60ième anniversaire du débarquement en Normandie - La célébration cynique de la barbarie capitaliste

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La classe dominante ne lésine devant aucune dépense lorsqu'il s'agit de mettre en place des spectacles visant à faire accepter leur sort aux exploités et aux opprimés. Déjà, dans la Rome antique, les Empereurs savaient qu'il fallait fournir à la plèbe du pain et du cirque ("panem et circenses") pour qu'elle accepte son sort. Et quand le pain se faisait rare, on en rajoutait un peu sur le cirque. Dans la chrétienté, les fastes de la messe avaient fondamentalement le même objectif. Mais là aussi, comme avec les jeux du cirque, il ne s'agissait pas seulement de fournir aux opprimés une petite dose de divertissement afin de leur faire oublier leur triste quotidien. Il s'agissait aussi de chanter la toute puissance et la toute bienfaisance des autorités du moment.

De ce point de vue, la bourgeoisie n'a rien inventé, mais elle a développé et sophistiqué ce genre de spectacle avec tous les moyens que lui donnent tant l'expérience des anciennes classes exploiteuses que la maîtrise de la science et de la technologie que la société capitaliste a permise.

Le 60e anniversaire du débarquement allié du 6 juin 1944 en a été un nouvel exemple ; un exemple particulièrement significatif.
Tous les journalistes qui ont couvert "l'événement" l'ont constaté : les cérémonies de 60e anniversaire du débarquement ont dépassé en faste, en participation des "personnalités", en "couverture médiatique" et en "ferveur populaire", celles du cinquantenaire. C'est un paradoxe que ces mêmes journalistes ont essayé de comprendre. Les explications ont été variées et parfois un peu surprenantes : c'est parce que ces cérémonies permettent de sceller l'amitié retrouvée entre la France et les États-Unis après la brouille liée à la guerre en Irak ; ou bien parce que c'était la dernière fois qu'on verrait participer les rescapés de cet épisode de l'histoire, ces vieux messieurs couverts de médailles qui, une fois dans leur vie de mineur des Appalaches, de paysan de l'Oklahoma ou de chauffeur-livreur de Londres, feraient l'objet de la gratitude universelle, seraient considérés comme des V.I.P.
Les communistes ne célèbrent pas le débarquement de juin 1944, comme ils pourraient le faire pour la Commune de Paris de 1871 ou la révolution d'Octobre 1917. Cependant, il leur appartient à l'occasion de cet anniversaire et des cérémonies qui l'ont entouré de rappeler ce que fut vraiment cet événement, ce que fut sa signification afin d'opposer à la marée des mensonges bourgeois une petite digue au service de la petite minorité qui, aujourd'hui, peut les entendre.

La plus grande opération militaire de l'histoire

Jamais avant le 6 juin 1944, l'espèce humaine, dont l'histoire est pourtant riche en guerres, n'avait réalisé une opération militaire de l'envergure du débarquement allié en Normandie.
Ce sont 6 939 bâtiments qui, dans la nuit du 5 au 6 juin, ont traversé la Manche : 1 213 navires de guerre, 4 126 bâtiments de débarquement, 736 bâtiments de servitude et 864 navires marchands. Au dessus de cette armada, 11 590 appareils zèbrent le ciel : 5 050 chasseurs, 5 110 bombardiers, 2 310 avions de transport, 2 600 planeurs et 700 avions de reconnaissance. Sur le plan des effectifs, ce sont 132 715 hommes qui sont débarqués le "Jour J", ainsi que 15 000 Américains et 7 000 Britanniques qui ont été parachutés la veille derrière les lignes adverses par 2 395 avions.
Malgré leur énormité, ces chiffres sont encore loin de représenter toute l'ampleur de l'opération militaire. Avant même le débarquement, des dragueurs de mines avaient tracé cinq immenses chenaux permettant le passage de l'armada alliée. Le débarquement lui-même ne vise qu'à établir une tête de pont permettant de débarquer des troupes et des moyens matériels en quantité bien plus considérable. C'est ainsi que, en moins d'un mois, ce sont un million et demi de soldats alliés qui sont débarqués avec tout leur équipement, notamment des dizaines de milliers de véhicules blindés (le tank Sherman à lui seul a été construit à 150 000 exemplaires).
Ces moyens matériels et humains démesurés sont en soi un véritable symbole de ce qu'est devenu le système capitaliste, un système qui engloutit en vue de la destruction des quantités ahurissantes de moyens technologiques et de travail humain. Mais au-delà de son côté démesuré, il faut rappeler que l'opération "Overlord" préparait un des plus grands carnages de l'histoire. Le long des côtes de la Normandie, on peut voir ces immenses alignements de croix blanches témoins du terrible tribut payé par toute une génération de jeunes Américains, Anglais, Canadiens, Allemands, etc., dont certains avaient à peine 16 ans. Ces cimetières militaires ne comptabilisent pas les civils, femmes, enfants, vieillards, qui ont été tués lors des affrontements et dont le nombre, dans certains cas, est presque aussi élevé que celui des soldats tombés dans les combats. La bataille de Normandie, pendant laquelle les troupes allemandes ont tenté d'empêcher les troupes alliées de prendre pied puis de progresser en France se solde par des centaines de milliers de morts au total.

