Fête de "Lutte Ouvrière": l'extrème gauche du capital sabote la réflexion politique.

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Cette année, la grande kermesse annuelle de l’organisation trotskiste Lutte Ouvrière, qui s’est tenue les 14, 15 et 16 mai, dans le parc de son château de Presle, était placée sous le signe de la nouveauté. Et des nouveautés il y en a eu. La fête de LO a fait "peau neuve" et le résultat n’est pas passé inaperçu.

LO etouffe la réflexion politique

Alors, "quoi de neuf ?" : cirque ambulant, village dans les arbres, village médiéval (façon Puy du Fou)… mais surtout, clou du spectacle, le village des "pestiférés", ou autrement dit, la cité politique (celle abritant les stands et les forums où d'autres groupes peuvent en principe s'exprimer et qui sert chaque année de vitrine démocratique à l’organisation d’Arlette Laguiller). LO, sans doute soucieuse de prémunir les participants et autres visiteurs de sa fête contre toute contamination a procédé à une véritable mise en quarantaine de la politique, qui n’avait presque plus le droit de cité.

C’est ainsi que la cité politique, traditionnellement située à l’entrée de la fête, un lieu de passage incontournable, s’est vue déportée aux confins de l’endroit dans une forteresse quasi imprenable, tenant sur un mouchoir de poche, pour être remplacée sur l'ancien site par les joutes chevaleresques et les rôtisseries de sire Renault.

Les sympathisants de LO eux-mêmes ne s’y sont pas trompés comme on peut le lire dans certaines réactions sur leur site le "forum des amis de LO" : "l’aspect politique de la fête : j’ai trouvé que la répartition géographique des stands et forums était malvenue, surtout pour les groupes invités [cité politique], placées comme si on voulait les cacher. A mon avis, ça donnait l’impression que l’on voulait mettre de côté le côté politique de la fête…"

Observation juste mais incomplète toutefois. L'isolement et le parcage des discussions politiques dans un ghetto ne sont pas qu’une impression, mais relèvent ici d’une véritable entreprise de sabotage de la réflexion. De ce point de vue, le discours d’Arlette Laguiller, le 16 mai, n’en ressort que plus hypocrite : "nous pensons que le mouvement ouvrier doit être démocratique, accepter et favoriser les débats d’idées dans ses rangs… Que les discussions soient vives, que les idées s’expriment sans contraintes". LO a visiblement une définition très personnelle quant à la manière de "favoriser les débats"… "sans contraintes". En effet, au-delà de l’emplacement ridicule octroyé à la cité politique, qui à ce rythme va se retrouver suspendu dans les arbres, c’est avant tout la discussion et la réflexion politique que LO a cherché à confiner. Les sympathisants trotskistes, là encore, avouent avoir eu beaucoup de peine à localiser les forums de discussions organisés par LO. Pour cause, ils n’étaient pas si nombreux que cela. Et quand ils avaient lieu, c’était pour se dérouler dans des conditions dignes de l’Enfer de Dante, plongés dans le vacarme assourdissant des concerts et du cirque ambulant (d’où l’intérêt qu’il soit ambulant).

Le cordon sanitaire ainsi mis en place n’avait d’autre but que celui de "protéger" les jeunes militants de LO, ses sympathisants, ceux dont elle n’a pas encore fini totalement d'endormir l'esprit critique, et les éléments critiques en recherche de positions politiques présents à sa fête. Les protéger contre quoi ? L'approfondissement et l'élargissement de la maturation de leur questionnement quant à l’avenir de plus en plus cauchemardesque que nous promet le capitalisme et, finalement, la rencontre avec les positions révolutionnaires de la classe ouvrière. Celles là même que le CCI, et ses sympathisants, ont défendu, chaque fois que possible, lors de cette fête contre les mensonges déversés par Laguiller & co.

