Réponse au groupe trotskiste, "CRI", (2e partie) - Les prolétaires n'ont pas de patrie

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Dans la première partie de cette réponse au groupe trostkiste Communistes Révolutionnaires Internationalistes (CRI)[1] publiée dans RI n°351, nous avons mis en évidence la nature bourgeoise du mot d'ordre de "soutien à la résistance du peuple irakien". Dans cette deuxième partie, nous démontrons que le courant trostkiste, en apportant son soutien à l'impérialisme irakien, appartient à l'extrême gauche du capital.

C'est également une trahison de l’internationalisme vis-à-vis des prolétaires irakiens à qui on veut faire prendre des vessies pour des lanternes et qu’on appelle à se faire tuer pour la défense des intérêts impérialistes de leur bourgeoisie. Car il ne faut pas se raconter d’histoires : l’État irakien est impérialiste. En fait, dans le monde actuel, tous les États sont impérialistes, du plus puissant au plus petit.

L’État irakien est un Etat impérialiste !

En effet, depuis son indépendance de la sphère britannique après la Seconde Guerre mondiale, cet État, du fait de sa localisation et de ses ressources pétrolières, n’a cessé d’être un enjeu dans les rivalités entre grandes puissances. "Client" pendant un temps de l’URSS, il a basculé vers l’alliance occidentale (notamment à travers un rapprochement spectaculaire avec l’Allemagne et surtout la France) au cours des années 1970 lorsque l’influence soviétique a reculé au Moyen-Orient. Entre 1980 et 1988, dans une des guerres les plus longues et meurtrières (1.200.000 morts) depuis 1945, l’Irak se fait le fer de lance de l’offensive des pays occidentaux contre l’Iran de Khomeiny qui a appelé à la Guerre sainte contre le "Grand Satan" américain. Les puissances occidentales, et particulièrement les États-Unis apportent un soutien sans faille à l’Irak, notamment à partir de l’été 1987, par l’envoi d’une flotte considérable dans le Golfe persique qui s’affronte quotidiennement aux forces de l’Iran et va obliger ce pays à accepter la cessation des hostilités au cours de l’été 1988 alors qu’auparavant il avait infligé des défaites cuisantes à l’Irak.

Il est clair que ce n’est pas simplement pour les beaux yeux de l’Amérique que Saddam Hussein a envoyé des centaines de milliers de prolétaires et de paysans en uniforme se faire tuer sur le front iranien à partir de septembre 1980 (et qu’il a massacré au passage 5000 civils kurdes dans la seule journée du 16 mars 1988 à Halabja). En fait, la bourgeoisie irakienne poursuivait ses propres buts de guerre en se lançant dans ce conflit. Outre que de mettre au pas par la terreur les populations kurdes et chiites, elle avait notamment comme objectif de mettre la main sur le Chatt al-Arab (l'estuaire du Tigre et de l'Euphrate) contrôlé par l'Iran. En outre, cette guerre devait permettre à l'Irak et à Saddam Hussein de prendre le leadership du monde arabe. En somme, cette guerre était de nature parfaitement impérialiste.

Pour sa part, la guerre de 1990-91 était de même nature. Les visées impérialistes des États-Unis et de leurs alliés de l’époque dans l’opération "Tempête du désert" ont été amplement mises en évidence et dénoncées. Cependant, l’événement qui a servi de prétexte à la croisade contre l’Irak a été l’invasion du Koweït par ce pays au cours de l’été 1990. L’opération militaire d’août 1990 de l’Irak contre le Koweït était bien celle d’un brigand impérialiste contre un autre brigand impérialiste (pour employer le terme qu’affectionnait Lénine). Le fait qu’il s’agisse de petits brigands ne change rien à la nature profonde de leur politique ni à celle que doit avoir le prolétariat envers ce type de conflits.

