Face à la violence économique et policière du capital... non aux mobilisations "citoyennes", oui aux luttes ouvrières !

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A Gènes, pendant la réunion du G8 en juillet, Carlo Giuliani est mort sauvagement assassiné, après avoir reçu une balle à bout portant des forces de répression de l'Etat italien et s'être fait écrasé par une voiture de police. A Göteborg, au sommet de l'Union Européenne en juillet, la police suédoise -pour la première fois depuis 1931- avait déjà fait usage de balles réelles contre des manifestants. La mort de Giuliani aura été la première dans les manifestations "anti-mondialisation" qui se succèdent de par le monde depuis deux ans, mais cette escalade dans la violence répressive contre des manifestations de rue montre que la répression étatique n'est pas l'apanage des "dictatures" du tiers-monde. C'est aujourd'hui dans les pays "démocratiques", "civilisés" et développés du cœur du capitalisme, là où, parait-il, règnent les "droits de l'homme", que l'Etat bourgeois montre son vrai visage.

Comme prévu, l'Etat italien s'était préparé à réprimer sauvagement, en déployant des milliers de policiers anti-émeutes, des carabinieri para-militaires, des francs-tireurs, une surveillance par satellite, un système de défense anti-missile, des hélicoptères, des avions, des bateaux (y compris au moins un sous-marin), des gaz lacrymogènes, des canons à eau et 200 "body bags", sans parler d'autres armes et tactiques non rendues publiques. Au manifestant tué, il faut ajouter au moins 500 blessés et beaucoup d'hospitalisés. Lors du raid policier contre le Genoa Social Forum, plus de 60 personnes furent blessées. Des dizaines de manifestants arrêtés ont été tabassés et torturés.

Seattle, Prague, Nice, Göteborg, Gènes... les processions continuent

Dans les divers milieux organisant les mobilisations antimondialistes, on a entendu toutes sortes d'analyses quant aux événements. Beaucoup de trotskistes ont avancé que la police avait laissé libre cours aux anarchistes des "black blocks", que certains d'entre eux ont été filmés en discussion avec des flics, et qu'au moins pour une partie, il s'agissait de purs et simples agents provocateurs aux ordres de l'appareil répressif. D'autres courants gauchistes s'en sont pris aux "Tute Bianchi", leur reprochant leur discours non violent et leur comportement de clowns. A Göteborg, les staliniens ont semé le doute sur la crédibilité du groupe "Action antifasciste". A Gènes, la gauche "classique" a critiqué sévèrement les manifestants "anticapitalistes". De leur côté, beaucoup d'anarchistes accusent la gauche d'essayer de prendre le train en marche pour récupérer le mouvement, ou lui reproche en général son "autoritarisme". Beaucoup de ces remarques sont fondées. Par exemple, le rôle du "black bloc" paraît en effet plus que louche, et il semble fort possible qu'ils aient eu des liens avec l'Etat. A un autre niveau, l'activité des pacifistes, comme les "Tute Bianchi" en Italie ou les "Wombles" en Grande-Bretagne, est futile face à la répression étatique. Quant aux gauchistes, il n'est guère surprenant de les voir participer dans les actions "antimondialisation". Comme d'habitude, ils sont préoccupés de récupérer les énergies militantes et de les diriger vers des voies sans issue et notamment dans la défense de la démocratie bourgeoise.

Les médias bourgeois ont dit que les confrontations entre manifestants et forces de l'ordre étaient prévisibles et pas du tout spontanées. Ce n'est pas parce que la bourgeoisie préférerait voir des luttes imprévisibles et spontanées, loin de là. Elle cherche à accréditer l'idée que derrière chaque manifestation, il y a une conspiration, et surtout elle tient à faire savoir que les manifestations qui ne rentrent pas dans le cadre classique de l'encadrement syndical sont ennemies des sacro-saintes règles de la démocratie bourgeoise. La leçon sous-jacente est évidemment d'avertir tout un chacun que "cela ne change rien de jeter des pierres - quand vous serez plus vieux, vous vous rendrez compte que le changement ne vient que des urnes". A Gênes, tandis que les chefs d'Etat comme Tony Blair, Chirac et Cie se faisaient forts d'insister sur le fait que les participants à la conférence de Gênes étaient élus démocratiquement, à l'extérieur de la conférence, les antimondialistes se disputaient sur la question de savoir si on pouvait encore considérer les forces de l'Etat comme démocratiques, comme si les événements de Gênes et de Göteborg étaient une nouvelle tendance, alors qu'ils ne font qu'être l'expression typique des attaques de l'Etat bourgeois.

