Brevet des collèges : la pourriture de l'idéologie bourgeoise

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Nous publions ci-dessous le courrier d'une lectrice auquel nous apportons notre soutien et qu'il n'est pas nécessaire de commenter.

Chers camarades,

Voici une petite contribution concernant mes impressions quant au brevet des collèges.

En effet, en tant qu’enseignante, j’ai été de surveillance pour l’épreuve d’histoire – géographie – éducation-civique du brevet en juin. J’ai donc découvert en même temps que nos chères têtes blondes la cuvée 2005… et quelle cuvée ! 1 doigt de documents triés, 2 doigts de questions orientées, 3 doigts de réflexion dirigée, saupoudrez le tout de quelques graines de démocratisme… et vous obtiendrez la délicieuse liqueur de fleur de brevet !

Tout le sujet puait l’hypocrisie et la manipulation. L’Etat prétend développer à travers son école la réflexion, l’esprit critique et la compréhension du monde, mais c’est une belle mascarade. Voyez plutôt. ([1])

Le sujet d’histoire concernait "les années De Gaulle". Ici, les élèves, des gamins de 14-15 ans, n’avaient pas le choix, ils devaient glorifier la France : "vous montrerez que les années De Gaulle sont une période d’affirmation de la puissance française au niveau national et international".

Tout d’abord, les documents balançaient des extraits de discours de De Gaulle pour mieux nous convaincre de la véracité de la thèse à défendre : "aujourd’hui, (le) poids et (le) rayonnement (de la France) sont reconnus partout dans l’univers", "nous sommes à présent en plein essor de prospérité et de progrès social".

Ensuite, l’une des principales preuves de la puissance retrouvée était la modernisation de l’armée française avec "la première bombe atomique française (qui) explose au Sahara" en 1960 et le "lancement du Redoutable, premier sous-marin nucléaire français lanceur d’engins" en 1967 !

Enfin, et surtout, la toute nouvelle émancipation de l’impérialisme français était pointée du doigt au travers "le retrait de la France du commandement militaire intégré de l’OTAN" (qui, comme chacun sait, est sous la domination américaine) en 1966 et la fermeture des "bases militaires américaines sur le territoire français" un an plus tard. Ici on ne fait qu’effleurer du bout de la plume l’anti-américanisme si présent aujourd’hui, mais cette allusion très lourde de sens ne vise qu’à enrôler un peu plus derrière le drapeau tricolore et à justifier la politique actuelle. Et ce d’autant plus que le dernier document présentait le rapprochement franco-germanique au travers la visite du général De Gaulle au chancelier Adenauer en 1962 parmi une foule brandissant des banderoles "vive l’Europe unie", "pour une Europe fédérée".

Comme nous sommes en démocratie, nos chérubins ont eu le choix : sujet d’histoire ou géographie. Donc s’ils ne voulaient pas crier "Vive la France", la bourgeoisie leur laissait l’alternative de chanter "A bas les Etats-Unis". Le titre du sujet de géographie donnait en effet le ton : "Les Etats-Unis, une super-puissance contestée".

Sans jamais critiquer ouvertement les Etats-Unis, les questions, les documents distillaient insidieusement un sentiment anti-américain, faisant ainsi écho à la propagande partout présente dans les journaux, à la télévision, etc. On demandait effectivement aux élèves de démontrer la suprématie militaire, économique et culturelle… mais les textes choisis étaient acerbes : "A l’exception de 2 ou 3 industries cinématographiques qui résistent encore (l’Inde et la France, par exemple), Hollywood exerce une domination absolue sur le cinéma mondial – donc "sur nos rêves et dans nos têtes", dit-on en Europe." Le but était clair : faire ressentir une aversion pour cet Etat.

Mais le plus écoeurant a été le cynisme avec lequel ont été abordés les évènements du 11 septembre : pas une seule fois n’ont été évoqués les 2000 morts, pas une seule fois n’a été critiquée l’atrocité du terrorisme. Au contraire, en demandant aux élèves "Comment la puissance américaine a-t-elle été contestée le 11 septembre 2001 ?", l’idée insinuée n’était autre que du type, vulgairement parlant, "bien fait pour leur gueule" ! Ce sentiment était renforcé par la caricature de Plantu illustrant la question qui montre l’Oncle Sam, dont les jambes sont le World Trade Center, attaqué par deux boeing.

Le choix des sujets était donc un faux choix : chauvinisme français ou anti-américanisme. Le résultat est le même, c’est la défense des intérêts impérialistes français.

Le troisième sujet, obligatoire pour tous celui-là, est venu enfoncer le clou encore un peu plus. A travers une discipline entièrement consacrée à l’idéologie bourgeoise, l’éducation-civique, la classe dominante endoctrine les enfants de la classe ouvrière. Elle leur a imposé de démontrer que "l’engagement du citoyen dans la vie politique, associative et syndicale permet une vie sociale plus solidaire" ! Les documents martelaient sans cesse le même message : "les associations donnent aux citoyens l’occasion d’entreprendre autrement pour d’autres motifs que la stricte recherche du profit", "les associations permettent de créer de telles solidarités", "la défense de l’esprit civique conduit à inciter au geste fondamental d’insérer un bulletin dans une urne", etc. Il fallait leur faire entrer dans le crâne que ce système, même s’il n’est pas parfait, permet de lutter pour une vie plus juste, sans "racisme", sans "misère", avec des vacances pour tous grâce au Secours Populaire !

Tout cet endoctrinement martelé à ces jeunes cerveaux pour être sûr qu’ils n’iront pas réfléchir plus loin est écoeurant. J’en avais la nausée. Je ne pouvais même pas leur expliquer que le nationalisme et le démocratisme ne mènent à rien. La manipulation était grossière mais maligne, aucune discussion ne faisant jamais suite à ces examens et la critique de toute façon difficile sous peine d’être accusé de prosélytisme.

La question à se poser reste : pourquoi un tel acharnement propagandiste ? La réponse est simple : les enfants du prolétariat, futurs ouvriers eux-mêmes, vivent dans un monde de plus en plus barbare où la guerre et la misère deviennent des horreurs quotidiennes. La noirceur et l’incertitude du futur promis pas le capitalisme ne peuvent qu’engendrer chez ces jeunes un questionnement (à l’image des manifestations lycéennes de l’hiver dernier). La bourgeoisie s’empresse donc d’apporter ses réponses, de dévoyer la réflexion vers ses impasses : le chauvinisme et la démocratie.

Fraternellement.

Lily.



[1] Toutes les citations sont extraites de l’épreuve d’histoire – géographie (J1) et éducation civique du diplôme national du brevet, série collège, options LV2 et technologie, session 2005.