.

En 1968, la reprise des luttes de la classe ouvrière marquera le réveil de cette longue nuit contre-révolutionnaire entamée à la fin des années 1920. Certes, nous ne sommes plus aujourd’hui dans le brouillard des années 1930. Cela étant, les nouvelles générations de prolétaires doivent se réapproprier de telles leçons, si chèrement payées par le passé. C’est la condition sine qua non pour comprendre la véritable nature de la gauche du capital, des syndicats et tous leurs pièges et ainsi mener jusqu’à son terme la future révolution prolétarienne.

 Azel (14 mai 2006)



[1]Union des partis de gauche décidée en 1935 entre la SFIO (ancêtre du PS), le Parti Radical et le PCF pour diffuser le plus largement possible l’idéologie anti-fasciste et patriotique dans les rangs ouvriers. Lors de la prise de pouvoir du Front Populaire, en 1936, le PCF choisira de ne pas entrer dans la composition du gouvernement mais restera son plus solide pilier en jouant le rôle, selon son expression, de "ministre des masses".