Grève dans les transports à Marseille : Encore un exemple de sabotage syndical

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Face à la multiplication des attaques qu'elle impose et à la dégradation très forte du niveau de vie des prolétaires, la bourgeoisie redoute un inévitable développement des luttes ouvrières et, dans celui-ci, la maturation d'une réflexion et d'une remise en cause de son système d'exploitation. C'est pourquoi les syndicats, qui sont sa première force d'encadrement social, se placent sur le devant de la scène pour court-circuiter et enrayer cette dynamique, dévoyer la combativité et saboter les luttes. Déjà, le mois dernier, face à la montée d'un ras-le-bol de plus en plus manifeste, ils avaient pris les devants en organisant la journée d'action nationale du 4 octobre destinée à défouler la colère et à les remettre en selle pour les faire apparaître comme les seuls capables de défendre les intérêts de la classe ouvrière. Mais surtout, avec la complicité de toutes les fractions de la bourgeoisie et des médias, ils avaient organisé une véritable provocation en manipulant un des secteurs les plus corporatistes et les plus rétrogrades du prolétariat, les marins de la SNCM, pour pousser l'ensemble de la classe ouvrière sur la voie de la défaite et de la démoralisation (voir nos articles dans RI n°362). Aujourd'hui, la bourgeoisie et ses syndicats continuent d'enfoncer le même clou. Non contente d'utiliser et d'exploiter le désespoir des jeunes des banlieues contre le prolétariat, c'est le terrain de la lutte de classe qu'investit la bourgeoisie pour pourrir la conscience des ouvriers.

Chez les conducteurs de bus et de métro de Marseille comme à la SNCM, la bourgeoisie s'est appuyée sur la lutte d'un secteur particulièrement gangrené par les illusions corporatistes et fortement encadré par les syndicats. Les prolétaires de ce secteur n'ont pas su tirer la moindre leçon de l'échec de la lutte de leurs camarades de l'entreprise voisine. A l'heure actuelle, la grève dure depuis 40 jours et n'est toujours pas terminée, mais son issue ne fait pas le moindre doute. Malgré le déploiement de toute leur combativité, les grévistes s'apprêtent à subir une défaite encore plus cuisante et amère.

Comment les syndicats ont conduit la lutte vers la défaite

C'est depuis le 3 octobre, à la veille de la grande manifestation syndicale où ils ont défilé aux côtés de la SNCM et autour du même slogan pour réclamer le "sauvetage du service public", que les traminots de la Régie des transports de Marseille (RTM) sont en grève. Ils se sont mobilisés autour d'une unique revendication : s'opposer à la gestion et à l'exploitation du futur tramway marseillais par une société privée, la Connex (qui est d'ailleurs appelée à "patronner" en partie la SNCM). Mais alors que le projet va se traduire par la fermeture de certaines lignes de bus et de nouvelles suppressions d'emploi, alors que les salaires sont "gelés" depuis des années, toutes leurs craintes réelles par rapport aux licenciements, aux conditions de travail et aux salaires ont été étouffées derrière la défense du service public. D'autres grèves chez les traminots ont été mises sous le boisseau à Bordeaux, à Nancy ou à Lille alors qu'elles portaient sur des revendications de hausse des salaires. Sous la houlette d'une intersyndicale "unie" dans laquelle la CGT est cependant encore une fois à la pointe "de l’action", ce conflit a été mis sous les projecteurs notamment à partir du moment où le maire de droite de la ville, Gaudin, a parlé de "réquisition". C'est l'image d'une grève extrêmement dure et jusqu’au-boutiste ; pour "radicaliser" et exacerber encore le conflit, la direction et la mairie se sont livrés à une véritable provocation en assignant la lutte devant les tribunaux pour faire déclarer la grève "illégale", avec à la clé une menace de réquisition, voire de sanctions à l’encontre des chauffeurs. Ainsi, au bout d’un mois de grève et après une reprise du travail provisoire de 5 jours, les syndicats ont pu faire repartir un mouvement qui s'essoufflait en posant un nouveau préavis de grève.

C’est avant tout une grève-repoussoir, extrêmement impopulaire auprès d’un million de personnes de l’agglomération marseillaise, notamment auprès des autres ouvriers qui doivent emprunter les transports en commun pour se rendre à leur travail, amener leurs enfants à la crèche ou à l'école. Il est bien difficile de se sentir solidaires d'une lutte dans ces conditions. Cela n'a pas empêché le leader de la LCR, Besancenot, de venir déclarer aux grévistes "Vous faites honneur au syndicalisme. Toute la France vous regarde !" Au contraire, cela ne peut que susciter la colère, la division, voire l’hostilité dans les rangs des autres secteurs du prolétariat.

Avec le durcissement de la grève, tandis que les syndicats ont mis des voitures en travers pour empêcher la sortie des bus des dépôts, l'encadrement policier a été renforcé sous prétexte de protéger les chauffeurs non grévistes mais aussi les grévistes contre d'éventuelles agressions d'usagers mécontents : 4 compagnies de CRS et de gardes mobiles ont ainsi été placées aux portes de 4 grands dépôts de bus. De même la quarantaine de bus réquisitionnés fin octobre, cible favorite de commandos cégétistes, ont été escortés de motards et truffés de flics en civil. La municipalité est restée inflexible, refusant pendant des semaines toute négociation, puis lors de chaque rencontre, toute concession. C'est dans ce climat délétère et d'intimidation que la grève s'est déroulée et pourrit lentement sur pied de jour en jour, même si un millier de travailleurs sont toujours en grève sur les 3200 que compte l'entreprise. Son isolement est total. Pour la plupart des traminots, la note sera salée avec la perte de plus d’un mois de salaire, voire bien davantage. Non seulement les traminots marseillais ne sont pas prêts à reprendre le combat de classe de sitôt, mais cela ne peut déboucher que sur un énorme écœurement, une très forte démoralisation dans toute la classe ouvrière vis-à-vis de la lutte.