Les vérités que la bourgeoisie veut cacher

Tous ces éléments, les discours et commentaires des médias bourgeois ne les cachent en aucune façon. On a même l'impression que les commentateurs en rajoutent lorsqu'ils évoquent la terrible boucherie de cet été 1944. Cependant, c'est dans l'interprétation de ces faits que se trouve le mensonge.
Les soldats qui ont débarqué le 6 juin 1944 et les jours suivants sont présentés comme les soldats de la "liberté" et de la "civilisation". C'est ce qu'on leur avait dit avant le débarquement pour les convaincre de donner leur vie, c'est ce qu'on a dit aux mères de tous ceux que la mort a frappés au sortir de l'enfance, c'est ce qu'ont déclaré une nouvelle fois les politiciens qui, en nombre, ont fait le déplacement sur les plages normandes le 6 juin 2004, les Bush, Blair, Poutine, Schröder, Chirac… Et les commentateurs de rajouter : "Où en serions-nous si ces soldats n'avaient pas fait ces terribles sacrifices ? Nous serions encore sous la botte du nazisme !" Tout est dit : cette boucherie, aussi effroyable qu'elle fut, était un "mal nécessaire" pour "sauver la civilisation et la démocratie".
Face à ces mensonges, qui sont partagés unanimement par tous les ennemis d'hier (le chancelier allemand avait été invité aux cérémonies) et que reprennent pratiquement toutes les forces politiques, de la droite la plus réactionnaire aux trotskistes, il est indispensable de réaffirmer quelques vérités élémentaires.
La première vérité à affirmer, c'est qu'il n'y avait pas dans la Seconde Guerre mondiale un "camp de la démocratie" contre un "camp du totalitarisme", à moins de continuer à considérer que Staline était un grand champion de la démocratie. À cette époque, c'est ce que prétendaient d'ailleurs les partis dits "communistes", et les autres partis ne faisaient pas beaucoup d'efforts pour les démentir. Les véritables communistes, pour leur part, dénonçaient depuis des années le régime stalinien, fossoyeur de la révolution d'Octobre 1917 et fer de lance de la contre-révolution mondiale. En réalité, il y avait dans la Seconde Guerre mondiale, tout comme dans la Première, deux camps impérialistes qui se disputaient les marchés, les matières premières et les zones d'influence du monde. Et si l'Allemagne, comme lors de la Première Guerre mondiale, apparaissait comme la puissance agressive, "celle par qui la guerre arrive", c'est tout simplement parce qu'elle avait été la plus mal lotie dans le partage du gâteau impérialiste à la suite du traité de Versailles concluant la première boucherie impérialiste, un traité qui avait aggravé encore à son détriment le partage qui lui était déjà défavorable avant 1914 du fait du retard avec lequel elle était arrivée sur la scène impérialiste (des petits pays comme la Hollande ou la Belgique avaient un empire colonial plus vaste que celui de l'Allemagne).
La deuxième vérité est celle-ci : malgré tous les discours sur "la défense de la civilisation", ce n'est pas cette dernière qui préoccupait les dirigeants alliés qui ont pu faire preuve, à l'occasion, d'une barbarie tout à fait comparable à celle des pays de l'Axe. Et nous ne parlons pas seulement du Goulag stalinien qui valait bien les camps nazis. Les pays "démocratiques" se sont également illustrés dans ce domaine. Nous n'allons pas ici passer en revue l'ensemble des crimes et actes de barbarie commis par les valeureux "défenseurs de la civilisation" (à ce sujet voir notamment notre article "Les massacres et les crimes des 'grandes démocraties'" dans la Revue internationale n° 66). Il nous suffit de rappeler qu'avant la Seconde Guerre mondiale, et même avant l'arrivée des nazis au pouvoir, ces pays avaient "exporté" leur "civilisation" vers les colonies non seulement par le goupillon mais aussi et surtout par le sabre, les canonnières et les mitrailleuses, sans compter les gaz asphyxiants et la torture. Quant aux preuves indiscutables de "civilisation" dont les Alliés ont fait preuve aux cours de la Seconde Guerre mondiale, rappelons quelques un de leurs hauts faits d'arme. Les premiers qui viennent à l'esprit, ce sont évidemment les bombardements de Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945 où fut employée pour la première et unique fois de l'histoire l'arme atomique tuant en une seconde près de cent mille civils et plus de cent mille autres au terme de mois et d'années de souffrance.
Mais le terrible bilan de ces bombardements n'est pas seulement dû au fait qu'ils ont fait appel à une arme nouvelle, encore mal connue. C'est avec des moyens totalement "classiques" que les fers de lance de la civilisation ont massacré des populations uniquement civiles :

  • bombardements de Hambourg en juillet 1943 : 50 000 morts ;
  • bombardement de Tokyo en mars 1945 : 80 000 morts ;
  • bombardement de Dresde les 13 et 14 février 1945 : 250 000 morts.

