Résolution sur la situation internationale du 16° congrès du CCI (extraits sur les conflits impérialistes)

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1. En 1916, dans le chapitre introductif de la brochure de Junius, Rosa Luxembourg donnait la signification historique de la Première Guerre mondiale :

"Friedrich Engels a dit un jour : ‘la société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie’. Mais que signifie donc une ‘rechute dans la barbarie’ au degré de civilisation que nous connaissons en Europe aujourd’hui ? Jusqu’ici nous avons lu ces paroles sans y réfléchir et nous les avons répétées sans en pressentir la terrible gravité. Jetons un coup d’œil autour de nous en ce moment même, et nous comprendrons ce que signifie une rechute de la société bourgeoise dans la barbarie. Le triomphe de l’impérialisme aboutit à l’anéantissement de la civilisation – sporadiquement pendant la durée d’une guerre moderne et définitivement si la période des guerres mondiales qui débute maintenant devait se poursuivre sans entraves jusque dans ses dernières conséquences. C’est exactement ce que Friedrich Engels avait prédit, une génération avant nous voici quarante ans. Nous sommes placés aujourd’hui devant ce choix : ou bien triomphe de l’impérialisme et décadence de toute civilisation, avec pour conséquence, comme dans la Rome antique, le dépeuplement, la désolation, la dégénérescence, un grand cimetière ; ou bien victoire du socialisme, c’est-à-dire de la lutte consciente du prolétariat international contre l’impérialisme et contre sa méthode d’action : la guerre. C’est là un dilemme de l’histoire du monde, un ou bien – un ou bien encore indécis dont les plateaux balancent devant la décision du prolétariat conscient. Le prolétariat doit jeter résolument dans la balance le glaive de son combat révolutionnaire : l’avenir de la civilisation et de l’humanité en dépend."

2. Presque 90 ans plus tard, le rapport du laboratoire de l’histoire sociale confirme la clarté et la précision du diagnostic de Luxembourg. Rosa montrait que le conflit qui avait commencé en 1914 avait ouvert une "période de guerres illimitées" qui, si on les laissait sans réponse, conduiraient à la destruction de la civilisation. 20 ans seulement après que la rébellion espérée du prolétariat ait mis fin à la Première Guerre mondiale, mais sans mettre un terme au capitalisme, une Seconde Guerre mondiale impérialiste dépassait de loin la première en profondeur et en extension de la barbarie, avec pour caractéristique non seulement l’extermination industrielle d’hommes sur les champs de bataille mais d’abord et surtout le génocide de peuples entiers, le massacre de civils, que ce soit dans les camps de la mort d’Auschwitz ou de Treblinka ou avec les tapis de bombes qui n’ont laissé que des ruines de Coventry, Hambourg, Dresde, Hiroshima et Nagasaki. L’histoire de la période 1914-1945 à elle seule suffit à confirmer que la société capitaliste était entrée de façon irréversible dans une époque de déclin, qu’elle était devenue un obstacle fondamental aux exigences de l’humanité.

3. Contrairement à ce qu’affirme la propagande bourgeoise, les 60 années qui ont suivi 1945 n’ont en aucune manière invalidé cette conclusion (...). Même avant que la deuxième boucherie impérialiste ne se termine, de nouveaux blocs militaires commençaient à manœuvrer pour contrôler la planète ; les Etats-Unis ont même délibérément retardé la fin de la guerre contre le Japon, non pas pour épargner la vie de ses troupes, mais pour faire un étalage spectaculaire de sa puissance militaire effroyable en rayant de la carte Hiroshima et Nagasaki – une démonstration qui visait avant tout, non pas le Japon battu, mais le nouvel ennemi russe. Mais en très peu de temps, les deux nouveaux blocs s’étaient équipés d’armes non seulement capables de détruire la civilisation mais de faire disparaître toute vie sur la planète. Pendant les 50 ans qui ont suivi, l’humanité a vécu à l’ombre de l'Equilibre de la Terreur (en anglais Destruction Mutuelle Assurée - MAD). Dans les régions sous-développées du monde, des millions de gens avaient faim mais la machine de guerre des grandes puissances impérialistes se nourrissait de toutes les ressources du travail humain et de ses découvertes qu’exigeait son insatiable estomac ; des millions de gens de plus sont morts dans les "guerres de libération nationale" au travers desquelles les superpuissances faisaient assaut de rivalités meurtrières en Corée, au Viet-Nam, sur le sous-continent indien, en Afrique et au Moyen-Orient.

4. L'Equilibre de la Terreur était la principale raison avancée par la bourgeoisie pour expliquer qu'un troisième et probablement dernier holocauste impérialiste avait été épargné au monde : nous devions donc apprendre à aimer la bombe. En réalité, une troisième guerre mondiale ne pouvait avoir lieu :

- Dans un premier temps parce qu'il était nécessaire que les blocs impérialistes nouvellement formés s'organisent et conditionnent, au moyen de thèmes idéologiques nouveaux, les populations en vue de leur mobilisation contre un nouvel ennemi ; de plus, le boom économique lié à la reconstruction (financée par le plan Marshall) des économies détruites durant la Seconde Guerre mondiale a permis une certaine accalmie des tensions impérialistes.

