Révoltes en Kabylie : Le désordre règne à Tizi-Ouzou

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Le ramassis d’assassins qui compose l’Etat algérien a encore laissé libre cours à sa folie meurtrière. En réprimant sauvagement les manifestations qua connues la Kabylie entre le 22 avril et le 6 mai, le pouvoir algérien manifeste cet amour si cher de "l’ordre" qui caractérise la classe bourgeoise dans tous les pays du monde. C’est près de 60 personnes tuées, des jeunes, des enfants encore pour la plupart, et plus de 600 autres blessées, parfois mutilées, pour avoir été tirées comme des lapins par les unités anti-émeutes de la gendarmerie. Celle-ci a fait feu à balles réelles sous le prétexte à peine croyable qu’il n’y avait plus de balles en caoutchouc !

Quelles étaient les causes et les motivations de ces manifestations massives qui ont rapidement pris l’allure d’émeutes et de guerre de rues, d’attaques en règle des bâtiments publics et de gendarmeries notamment ? Les causes immédiates sont simples et brutales : un lycéen s’est fait lyncher dans un commissariat le 18 avril, et l’arrestation musclée de 3 autres lycéens dans la région de Béjaïa le 22 avril pouvait laisser penser qu’ils subiraient le même sort. Ce type de comportement des forces de "sécurité" a rapidement fait penser qu’il pouvait s’agir dune nouvelle provocation de la part des clans qui se partagent l’Etat, d’autant que "depuis trois semaines, la région était chauffée à blanc par de nombreux incidents" (Libération 30 avril 2001). De la même façon, le journal Le Monde du 30 avril faisait état que "la rumeur qui court en Kabylie, c’est qu’il s’agit dune provocation délibérée dune partie du pouvoir qui veut jeter de l’huile sur le feu dans la région, pour trancher des conflits internes en son sein".

De telles provocations ne sont pas impossibles et correspondent effectivement au mode de fonctionnement habituel de l’Etat algérien, dominé par les rivalités entre fractions de l’armée qui détient la réalité du pouvoir, de la sécurité militaire ou de la gendarmerie. En particulier les difficultés actuelles du président Bouteflika, pourtant mis en place par l’armée en remplacement de Zéroual en 1999, montrent qu’il na plus le soutien total de celle-ci. Par exemple, à la différence d’octobre 1988 où c’est l’armée qui avait noyé dans le sang les émeutes, faisant des centaines de victimes, cette fois, elle a laissé les forces de gendarmerie de l’Etat accomplir la sinistre besogne du maintien de l’ordre, tandis que des journaux contrôlés par les militaires n’hésitaient pas à accabler le président.

Par ailleurs, le projet de Bouteflika de "concorde civile" pour en finir avec une guerre civile qui a fait plus de 200 000 morts ces dix dernières années, est un lamentable échec. Tout au plus a-t-il permis à quelques leaders islamistes, assassins notoires, de reprendre place parmi leurs pairs dans le cadre "légal" de l’Etat, tout en aggravant les tensions avec l’armée qui ne veut pas être le dindon de cette farce réconciliatrice. On assiste ainsi ces derniers mois à une augmentation des tueries quotidiennes qui terrorisent la population civile, sans qu’il soit vraiment possible de savoir précisément qui, des GIA, de l’AIS ou de l’armée, se trouve derrière ces massacres.

Il est donc très probable que l’armée prépare déjà l’après-Bouteflika en le discréditant largement dans la population. Ce serait un régime de faveur en comparaison au traitement réservé au président Mohamed Boudiaf, purement et simplement liquidé le 29 juin 1992, alors que c’est l’armée elle-même qui lavait tiré de son exil pour le mettre à la tête du Haut Comité d'Etat, à la suite du coup d’Etat de janvier 1992 qui, en voulant empêcher la victoire du FIS aux élections législatives, a été le déclencheur de la guerre civile.