Le "réformisme" radical de LO

Le challenge aura été aussi pour LO d’endiguer les possibles interrogations suscitées par son positionnement dans le camps du "non de gauche" à propos du référendum sur la constitution européenne. On comprend, en effet, que LO soit gênée aux entournures par le fait de se retrouver sur la même ligne que celle de la LCR, ATTAC, le PC ou une partie du PS, à savoir le camp des réformistes patentés et des partis de gauche qui au gouvernement n’ont jamais hésité à attaquer la classe ouvrière. C'est pourquoi une préoccupation majeure de LO, durant sa fête, a été de mettre une distance entre son "non" et celui de la "gauche réformiste" et antilibérale. C’est ainsi que LO, dans la plupart de ses forums, s’est égosillée à fustiger la rhétorique anti-libérale pour nous marteler que "ce n’est pas le libéralisme mais le capitalisme qu’il faut combattre". Mais derrière cette belle preuve de pseudo-radicalité dont elle a le secret, LO fait passer, au bout du compte, les mêmes mystifications et sert à la classe ouvrière la même soupe réformiste que les altermondialistes ou les anti-libéraux. C’est la même mixture qui consiste, ni plus ni moins, qu’à dédouaner le capitalisme, faire croire au prolétariat que, si le monde est à feu et à sang, s’il sombre dans toujours plus de chaos et de misère, ce n’est le fait que d’une simple dérive…la dérive néo-libérale dont les responsables sont les patrons bien gras qui font des profits et licencient quand même ou pour reprendre les expressions d’Arlette Laguiller "les grands patrons qui ont un portefeuille à la place du cœur".

Quand ATTAC, organisation phare de l’altermondialisme, nous dit dans sa plateforme que c’est "la mondialisation financière [qui] aggrave l’insécurité économique…" c’est trait pour trait le même discours que tient LO. Ainsi, lors de son forum consacré aux délocalisations, ses militants nous soutenait mordicus que l’économie capitaliste se porte comme un charme et réalise un tas de profit, l'unique problème étant "la dictature des actionnaires".

Dès lors, comme la Fondation Copernic (succursale du PS) qui appelle en votant "non" à la constitution européenne à "remettre à l’endroit ce que le libéralisme fait à l’envers", LO veut nous faire avaler qu’un autre monde… capitaliste est possible. "… les profits sont en hausse…Mais à quoi leur sert ce profit ? A investir dans des usines ? Dans des machines nouvelles ? A créer des emplois ? Non ! Uniquement à enrichir les actionnaires…" Lutte ouvrière n°1908. Que faut-il en conclure ? Et bien "halte à la dictature des actionnaires", "interdisons les licenciements", "réquisitionnons les entreprises qui font des profits et licencient quand même" et rebâtissons un monde nouveau…à savoir un capitalisme mieux régulé et plus moral où les profits servent à acheter des machines et créer des emplois ! Voilà le salmigondis idéologique que nous sert LO et qui trouve entièrement sa place dans l’agitation anti-libérale pour dévoyer la réflexion des ouvriers alors que l'évolution de la situation les pousse à une critique plus radicale du système.

LO dit ne pas vouloir côtoyer des "antilibéraux" et "d’anciens ministres socialistes comme Emmanuelli et Mélenchon qui ont soutenu le gouvernement Jospin…" pourtant, comme les interventions du CCI, lors de la fête, l’ont largement mis en avant, c’est bien dans ce camp, celui de la gauche du capital, que se situe LO.

C’est dans la même veine que, sur la question de l’Europe, à la manière de ses amis du "non de gauche", LO n’hésite pas à laisser entendre, notamment dans son forum "Leur Europe n’est pas l’Europe des travailleurs", que la construction européenne intéresse les ouvriers. Pour LO, non seulement cette dernière pourrait être plus "sociale" mais aussi représenterait d’emblée un pas vers le socialisme ! Ce que soutenait le militant de LO chargé de la présentation de la position de son organisation : "oui, il y a un intérêt pour les travailleurs à avoir une base économique unifiée parce que cela pose les bases économiques pour la société socialiste". Là encore, l’intervention du CCI a démontré qu’il n’y a rien de plus faux. Certes, c’est le capitalisme qui, en permettant un développement considérable des forces productives dans sa phase ascendante, au 19e siècle, a posé les bases objectives pour la réalisation de la société communiste. Ce que Marx appelait "la grande influence civilisatrice du capital" dans Le Manifeste communiste.