- Dans un second temps, à la fin des années 1960, quand le boom économique lié à la reconstruction est arrivé à sa fin, le capitalisme ne faisait plus face à un prolétariat battu comme cela avait été le cas dans la crise des années 1930, mais à une nouvelle génération d’ouvriers prêts à défendre leurs intérêts de classe contre les exigences de leurs exploiteurs. En période de capitalisme décadent, la guerre mondiale requiert la mobilisation active et entière du prolétariat : les vagues internationales de grèves ouvrières qui ont commencé avec la grève générale en France en mai 68 montraient que les conditions d’une telle mobilisation n’existaient pas pendant les années 1970 et 1980.

5. L’issue finale de la longue rivalité entre le bloc russe et le bloc américain n’a donc pas été la guerre mondiale mais l’effondrement du bloc russe. (...) Ce triomphe de l’Ouest fut immédiatement salué comme étant l’aube d’une nouvelle période de paix mondiale et de prospérité ; non moins immédiatement, les conflits impérialistes mondiaux prirent une nouvelle forme puisque l’unité du bloc occidental cédait la place à de féroces rivalités entre ses composantes antérieures, et une Allemagne réunifiée posait sa candidature à être la puissance mondiale majeure à rivaliser avec les Etats-Unis. Dans cette nouvelle période de conflits impérialistes, cependant, la guerre mondiale est encore moins à l’ordre du jour de l’histoire parce que :

- la formation de nouveaux blocs militaires a été retardée par les divisions internes entre les puissances qui devraient être logiquement les membres d’un nouveau bloc face aux Etats-Unis, en particulier, entre les plus importantes puissances européennes, l’Allemagne, la France et la Grande Bretagne. (...) Avec la rupture de la vieille discipline liée aux deux blocs, la tendance qui prévaut dans les rapports internationaux est au "chacun pour soi" :

- la supériorité militaire écrasante des Etats-Unis, en particulier comparée à celle de l’Allemagne, rend impossible aux rivaux de l’Amérique tout affrontement direct ;

- le prolétariat n’est pas défait. Bien que la période qui se soit ouverte avec l’effondrement du bloc de l’Est ait plongé le prolétariat dans un désarroi considérable (en particulier, les campagnes sur "la mort du communisme" et la "fin de la lutte de classe"), la classe ouvrière des grandes puissances capitalistes n’est pas encore prête à se sacrifier pour un nouveau carnage mondial.

En conséquence, les principaux conflits militaires de la période depuis 1989 ont en grande partie pris la forme de "guerres détournées". La caractéristique dominante de ces guerres est que la puissance mondiale dominante a essayé de résister au défi croissant à son autorité en s’engageant dans des démonstrations de force spectaculaires contre des puissances de quatrième ordre ; cela a été le cas avec la première Guerre du Golfe en 1991, avec le bombardement de la Serbie en 1999, et avec les "guerres contre le terrorisme" en Afghanistan et en Irak qui ont suivi l’attaque des Twin Towers en 2001. En même temps, ces guerres ont de plus en plus révélé une stratégie globale précise de la part des Etats-Unis : arriver à une domination totale du Moyen Orient et de l’Asie Centrale, et encercler ainsi militairement tous ses principaux rivaux (Europe et Russie), en les privant de débouchés et rendant possible la fermeture de toute source d’énergie pour ceux ci.

Le monde post-1989 a aussi vu une explosion de conflits régionaux et locaux – tantôt subordonnés à ce grand dessein des Etats-Unis, tantôt s’opposant à lui – qui ont répandu la mort et la destruction sur des continents entiers. Ces conflits ont fait des millions de morts, handicapés et sans abris dans toute une série de pays africains comme le Congo, le Soudan, la Somalie, le Libéria, la Sierra Leone et, maintenant, ils menacent de plonger des pays du Moyen-Orient et de l'Asie Centrale dans des guerres civiles permanentes. Dans ce processus, le phénomène croissant du terrorisme, qui est souvent le produit de l'action de fractions de la bourgeoisie qui ne sont plus contrôlées par aucun Etat en particulier, constitue un élément supplémentaire d'instabilité et a déjà ramené ces conflits meurtriers au cœur même du capitalisme (11 septembre, attentats de Madrid).

6. Ainsi, même si la guerre mondiale ne constitue pas la menace concrète pour l’humanité qu’elle a été pendant la plus grande partie du 20e siècle, l’alternative socialisme ou barbarie reste tout aussi urgente qu’elle l’était. D’une certaine façon, elle est plus urgente parce que la guerre mondiale exige la mobilisation active de la classe ouvrière, et celle-ci aujourd’hui est face au danger d’être progressivement et insidieusement enlisée par une sorte de barbarie rampante :