Les manoeuvres pour dénaturer la lutte de classe

Quelles sont les fausses leçons que la bourgeoisie voudrait que la classe ouvrière retire à travers cette lutte ?

La première est précisément celle-ci : il s'agit de dissuader les ouvriers d'entrer en lutte en montrant que lutter ne mène à rien sinon à la défaite. La RTM est donnée en exemple : voilà une lutte pourtant longue, déterminée, combative et "radicale" qui n'a servi à rien !

A travers l'image donnée par les médias, les grèves ne pourraient au contraire qu'empoisonner les conditions de vie et de travail des autres ouvriers. Toute lutte ouvrière ne pourrait que défendre de façon irresponsable des intérêts particuliers, égoïstes, corporatistes prenant les autres ouvriers en otage, les pénalisant de façon inadmissible, certains courent même le risque de se retrouver au chômage en paralysant l'activité d'autres entreprises.

L'autre son de cloche est celui qui est colporté par les syndicats. Il faut s'en remettre à l'Etat pour se défendre. Les seules luttes ou les seules grèves qui aient un sens et qui vaillent la peine de "se sacrifier" seraient d'une part celles pour assurer la défense du service public mais aussi d'autre part, la lutte pour défendre la démocratie et le "droit à la négociation".  Ainsi, l'objectif assigné par les syndicats dans les luttes n'est même plus de faire aboutir des revendications ouvrières, mais le but de la lutte devient l'ouverture de négociations, présentée déjà comme une "victoire".

Dans la foulée, les syndicats poussent à se mobiliser contre la série de privatisations en cours de plusieurs services publics : EDF, la Poste, les sociétés d'autoroutes, etc. pour lesquels ils se préparent à organiser un feu roulant de nouvelles grèves ou journées d'action. Les principaux syndicats du secteur (CGT, FO, SUD, syndicat autonome des conducteurs) ont déposé un autre préavis de grève reconductible à partir du 21 novembre à la SNCF avec la même stratégie. Les syndicats martèlent l'idée que la privatisation amène des licenciements, alors qu'en réalité, la logique de l'exploitation capitaliste est inverse, c'est le besoin de licencier qui amène la privatisation. Ils alimentent ainsi une campagne forcenée sur la défense du service public où l'unique but de la lutte serait d'empêcher une dérive libérale et un démantèlement du service public. Ce qui signifie pousser les ouvriers à s'en remettre à l'Etat pour les protéger, se réfugier derrière l'Etat-patron pour se défendre. Pousser les ouvriers à rechercher la protection de l'État, en suscitant une fausse opposition entre "politique libérale" ou "plus d'État" est un leurre. C'est précisément l'Etat qui est l'organisateur et l'ordonnateur de toutes les attaques dirigées contre les prolétaires, c'est lui qui préconise, oriente et facilite les procédures de licenciements, qui planifie la rigueur budgétaire et l'austérité salariale. C'est lui qui assure la défense indéfectible des intérêts du capital national contre la classe ouvrière.

Toutes ces manœuvres cherchent à persuader les ouvriers qu'ils n'ont qu'une alternative : soit faire confiance à l'Etat et aux syndicats pour se défendre, soit renoncer à lutter. C'est une escroquerie.

La lutte de classe, ce n'est pas la lutte que nous proposent les syndicats. Elle est incompatible avec la défense d'intérêts corporatistes derrière lesquels les ouvriers sont divisés et montés les uns contre les autres Elle est incompatible avec la défense des intérêts de l'entreprise, du capital national et de l'Etat vers lesquels ceux-ci nous rabattent. Elle n'est possible que sur la base du refus des licenciements, de la défense des salaires et des conditions de travail. C'est sur cette base que peuvent se développer et s'affirmer les besoins vitaux de la lutte, son extension, sa prise en charge par les ouvriers eux-mêmes, la solidarité qui sont des expressions du caractère unitaire de la classe en lutte. L'affirmation de ces besoins sont diamétralement à l'opposé et antagoniques aux méthodes et aux moyens que mettent en œuvre et préconisent les syndicats : le repli sur l'entreprise ou le dépôt, les AG qui interdisent l'accès aux ouvriers d'autres entreprises ou réduits au chômage, les actions-commandos. C'est ce dévoiement, cette dénaturation, ce travail de sape et de sabotage permanents par les syndicats qui conduisent inévitablement les luttes vers une défaite démoralisante, l'épuisement et la démolition stérile de leur combativité et l'écoeurement. Le développement des luttes est plus que jamais nécessaire pour faire face aux attaques de la bourgeoisie. Les prolétaires n'ont pas d'autre choix que de se battre. Mais pour cela, ils ne doivent pas s'en remettre à ces auxiliaires les plus précieux de la bourgeoisie et de son Etat dans les rangs ouvriers que sont les syndicats.

Wim (19 novembre)