Editorial - L'avenir dépend de la lutte de classe, pas du cirque électoral

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Le score électoral de Le Pen au premier tour des présidentielles a constitué un événement historique de portée internationale. Pour la première fois, le FN arrive à menacer la "démocratie" française.
Et c'est sous le signe de la "honte" que s'est immédiatement déchaînée la campagne anti-Le Pen, polarisant l'attention de toute la population, réveillant dans tous les esprits le spectre du fascisme.

 

Dès le soir du premier tour, on a assisté au déferlement de l'hystérie démocratique aux quatre coins du pays avec la multiplication des manifestations massives pour "faire barrage" à l'extrême-droite. Et ce sont toutes les forces de gauche (partis de gauche et d'extrême-gauche, syndicats, MRAP, associations des droits de l'homme, Ras l'front, SOS racisme, etc.) qui ont agité frénétiquement l'épouvantail Le Pen pour rassembler dans la rue des dizaines de milliers de manifestants, en grande majorité des jeunes, étudiants et lycéens. Par ailleurs, l'ensemble des forces démocratiques de l'Etat bourgeois, depuis le PC jusqu'à l'Eglise, appellent à voter "utile" au second tour pour le candidat de droite Chirac (le slogan des jeunes manifestants était "Votez escroc, pas facho !").

Malgré les ratés de la campagne électorale et la débandade de la classe politique française (voir ici), la bourgeoisie n'a pas raté l'occasion de mettre à profit cet événement pour porter un nouveau coup à la conscience de la classe ouvrière en lui faisant croire, une fois encore, que la démocratie est son bien le plus précieux, sa seule planche de salut et qu'elle n'a donc pas d'autre choix que de se mobiliser massivement pour la sauver.

Quand la classe dominante n'a plus de pain à offrir aux prolétaires, elle lui offre des jeux pour la distraire et lui faire oublier que, face à l'enfoncement de l'économie mondiale dans une crise économique sans issue, quelle que soit la clique capitaliste au gouvernement, celle-ci ne peut qu'accentuer ses attaques contre toutes les conditions de vie ouvrières.

En exploitant la défaite cuisante de Jospin et la montée du FN, toutes les fractions de la bourgeoisie, à droite comme à gauche, cherchent aujourd'hui à entraîner les ouvriers derrière la fausse alternative : démocratie contre fascisme.
Elles cherchent à intoxiquer la conscience des prolétaires et à les dévoyer de leur propre terrain de classe en les embrigadant dans le raz-de-marée interclassiste de l'union sacrée anti-Le Pen.
On veut nous faire croire que l'avenir de la société se joue sur le terrain du cirque électoral.

Ainsi, on a eu droit, dès les premières heures de l'après premier tour, à une analyse extrêmement pernicieuse du score de Le Pen : à coups d'interviews hypermédiatisés, on nous rabâche que si le FN a eu un tel succès, ce serait en grande partie la faute aux abstentionnistes. Cette campagne visant à faire porter "la honte" sur les ouvriers qui, par leur refus des isoloirs électoraux, ont clairement manifesté leur rejet et leur dégoût des partis bourgeois, ne vise qu'un seul objectif : culpabiliser la classe ouvrière en lui faisant croire que ce sont les mauvais "citoyens" abstentionnistes qui mettent en danger la démocratie. Moralité : il faut rattraper le coup et aller voter massivement au second tour pour défendre, non pas nos propres intérêts de classe exploitée, mais la démocratie capitaliste, présentée comme un "moindre mal".

Mais le cynisme de la propagande bourgeoise ne s'arrête pas là. La classe dominante et ses médias aux ordres ont encore profité de la montée du FN dans les villes ouvrières dominées pendant des décennies par le PC pour déchaîner une campagne visant à culpabiliser, démoraliser et diviser les ouvriers en les montant les uns contre les autres. En témoignent ces titres du journal Le Monde du 25 avril : "Ces travailleurs qui ont voté Le Pen", "Les enfants perdus de la classe ouvrière". En présentant les prolétaires comme des "fachos", réactionnaires, nationalistes et xénophobes, la propagande bourgeoise vise à discréditer le prolétariat et à semer l'illusion suivant laquelle l'avenir de la société n'est pas dans la lutte de classe entre exploiteurs et exploités mais dans un front uni du "peuple de la France républicaine", toutes classes confondues, contre la "peste brune".

La classe ouvrière ne doit pas tomber dans ce piège ! Elle doit refuser la fausse alternative "fascisme ou démocratie" !