Un argument qui est souvent donné pour appuyer l’idée qu’un État comme l’Irak ne serait pas impérialiste, c’est qu’il n’exporte pas des capitaux. Cet argument se veut conforme à l’analyse développée par Lénine dans son ouvrage L’impérialisme, stade suprême du capitalisme qui porte une insistance toute particulière sur cet aspect de la politique impérialiste. En réalité, l’exploitation par les épigones de cette vision unilatérale de l’impérialisme dans le but de justifier les trahisons de l’internationalisme est du même type que l’exploitation qu’ont faite les staliniens d’une phrase (d’ailleurs totalement coupée de son contexte) dans un article écrit par Lénine au cours de la guerre mondiale.

"L’inégalité du développement économique et politique est une loi absolue du capitalisme. Il s’ensuit que la victoire du socialisme est possible au début dans un petit nombre de pays capitalistes ou même dans un seul pays capitaliste pris à part. Le prolétariat victorieux de ce pays, après avoir exproprié les capitalistes et organisé chez lui la production socialiste, se dresserait contre le reste du monde capitaliste en attirant à lui les classes opprimées des autres pays, en les poussant à s’insurger contre les capitalistes, en employant même, en cas de nécessité, la force militaire contre les classes exploiteuses et leurs États." ("A propos du mot d’ordre des États-Unis d’Europe")

Pour les staliniens (qui en général laissaient de côté la dernière phrase de cette citation) : "C’était la plus grande découverte de notre époque. Elle devint le principe directeur de toute l’action du Parti communiste dans sa lutte pour la victoire de la révolution socialiste et la construction du socialisme dans notre pays. La théorie de Lénine sur la possibilité de la victoire du socialisme dans un seul pays traça au prolétariat la claire perspective de la lutte, donna libre cours à l’énergie et à l’initiative des prolétaires de chaque pays pour marcher contre leur bourgeoisie nationale, inspira au parti communiste et à la classe ouvrière la ferme confiance en la victoire." (Institut du marxisme-léninisme près le C.C. du P.C.U.S., Préface aux Œuvres choisies de Lénine, Moscou, 1975)

Une falsification du marxisme

Pour en revenir à l’idée que la seule manifestation d’une politique impérialiste soit l’exportation des capitaux, il faut préciser qu’elle est étrangère au livre de Lénine L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Lénine écrit en effet : "Aux nombreux "anciens" mobiles de la politique coloniale, le capital financier [qui est selon Lénine le principal moteur de l’impérialisme] a ajouté la lutte pour les sources de matières premières, pour l'exportation des capitaux, pour les 'zones d'influence', - c'est-à-dire pour les zones de transactions avantageuses, de concessions, de profits de monopole, etc. - et, enfin, pour le territoire économique en général." (L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, Chap. X)

En réalité, cette déformation unilatérale de l’analyse de l’impérialisme par Lénine avait un objectif : tenter de faire croire que le système qui s’était mis en place en URSS après la révolution d’octobre 1917 et l’échec de la vague révolutionnaire mondiale qui avait suivi, n’avait rien de capitaliste ni d’impérialiste. Comme l’URSS n’avait pas les moyens financiers d’exporter des capitaux (sinon à une échelle ridicule comparée à celle des puissances occidentales), la politique qu’elle menait ne pouvait pas être impérialiste, d’après une telle conception. Et cela, même quand cette politique prenait la forme de la conquête territoriale, de l’élargissement de ses "zones d’influence", du pillage des matières premières et des ressources agricoles, voire du démontage pur et simple des usines des pays occupés. Évidemment, une telle analyse de l’impérialisme faisait les beaux jours de la propagande stalinienne face à ceux qui dénonçaient les menées impérialistes de l’État soviétique. Mais il faut aussi rappeler que les staliniens n’étaient pas les seuls à rejeter toute idée que l’URSS aurait pu être capitaliste et impérialiste. Ils ont reçu dans leur entreprise de mystification le soutien indéfectible du mouvement trotskiste avec l’analyse développé par Trotsky présentant l’URSS comme un "État ouvrier dégénéré" dans lequel avaient disparu les rapports de production capitalistes.

 Il est important de souligner que c’est principalement au nom de la "défense de l’URSS et de ses acquis ouvriers" que le mouvement trotskiste a soutenu le camp des alliés au cours de la Seconde Guerre mondiale, notamment en participant aux mouvements de "résistance", c’est-à-dire qu’il a adopté la même politique que les social chauvins de 1914. En d’autres termes qu’il a trahi le camp de la classe ouvrière et qu’il a rejoint celui de la bourgeoisie.