Pour comprendre réellement ce qui se passe avec les manifestations "antimondialistes", il faut, comme pour toute autre question dans la société de classe, regarder quelles sont les forces sociales, les classes et les idéologies qui y sont impliquées. En tant que telle, une manifestation n'a pas de nature de classe. Les ouvriers peuvent manifester afin de se joindre à leurs frères de classe, ou pour protester contre les attaques répressives et sociales de l'Etat capitaliste ; les manifestations peuvent aussi être un moyen de lutte pour les chômeurs qui n'ont plus les moyens de lutter sur le lieu de travail. Par contre, les manifestations du Countryside Alliance, du British National Party (équivalent du FN), ou des campagnes nationalistes diverses, nous montrent que n'importe quelle mouvance bourgeoise peut monter une manifestation si elle le veut.
Pour ceux qui ont participé aux escarmouches répétées à l'occasion des différents sommets, quelles que soient leurs motivations ou leur origine sociale, les bagarres spectaculaires avec la police ont été des confrontations futiles, dont l'effet est de stériliser tout désir de réfléchir sérieusement sur la nature de la société de classe, et sur comment cette dernière peut être renversée. Cet effet est même célébré par Roger Burbach, un prosélyte du "carnaval de la vie" contre "le monde grotesque et opulent qui nous a été imposé par les nouveaux seigneurs-voleurs des grandes entreprises", quand il écrit : "Le plus important, c'est que les anarchistes et les manifestations antimondialisation offrent une échappatoire aux frustrations et au sentiment d'aliénation de la nouvelle génération" (in Anti-capitalism : a guide to the movement). C'est grossier, mais au moins c'est honnête. Quand une "nouvelle génération" se sent "frustrée" et "aliénée", alors les échappatoires sont de grande valeur pour la classe dominante. Et quand on ne se préoccupe que de la prochaine campagne, la prochaine manifestation, la prochaine bagarre avec les flics, alors la réflexion politique, les contributions au mouvement historique de la classe ouvrière, l'analyse de la situation actuelle et du développement de la conscience de classe ne sont guère des priorités.

Les thèmes "antimondialistes" ne remettent pas en cause le capitalisme

Chaque manifestation "anticapitaliste" offre une gamme importante de thèmes. L'environnement, le changement climatique, le libre-commerce, le rôle des grandes entreprises, les privatisations, la dette du Tiers-Monde, la politique économique du G8, le rôle de l'Organisation Mondiale du Commerce, les programmes de réajustement du FMI et de la Banque Mondiale - tous sont des cibles pour les gauchistes, les anarchistes, les verts, les groupes religieux et les Organisations non gouvernementales qui se mobilisent dans les manifestations "antimondialisation".

On peut prendre n'importe quel thème au programme de ce mouvement, on ne va y trouver ni diagnostic ni solution qui mettent le capitalisme en question.
Un exemple connu, c'est que sur les 100 entités économiques les plus importantes au monde, 49 sont de grandes entreprises tandis que 51 sont des économies nationales. On cherche à suggérer que si les grandes entreprises étaient moins grandes, alors nous pourrions tous bénéficier d'une exploitation exclusive de la part des Etats-nations oppresseurs. Beaucoup disent même que la misère est le résultat de la privatisation, alors qu'ils passent sous silence la réalité des programmes d'austérité imposés par l'Etat. Quand les ouvriers luttent, le statut formel de leur patron ne les intéresse pas - les ouvriers polonais en 1980-81 engagèrent des grèves massives contre toutes sortes d'entreprises nationalisées, les mineurs anglais en 1984-85 se battirent contre le Coal Board nationalisé et, aujourd'hui, quand les postiers se mettent en lutte, ce n'est pas contre la privatisation mais contre les conditions imposées par la poste étatisée. La campagne contre les grandes entreprises est un des exemples les plus frappants, mais toutes les autres questions posent également le problème de la nature du capitalisme, de ses crises, de la concurrence et de l'incapacité à satisfaire les besoins de l'humanité. Alors que certains commencent à faire le lien entre les différents aspects de la société capitaliste, le "mouvement antiglobalisation" réduit toutes les préoccupations à des campagnes pour des changements au sein du capitalisme.