Si on ne peut écarter que des fractions de la bourgeoisie militaire algérienne aient joué un rôle dans les évènements récents, ce n’est pas pour autant la cause fondamentale du caractère massif et déterminé des manifestations. C’est bel et bien l’effroyable état de décomposition économique et sociale de l’Algérie qui pousse à la révolte des populations de plus en plus désespérées.

Si dans un premier temps, la grande presse algérienne et française (surtout Le Monde et Marianne) a mis en avant la spécificité culturelle berbère, il lui a bien vite fallu reconnaître que "les demandes économiques et sociales ont pris le pas sur la revendication identitaire" (Le Monde 30 avril 2001), revendication identitaire qui existait surtout dans la tête de journalistes toujours plus prompts à évoquer la poésie ancestrale du "peuple berbère" que les misérables conditions de vie que connaissent les ouvriers et leurs familles aujourd’hui, beaucoup plus à l’aise avec les intellectuels qui s’étaient affirmés dans le "printemps berbère" de 1980 qu’avec ces masses anonymes et violentes. Pourtant, déjà en 1980, le mouvement de protestation qui était effectivement parti sur la base identitaire donnée par les étudiants berbères n’avait trouvé sa force réelle que par le soutien du "personnel de l'hôpital de Tizi-Ouzou" et des " ouvriers de la Sonelec (usine de matériel électrique) et de l'usine de textile proche de Dra Ben Khedda" (Le Monde Diplomatique, décembre 1980).

La situation matérielle et morale des ouvriers algériens s’est constamment dégradée ces vingt dernières années : "près de 40% des 30 millions d’algériens vivent aujourd’hui au dessous du seuil de pauvreté" (Le Monde du 13 mars 2001) et "un actif sur trois est au chômage, le revenu par habitant s’est effondré de 3600 dollars à 1600 dollars en dix ans" (Le Nouvel Observateur du 10 au 16 mai 2001) tandis qu "en matière de santé [] on observe un retour en arrière de trente ans dans l’accès aux soins. Le taux de mortalité infantile grimpe en flèche. Et nous avons un million d’enfants mal nourris" (Djillali Hadjadj, auteur de Corruption et démocratie en Algérie, interrogé dans Marianne n° 211). Cela n’empêche pas la classe dominante d’augmenter de 25% le 15 février dernier le lait, aliment de base pour les enfants.

Sans aucun espoir de travail ou de vie sociale acceptable, subissant une pression politique (corruption généralisée, brutalité policière, actes terroristes) et morale étouffantes (dans leur sexualité par exemple et dont le pendant est le développement de la prostitution, y compris la prostitution institutionnelle qu’est le mariage forcé), les jeunes sont atteints de plein fouet par l’idéologie du "no-future", de ce pessimisme propre à la bourgeoisie en décomposition, quelle communique à l’ensemble de la société et qui se traduit par une recrudescence importante des suicides. En même temps qu’ils réclamaient du travail et des logements, beaucoup de jeunes criaient "nous sommes déjà morts" dans les manifestations de Tizi-Ouzou.

Les jeunes générations n’ont d’autre choix que l’exil vers un hypothétique Eldorado économique qu’ils situent quelque part en Europe, ou bien rester et se résigner au chômage, aux expédients et à la contrebande pour survivre, pour ceux qui auront la force de résister aux sirènes islamistes. Et pour ceux qui protesteraient, l’Etat leur expliquera à coup de balles explosives en pleine tête, quelle est la voix du salut d’Allah.

Les partis d’opposition, quant à eux, attendent de l’extérieur des solutions miracles. En cela ils confirment, si besoin était, qu’ils ne défendent en rien les intérêts de la classe ouvrière, dont la force est en elle-même, dans son unité. Le sauveur est évidemment Dieu pour le Front Islamique du Salut qui entend lutter contre "l’aliénation de l’Islam" (déclaration du 30 avril). Pour le Front des Forces Socialistes (FFS) de Hocine Aït-Ahmed, c’est de la communauté internationale que viendra la lumière. Il a donc multiplié les appels aux dignes représentants de la paix que sont l’ONU, Georges W. Bush et l’OTAN. Quant au Parti des Travailleurs (PT), adorateur trotskiste du capitalisme d’Etat, il s’oppose au "démantèlement des bases matérielles de la nation" et lance de vibrantes suppliques au président Bouteflika : "le président de la République est le premier responsable devant le nation. Il doit prendre des mesures politiques d’urgence à même d’éviter le pire, ordonner l’arrêt immédiat de la répression, décréter le tamazight langue nationale. Les président doit exercer ses pouvoirs constitutionnels avant qu’il ne soit trop tard."