Mais cette période est révolue depuis que s’est ouverte celle de la décadence du capitalisme avec la guerre de 1914.

Ce qu’affirme avec force la IIIe Internationale dans sa plateforme : "une nouvelle époque est née : l’époque de la désagrégation du capitalisme, de son effondrement intérieur. L’époque de la révolution communiste du prolétariat." Depuis lors, le capitalisme n’est plus capable de faire progresser l’humanité mais au contraire fait planer au-dessus de sa tête la menace lancinante de son extermination.

LO, en insufflant l’idée que les ouvriers trouvent des éléments de progrès dans la société capitaliste et plus spécifiquement dans la construction de l’Europe, participe à les enchaîner aux seuls intérêts qui se trouvent ici en jeu, à savoir ceux des différentes bourgeoisies nationales.

Un éternel rabatteur

De même, en jurant que l’Europe est un enjeu pour la classe ouvrière, LO entend bien la rabattre vers les urnes référendaires.

Ainsi, quand LO dit : "Tout en défendant notre politique dans toutes les consultations électorales, nous continuons à affirmer que les changements essentiels pour les travailleurs ne sont jamais sortis des urnes" (allocution d’Arlette Laguiller le 14 mai), elle raconte aussi : "Alors, je dis et je répète à cette constitution nous voterons "non" et nous appelons à voter "non"" (allocution du 16 mai). En somme, le débat sur l’Europe concerne les ouvriers, voter ne changera pas leur condition mais surtout qu’ils votent ! Le secret de cet alambic trotskiste, nous le trouvons dans un autre forum de LO au titre interrogatif : "la classe ouvrière reste t-elle l’outil de la transformation sociale ?" Pour LO (comme pour l’ensemble de la classe dominante d’ailleurs) la réponse ne fait pas de doute, la classe ouvrière est bel et bien la classe révolutionnaire. Et c’est parce que LO a une conscience aiguë de ce rôle historique du prolétariat qu’elle cherche à tout prix à briser cette force en l’atomisant en autant de citoyens isolés et inoffensifs, emprisonnés dans les illusions réformistes et démocratiques de la distillerie électorale : "..il faut une contre offensive générale du monde du travail. Alors camarades, le 29 mai nous appelons à voter non" (allocution du 15 mai).

Alors, quand dans le même discours Laguiller ose dire "…qu’il ne faut pas nous laisser balader de référendum en élection, avec de faux espoirs qui ne peuvent que déboucher sur de nouvelles déceptions", nous ne pouvons que constater l’abîme d’hypocrisie dont est capable LO, elle qui depuis les présidentielles de 1974 est de toutes les élections pour faire la promotion des urnes.

Les interventions du CCI ont eu pour souci de dénoncer les mystifications électoralistes et réformistes colportées par LO contre la classe ouvrière ainsi que de mettre en avant la véritable origine de cette organisation aux antipodes de l’internationalisme et du camp prolétarien. Laguiller racontera évidemment le contraire: "je rappelle que le courant communiste dont nous nous revendiquons affirmait que l’unification de l’Europe était une nécessité à une époque où les hommes de gouvernement, les ancêtres politique de Chirac, désignaient encore l’Allemagne comme l’ennemi héréditaire de la France et que leurs semblables allemands en faisaient autant dans l’autre sens, préparant de part et d’autre ces deux guerres du siècle qui sont devenues des guerres mondiales !" (allocution du 14 mai).

C’est oublier facilement que les ancêtres politiques de Laguiller, le groupe Barta, désignaient pendant la Seconde guerre mondiale l’Allemagne comme "l’ennemi héréditaire" de l’URSS dans son tract Vive l’armée rouge ! du 30 juin 1941 et invitaient les ouvriers à donner leur vie pour la défense de la patrie stalinienne en rejoignant la Résistance : "Dans les groupes de résistance, dans le maquis, exigez votre armement" (La lutte de classe n°24 du 6/02/1944).

Le preux chevalier révolutionnaire que prétend être LO se révèle en fait un vrai Sancho Pança, serviteur du capital. La compréhension de cette réalité du trotskisme est pour le prolétariat un enjeu crucial pour l’avenir.

Azel (25 mai)

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