Ce dernier bombardement est particulièrement significatif. À Dresde il n'y avait ni concentration militaire, ni objectifs économiques ou industriels. Il y avait surtout des réfugiés venant des autres villes qui avaient déjà été rasées. En outre, la guerre était déjà gagnée par les Alliés. Mais pour ces derniers, il fallait provoquer la terreur dans la population allemande, et particulièrement parmi les ouvriers, afin qu'il ne leur prenne pas l'idée de recommencer ce qu'ils avaient fait à la fin de la Première Guerre mondiale : des combats révolutionnaires en vue de renverser le capitalisme.
Au procès de Nuremberg qui s'est tenu après la guerre ont été jugés les "criminels de guerre" nazis. En fait, ce qui leur a valu leur condamnation, ce n'est pas tant l'ampleur de leurs crimes que le fait qu'ils appartenaient au camp des vaincus. Sinon, à leur côté, il aurait fallu voir Churchill et Truman principaux "décideurs" des massacres évoqués ci-dessus.
Enfin, il faut affirmer une dernière vérité face à l'argument suivant lequel l'humanité aurait connu des souffrances bien pires encore si les Alliés n'étaient pas venus libérer l'Europe.
En premier lieu, la ré-écriture de l'histoire est en général un exercice vain. Bien plus féconde est la compréhension de pourquoi l'histoire a pris tel cours plutôt que tel autre. Comme dans le cas présent ("si les Alliés avaient perdu la guerre…"), cet exercice est en général effectué par ceux-là mêmes qui veulent justifier l'ordre existant qui serait finalement le "moins mauvais" ("La Démocratie est la pire forme de gouvernement à l'exception de toutes les autres", Churchill).
En réalité, la victoire de la "démocratie" et de la "civilisation" lors de la Seconde Guerre mondiale n'a aucunement mis fin à la barbarie du monde capitaliste. Depuis 1945, il y a eu autant de victimes de la guerre qu'au cours des deux guerres mondiales réunies. En outre, le maintien en place d'un mode de production, le capitalisme, dont les deux guerres mondiales, de même que la crise économique des années 1930 et la crise actuelle font la preuve qu'il a fait son temps, a valu à l'humanité la poursuite et aujourd'hui l'aggravation de toutes sortes de calamités particulièrement meurtrières (famines, épidémies, catastrophes "naturelles" dont on pourrait éliminer les conséquences dramatiques, etc.). Sans compter que le système capitaliste, en se perpétuant, hypothèque de plus en plus l'avenir de l'espèce humaine en détruisant de façon irréversible l'environnement et en préparant de nouvelles catastrophes naturelles, notamment climatiques, aux conséquences effrayantes. Et si le système capitaliste a pu survivre plus d'un demi-siècle après la Seconde Guerre mondiale, c'est que la "victoire de la Démocratie" a représenté une terrible défaite pour la classe ouvrière ; une défaite idéologique qui est venue parachever la contre-révolution qui s'était abattue sur elle après l'échec de la vague révolutionnaire des années 1917-1923.
C'est justement et principalement parce que la bourgeoisie, avec l'aide de tous les partis politiques qui se prétendent "ouvriers" (des "socialistes" jusqu'aux trotskistes, en passant par les "communistes"), a réussi à faire croire aux ouvriers des principaux pays capitalistes, notamment ceux des grandes concentrations industrielles d'Europe occidentale, que la victoire de la Démocratie était "leur victoire" que ces derniers n'ont pas engagé des combats révolutionnaires au cours et à la fin de la Seconde Guerre mondiale, comme ils l'avaient fait lors de la Première. En d'autres termes, la "victoire" de la Démocratie, et notamment le Débarquement qu'on a tant encensé ces derniers jours, a donné un sursis au capitalisme décadent, lui permettant de poursuivre pendant plus d'un demi-siècle son cours catastrophique et barbare.
Voila une vérité dont aucun média ne s'est fait l'écho, évidemment. Au contraire, le zèle tout particulier avec lequel tous les puissants du monde et leurs larbins ont célébré ce "grand moment de la Liberté" est à la hauteur de l'inquiétude nouvelle que la classe dominante commence à ressentir face à la perspective d'une reprise des combats de la classe ouvrière à mesure que la crise du capitalisme fera chaque jour plus la preuve de la faillite historique de ce système et de la nécessité de le renverser.

Fabienne