Elle ne doit jamais oublier les leçons de l'une des plus grandes tragédies du 20e siècle : c'est grâce à la mobilisation de dizaines de millions de prolétaires derrière les drapeaux de l'antifascisme dans les années 1930 que les partis de gauche ont pu embrigader la classe ouvrière dans la Seconde Guerre mondiale pour la défense du capital national. C'est au nom de la défense de la démocratie contre le fascisme que les prolétaires ont fait le sacrifice du sang et ont été utilisés comme chair à canon pour une cause qui n'était pas la leur (voir article page 8).
Aujourd'hui, la situation historique est radicalement différente de celle qui prévalait à la veille de la Seconde Guerre mondiale . La classe ouvrière n'a pas subi de défaite sanglante, elle n'est pas prête à faire le sacrifice de sa vie pour la défense du drapeau tricolore, elle n'est pas disposée à se faire trouer la peau sur les champs de bataille impérialistes et dans les croisades "humanitaires" de la bourgeoisie démocratique.

Mais le danger de se laisser enchaîner au char de l'Etat bourgeois n'en est pas moins grand. Aujourd'hui, la menace que fait peser sur la classe ouvrière la mystification de l'antifascisme, ce n'est pas le risque d'embrigadement dans une guerre mondiale comme ce fut le cas dans les années 1930, mais celui de perdre son identité de classe, de se laisser noyer dans des mouvements "citoyens", interclassistes, derrière les illusions démocratiques répandues par la bourgeoisie (avec le relais des étudiants et des intellectuels) et de ne pouvoir retrouver le chemin de sa propre perspective révolutionnaire : la destruction de l'Etat bourgeois sous toutes ses formes, démocratique et "totalitaire".

Les prolétaires ne doivent jamais oublier que la démocratie et le fascisme sont les deux faces de la même médaille, les deux visages de la même dictature implacable du capital. C'est le capitalisme décadent qui a donné naissance au fascisme. C'est la respectable république démocratique de Weimar qui, grâce à la trahison du parti social-démocrate et au massacre de milliers de prolétaires dans la révolution allemande en 1919-23, a fait le lit du nazisme.

C'est ce même capitalisme moribond qui a permis la montée en flèche du parti de Le Pen. C'est le socialiste Mitterrand qui, en instituant le suffrage à la proportionnelle, a permis au FN d'obtenir des sièges au Parlement et de devenir un parti électoral.

C'est ce système pourri qui est le seul et unique responsable de la décomposition généralisée de toute la société et qui entretient l'insécurité permanente, la violence aveugle, la xénophobie, le racisme, la haine inter-ethnique, le terrorisme.

La seule alternative, la seule solution porteuse d'avenir pour l'humanité, c'est le combat de la classe ouvrière pour le renversement du capitalisme et la construction d'une nouvelle société. Une société sans exploitation, sans crise, sans misère, sans frontières nationales, sans guerre. Une société humaine unifiée où les hommes n'auront plus aucune raison de vivre dans la peur du voisin et de l'étranger. Une société basée non sur l'exploitation et la recherche du profit, mais sur la satisfaction des besoins humains. Seule une telle société pourra débarrasser à jamais l'humanité de toutes les tares de la barbarie capitaliste qui la déchire et dont l'idéologie ultra-nationaliste et xénophobe de l'extrême-droite n'est qu'une caricature.

Et ce n'est certainement pas dans les isoloirs électoraux que la classe ouvrière pourra affirmer sa propre perspective révolutionnaire comme le prétendent les trotskistes de Lutte Ouvrière, du Parti des Travailleurs ou de la Ligue Communiste Révolutionnaire.

Le seul moyen de combattre l'extrême-droite et son programme national-capitaliste, c'est de mener la lutte contre le système capitaliste, contre la démocratie bourgeoise, contre tous les gouvernements de droite comme de gauche qui n'ont qu'un seul programme à nous proposer : toujours plus de misère, de chômage, d'exploitation et de barbarie.

Contrairement aux campagnes mensongères de la bourgeoisie, la classe ouvrière, lorsqu'elle se bat de façon solidaire et unie sur son propre terrain pour la défense de ses conditions de vie n'est pas une classe réactionnaire. C'est la seule classe révolutionnaire de la société, la seule force capable de sortir l'humanité de l'impasse dans laquelle la plonge le capitalisme. L'alternative historique n'est pas entre fascisme ou démocratie, mais entre révolution prolétarienne mondiale ou enfoncement de l'espèce humaine dans la barbarie et la décomposition sociale. L'arène électorale de l'Etat démocratique n'est que la feuille de vigne derrière laquelle se masque la dictature du capital. C'est pour cela que les révolutionnaires n'appellent ni à l'immobilisme abstentionniste, ni à la mobilisation électorale en faveur du "démocrate" Chirac.

Ils n'ont qu'un seul mot d'ordre à donner à la classe ouvrière : "Prolétaires, ne votez pas. Luttez !"

RI