L’élément le plus positif est sans doute le surgissement de comités de quartiers, expression confuse de la volonté de la population de prendre ses affaires en main. C’est la réunion générale des délégués de ces assemblées, tenue à Iloula le 17 mai, qui est à l’origine des nouvelles manifestations de ces derniers jours (le 20 mai et la "marche noire" du 21 mai). Il ne faut pas se faire d’illusion sur le niveau de conscience immédiat qui pourrait se manifester dans ces assemblées, très marquées par le poids des traditions. En même temps, la possibilité de jonction entre ces assemblées et les ouvriers qui entrent sporadiquement en grève générale (comme le 19 mai dans la région de Béjaïa) serait de toute évidence un élément favorisant la réflexion dans la classe ouvrière, condition nécessaire pour dépasser le stade dune révolte aveugle vouée à la répression armée ou à la récupération par les partis bourgeois.

Bien sûr les chausse-trappes seront nombreuses, mais comment pourrait-il en être autrement, compte tenu des conditions extrêmement défavorables dans lesquelles la classe ouvrière devra mener la lutte en Algérie ? Le poids de l’illusion démocratique, en particulier, sera un obstacle important dans cette prise de conscience. En faisant de la corruption la cause de la misère, les partis démocratiques, en Algérie, comme en France, masquent que c’est la crise du capitalisme, en poussant jusqu’à l’extrême l’économie de pénurie, qui génère bureaucratisme et corruption (on sait que l’économie algérienne repose essentiellement sur la rente pétrolière qui représente 97% de ses exportations et qu’en retour elle importe à plus de 90% des produits alimentaires de subsistance). Les ouvriers en France ont une responsabilité particulière vis-à-vis de leurs frères de classe de l’autre côté de la Méditerranée, en dénonçant la corruption qui règne largement ici aussi ; en faisant preuve de la plus grande solidarité dans les luttes entre tous les ouvriers, qu’ils soient "d’origine" française ou des pays du Maghreb ; en montrant que les enfants des ouvriers algériens dont la bourgeoisie s’était abondamment servie lors de la reconstruction d’après-guerre connaissent ici aussi chômage et exclusion. Si en France la gendarmerie et les forces spéciales n’interviennent pas systématiquement de façon violente, c’est que dans l’immédiat les forces d’encadrement social que sont les syndicats, les associations, les partis, et tout le cirque démocratique se révèlent bien plus efficaces pour maintenir la domination de classe. Mais sur le fond, bourgeoisies française et algérienne sont de même nature et défendent les mêmes intérêts, comme l’épisode de l’organisation de la fuite du général tortionnaire Khaled Nezzar la récemment illustré[1]. A nous, ouvriers, de prendre en main nos grèves, de renforcer notre unité, de regrouper nos forces, pour redonner une perspective politique seule à même de saper le pouvoir de ces Etats criminels bien plus sûrement que ne pourront jamais le faire les émeutes du désespoir.

BTD (23/05/2001)

[1] Lors de sa visite en France le 25 avril dernier, Le Canard Enchaîné du 2 mai 2001 a noté que le ministre français des Affaires Etrangères, Hubert Védrine, a été particulièrement "soft" avec le régime algérien que la France tient à bout de bras : "l’histoire entre la France et l’Algérie ne prédispose pas la France à distribuer des bons et des mauvais points, à dire ce qu’il faut faire, à donner des leçons, à condamner" (déclaration du 29 avril Le Monde 30/04/2001)