- la prolifération des guerres locales et régionales pourrait dévaster des régions entières de la planète, rendant ainsi impossible au prolétariat de ces régions de contribuer à la guerre de classe. Ceci concerne très clairement les rivalités très dangereuses existant entre les deux pouvoirs militaires sur le continent indien. Ce n’en est pas moins le cas avec la spirale des aventures militaires menées par les Etats-Unis. Malgré les intentions de ces derniers de créer un nouvel ordre mondial (...), chacune de ces aventures a aggravé l’héritage de chaos et d'antagonismes de même qu'elle a approfondi et aggravé la crise historique du leadership américain. L’Irak aujourd’hui nous en fournit une preuve éclatante. Sans même plus prétendre reconstruire l’Irak, les Etats-Unis sont conduits à exercer de nouvelles menaces contre la Syrie et l’Iran. Cette perspective n'est pas démentie par les tentatives récentes de la diplomatie américaine d'établir des contacts avec l'Europe sur la question de la Syrie, de l'Iran et de l'Irak. Au contraire, la crise actuelle au Liban est une preuve claire que les États-unis ne peuvent pas retarder leurs efforts en vue d'obtenir la maîtrise complète du Moyen-Orient, objectif qui ne peut qu'exacerber fortement les tensions impérialistes en général dès lors qu'aucune puissance rivale majeure des Etat-Unis ne peut se permettre de leur laisser le terrain libre dans cette région vitale au niveau stratégique. Cette perspective est aussi confirmée par les interventions toujours plus ouvertes contre l'influence russe dans les pays de l'ancienne URSS (Géorgie, Ukraine, Kirghizstan), et par les désaccords importants qui sont apparus sur la question des ventes d'armes à la Chine. Au moment même où la Chine affirme ses ambitions impérialistes grandissantes en menaçant militairement Taiwan et en attisant les tensions avec le Japon, la France et l'Allemagne ont été en première ligne de la tentative de remettre en question l'embargo sur les ventes d'armes à la Chine qui avait été décrété après le massacre de Tien An Men.

- la période actuelle est marquée par la philosophie du "chacun pour soi", pas seulement au niveau des rivalités impérialistes, mais aussi au cœur même de la société. L’accélération de l’atomisation sociale et de tous les poisons idéologiques qui en dérivent (gangstérisation, fuite dans le suicide, irrationalité et désespoir) porte en elle la menace d’une sape permanente de la capacité de la classe ouvrière à retrouver son identité de classe et donc sa seule perspective de classe d’un monde différent, fondé non pas sur la désintégration sociale mais sur une réelle communauté et sur la solidarité.

- à la menace d’une guerre impérialiste, le maintien du mode de production capitaliste désormais périmé a ajouté une nouvelle menace, un risque également capable de détruire la possibilité d’une nouvelle formation sociale humaine : la menace grandissante qui pèse sur l’environnement planétaire. (...) Le tsunami du Sud-Est asiatique a démontré que la bourgeoisie n’a même pas la volonté de lever ne serait-ce que le petit doigt pour ne pas faire subir à l'espèce humaine la puissance dévastatrice et incontrôlée de la nature ; les conséquences du réchauffement global seront largement plus dévastatrices et étendues. De plus, les pires aspects de ces conséquences paraissant encore éloignés, il est extrêmement difficile pour le prolétariat de voir en elles un motif de lutter contre le système capitaliste aujourd’hui.

7. Pour toutes ces raisons, les marxistes ont raison, non seulement de conclure que la perspective de socialisme ou barbarie est aussi valable aujourd’hui qu’elle l’était en 1916, mais aussi de dire que la profondeur croissante de la barbarie aujourd’hui pourrait saper les bases futures du socialisme. Ils ont raison de conclure que non seulement le capitalisme est depuis longtemps une formation sociale dépassée historiquement, mais aussi d’en conclure que la période de déclin qui a commencé de façon définitive avec la première guerre mondiale est entrée dans sa phase finale, la phase de décomposition. Ce n’est pas la décomposition d’un organisme déjà mort ; le capitalisme pourrit, se gangrène sur pied. Il traverse une longue et douloureuse agonie, et ses convulsions mortelles menacent d’entraîner vers la mort l’ensemble de l’humanité.

8. (...) Dans la première phase de la décadence, de 1914-1968, le cycle crise-guerre-reconstruction a remplacé le vieux cycle d’expansion et de récession : mais la Gauche Communiste de France avait raison en 1945 quand elle disait qu’il n’y avait pas de marche automatique vers la reconstruction après la ruine de la guerre mondiale. En dernière analyse, ce qui a convaincu la bourgeoisie américaine de faire repartir les économies européennes et japonaises avec le Plan Marshall, c’était le besoin d’annexer ces zones dans sa sphère d’influence impérialiste et de les empêcher de tomber sous la coupe du bloc rival. Ainsi, le plus grand "boom" économique du 20e siècle a été fondamentalement le résultat de la compétition inter-impérialiste.

9. Dans la décadence, les contradictions économiques poussent le capitalisme à la guerre, mais la guerre ne résout pas ces contradictions. Au contraire, elle les approfondit. En tout cas, le cycle crise-guerre- reconstruction est fini et la crise aujourd’hui, dans l’incapacité de déboucher sur la guerre mondiale, est le facteur primordial de la décomposition du système. Elle continue donc à pousser le système vers son autodestruction.