Le trotskisme, c'est l'extrême gauche du capital

Que les "arguments" employés par le courant trotskiste pour soutenir la participation à la guerre impérialiste n’aient pas été identiques à ceux des social-chauvins de la Première Guerre mondiale ne change rien au fond du problème. En réalité, ils étaient de même nature puisqu’ils appelaient à faire une différence fondamentale entre deux formes de capitalisme et à soutenir l’une d’entre elles au nom du "moindre mal". Dans la Première Guerre mondiale, les chauvins avérés appelaient à défendre la patrie. Les social-chauvins appelaient pour les uns à défendre la "civilisation allemande" contre le "despotisme du tsar", pour les autres la "France de la Grande Révolution" contre le "militarisme prussien". Dans la Seconde Guerre mondiale, à côté de de Gaulle qui défendait la "France éternelle", les staliniens (qui se référaient d’ailleurs aussi à la "France éternelle") appelaient à la défense de la démocratie contre le fascisme et à la défense de la "patrie du socialisme". Pour leur part, les trotskistes ont emboîté le pas aux staliniens en appelant à participer à la "Résistance" au nom de la "défense des acquis ouvriers de l’URSS". Ce faisant, au même titre que les staliniens, ils se sont faits les sergents recruteurs pour le compte du camp anglo-américain dans la guerre impérialiste.

C’est en apportant leur soutien à l’Union sacrée lors de la Première Guerre mondiale que les partis socialistes ont signé leur passage au camp de la bourgeoisie. C’est en adoptant la théorie de la "construction du socialisme en un seul pays" que les partis staliniens ont fait un pas décisif vers leur passage au service du capital national qui s’est achevé avec leur soutien aux efforts de réarmement de leurs bourgeoisies nationales respectives et à la préparation active à la guerre qui s’annonçait. C’est sa participation à la Seconde Guerre mondiale qui signe le passage du courant trotskiste dans le camp du capital. C’est pour cela qu’il ne peut exister d’autre alternative, si on veut retrouver le terrain de classe du prolétariat, que de rompre avec le trotskisme et sûrement pas de retrouver un "trotskisme véritable".

Pour votre part, si sincèrement vous voulez, comme vous l’écrivez, mener le combat aux côtés de la classe ouvrière, vous ne pouvez vous dispenser de rompre clairement avec le courant trotskiste et non seulement avec telle ou telle organisation de ce courant.

Encore une fois, on peut retourner le problème comme on veut, on peut invoquer Trotsky, Lénine, ou même Marx, réciter de mémoire tel passage de L’impérialisme, stade suprême du capitalisme ; on peut se boucher les yeux ou les oreilles, au choix, ou bien les yeux ET les oreilles ; on peut se mettre la tête dans le sable ou ailleurs, rien ne pourra changer cette réalité pesante : un groupe qui aujourd’hui en France soutient la "résistance irakienne", non seulement se fait sergent recruteur pour transformer en chair à canon les prolétaires irakiens au service des secteurs parmi les plus rétrogrades (qu’ils soient chiites ou sunnites) de la bourgeoisie irakienne, mais il apporte un soutien qualifié aux intérêts impérialistes de sa propre bourgeoise nationale, tout en cultivant les sentiments nationalistes anti-américains des prolétaires français. Dans tous les cas, un tel groupe usurpe le qualificatif de communiste ou d’internationaliste. Il n’est pas différent de ceux que Lénine qualifiait de social-chauvins : socialistes en paroles, chauvins et bourgeois en actes.

Nous espérons que ces éléments vous permettront de poursuivre votre réflexion afin de ne pas vous arrêter à une simple rupture avec une organisation trotskiste particulière, mais avec le trotskisme en général et avec toutes les conceptions bourgeoises qu’il véhicule.

Salutations communistes,

Courant Communiste International (juin 2004)

[1] Le  groupe Communistes Révolutionnaires Internationalistes est une scission du Parti des Travailleurs. Son site Internet est http://groupecri.free.fr...

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