La perspective de la révolution prolétarienne

Dans les manifestations comme celles de Gênes ou de Göteborg, les groupes religieux, les organisations caritatives et non gouvernementales ne prétendent pas être anti-capitalistes. Leurs actions visent à faire pression sur la classe dominante pour faire en sorte que le système d'exploitation fonctionne au bénéfice de ses victimes. Toute "concession" accordée à de tels groupes ne sera que de la propagande.
Cependant, la prétention d'être "anticapitaliste" ne s'applique pas plus aux gauchistes ni à la plupart des anarchistes. Les trotskistes (et les résidus du stalinisme) sont des défenseurs du capitalisme d'Etat. Avec les anarchistes, il y a diverses idéologies (certaines qui ne se distinguent pas du gauchisme) mais ce qu'ils ont en commun c'est l'engagement dans la contestation en soi. Ils n'ont pas de perspective, et certainement pas la reconnaissance que la classe ouvrière est la seule force capable de renverser la dictature du capital. Aux manifestations du 1er mai 2001 à Londres, on pouvait lire sur une banderole : "Renverser le capitalisme et le remplacer avec quelque chose de plus sympa." Une autre devise est "Notre monde n'est pas à vendre", ce qui absolument faux, car tout dans ce monde, à commencer par la force de travail, est devenu une marchandise avec un prix, et ce monde n'est clairement pas le "nôtre", puisqu'il est soumis à la classe dominante capitaliste. A Gènes, un slogan à la mode était "un autre monde est possible". Contre le flou artistique de tels mots d'ordre futiles, le marxisme a toujours fait une critique claire ancrée dans la réalité matérielle.
Prenons le concept de "mondialisation". Le 23 juillet, avant les évènements de Gènes, Time magazine a cité en les approuvant ces phrases tirées du Manifeste Communiste de 1848 : "La grande industrie a créé le marché mondial (...) Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l'adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment dans le pays même, mais aussi dans toutes les parties du globe. A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. (...) Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent ; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée (...)" Le journaliste de Time prend ceci pour une description valable de la nature du capitalisme depuis 150 ans. En fait, Marx et Engels voyaient dans l'élimination par la bourgeoisie des anciens modes de production, féodal et autres, et dans la création d'une économie mondiale, la tâche historique du capitalisme. Avec cette réalisation, la révolution internationale de la classe ouvrière devenait possible. Mais, sans une révolution prolétarienne et dans un monde entièrement inféodé au capitalisme, depuis environ 100 ans, l'économie bourgeoise n'a plus été un système dynamique qui échangeait simplement des marchandises. Tout au contraire, le capitalisme est devenu depuis longtemps un obstacle au véritable développement des forces productives, ce qui est la vraie raison de toutes les guerres et des catastrophes qui ont décimé l'humanité depuis le début du 20e siècle. L'économie capitaliste mondiale a été un pas en avant par rapport à la production pré-capitaliste, parce qu'elle a créé les bases pour une révolution internationale de la classe ouvrière et la création d'une société communiste ; mais, si cette possibilité ne se réalise pas, la survie du capitalisme ne peut amener l'humanité qu'au désastre.

Une classe pour le communisme

George Monbiot, un des principaux défenseurs de "l'antimondialisation" a dit que "en termes numériques [cette dernière] est le plus important mouvement de protestation dans l'histoire du monde". (Guardian, 24 juillet 2001) Il arrive à cette conclusion en affimant que "presque tout le monde est d'accord que le monde serait meilleur" sans les activités des grandes entreprises et que "la plupart des gens (...) seraient heureux de voir les sièges de Balfour Beatty ou de Monsanto démantelés par l'action non-violente". Le "mouvement de protestation" dans l'esprit de Monbiot est "important" seulement parce qu'il comprend tous ceux qui sont déçus par un aspect quelconque de la vie moderne. Cela inclut tout le monde, depuis ceux qui s'inquiètent de la "globalisation", jusqu'à ceux qui donnent pour l'aide humanitaire, en passant par les gauchistes qui souhaitent un renforcement du rôle de l'Etat dans le capitalisme, mais cela inclut aussi ceux qui commencent à ressentir que le seul véritable "anticapitalisme" est celui qui entraîne la mobilisation de millions de prolétaires contre la domination de l'Etat bourgeois.
Quant au titre de "plus important mouvement de protestation de l'histoire, les meilleurs candidats appartiennent à l'histoire du mouvement ouvrier. Chaque lutte ouvrière est une protestation contre les conditions de l'existence prolétarienne. Entre 1917 et 1923, par exemple, la classe ouvrière a pris le pouvoir en Russie, s'est engagée dans des insurrections massives en Allemagne, a secoué l'Italie, la Hongrie et l'Autriche de fond en comble, et a mené des luttes acharnées en Grande-Bretagne, en Espagne, aux Etats-Unis, en Argentine et au Brésil. Plus récemment, entre 1983 et 1989, il y a eu des luttes ouvrières importantes dans les pays d'Europe occidentale et aux Etats-Unis, mais aussi en Amérique latine, en Asie, en Europe de l'Est et en Afrique. Plus importantes en nombre que le "mouvement de protestation" de Monbiot, la signification réelle des vagues internationales de luttes ouvrières est bien plus grande encore parce que la classe ouvrière - au coeur de l'économie capitaliste - a la capacité de détruire le capitalisme et de construire une société basée sur des rapports de solidarité. La lutte de la classe ouvrière a pour perspective ultime l'établissement d'une commmunauté humaine mondiale. Parce que l'organisation et la conscience sont les seules armes que détient la classe ouvrière, les luttes et les discussions d'aujourd'hui sont déjà des pas importants pour faire de cette perspective une réalité.

(D'après World Revolution)
Barrow (30 août)