Réponse au "Prolétaire" (PCI) - A propos des luttes à Cellatex et Adelshoffen

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Dans le numéro 304 de RI (septembre 2000), nous avons pris position sur la campagne qui avait agité les médias durant l'été autour des luttes à Cellatex et dans d'autres entreprises (Adelshoffen, Forgeval...). Dans notre article, intitulé "Un exemple à ne pas suivre", nous avons montré comment et pourquoi les moyens utilisés dans ces luttes (le déversement d'acide sulfurique dans une rivière dans le cas de Cellatex, la menace de faire sauter l'usine à Adelshoffen...) ne pouvaient pas représenter une avancée pour la classe ouvrière dans son ensemble. Nous avons notamment développé que ce n'est pas par hasard si justement ces méthodes avaient eu droit à de grands coups de projecteurs de la part des médias bourgeois et si le gouvernement n'avait pas hésité à encourager leur exemple en concédant des avantages substantiels, notamment aux grévistes de Cellatex.

En réaction à notre article, Le Prolétaire n° 455[1], nous adresse une polémique acerbe, dans laquelle nous sommes accusés d'avoir voulu "calomnier cette lutte", soupçonnés de nous ranger "aux côtés des adversaires de la lutte ouvrière" et finalement traités de "pacifistes" qui "craignent en réalité le retour de cette lutte de classe qui ne pourra pas ne pas s'accompagner d'explosions brutales de luttes, d'affrontements violents". Pourquoi ? Parce que nous aurions "violemment condamné" des luttes qui, au contraire pour le PCI, auraient "donné au prolétariat la leçon que seule la lutte véritable peut payer". Pour Le Prolétaire, elles ont constitué un exemple à suivre en ce qu'elle ont été "une contribution de première importance à la rupture avec la collaboration de classe et son pacifisme, son légalisme, ses méthodes bien sages et bien responsables (...), une contribution à la reprise du chemin de la lutte de classe ouverte." C'est bien cette appréciation que nous ne pouvons pas partager avec les camarades du PCI.

Fidèles au Manifeste Communiste qui proclame : "De temps à autre les travailleurs sont victorieux, mais leur triomphe est éphémère. Le vrai résultat de leurs luttes, ce n'est pas le succès immédiat, mais l'union grandissante des travailleurs", nous pensons que ce n'est pas à l'aune du succès immédiat obtenu que les révolutionnaires peuvent apprécier le vrai résultat des luttes ouvrières. Ce que les révolutionnaires encouragent, là où ils voient un réel renforcement et une "contribution à la reprise du chemin de la lutte de classe ouverte" pour le reste de la classe, c'est notamment ce qui, bien au delà du caractère éphémère des gains obtenus, contribue à l'union grandissante des travailleurs.

Or ce qui a "distingué" Cellatex et Adelshoffen, par rapport à d'autres luttes contre des licenciements qui sont restées aussi isolées qu'elles, est-il quelque chose qui, franchement, contribue à cette union grandissante et qui montrerait le chemin pour briser l'isolement ? Quelle que soit la détermination, bien réelle, des prolétaires de Cellatex à ne pas accepter passivement les licenciements et la reprise de la combativité que ces luttes ont exprimé, il faut répondre pourtant non. Nous persistons et signons pour dire que la "violence" qui les a caractérisées et qui excitent tellement le PCI, n'en font pas pour autant un exemple à suivre. Parce que justement elles ne pouvaient pas apporter une réponse au besoin de rompre l'isolement et d'aller chercher la solidarité de classe effective des autres fractions de la classe ouvrière.

Nous sommes certes d'accord avec Le Prolétaire pour dénoncer "l’écœurante idéologie démocratique omniprésente", qui présente l'environnement comme "notre bien à tous", "alors que cet environnement malsain est saccagé en permanence par les ravages du capitalisme". Mais quand le PCI crie que les ouvriers de Cellatex, en versant de l'acide sulfurique dans un affluent de la Meuse, "ont même osé s'attaquer à l'environnement et ils ont eu raison !", on peut se demander si ce ne sont pas les camarades qui ont justement perdu la raison. D'un côté, Le Prolétaire nous dit très justement que "les premières victimes (de la pollution) sont les prolétaires contraints de travailler et de vivre en permanence dans ces environnements désastreux" (ils en sont généralement conscients, d'ailleurs), et que la majorité de la classe ouvrière reste encore hésitante à entrer en lutte. D'un autre côté, les camarades nous assènent que "ce n'est pas vrai que l'utilisation de méthodes de luttes radicales  ne peuvent qu'isoler, diviser les travailleurs, les désolidariser les uns des autres".  Sauf que, dans le cas qui nous occupe, ils ne voient pas tout ce que la violence de ces "méthodes radicales" avait de désespéré, en quoi elle était moins dirigée contre leurs exploiteurs (qui se fichent pas mal de l'environnement) que contre eux-mêmes. "Tout prolétaire combatif sera à leurs côtés" lance le PCI, et  probablement, veut-il dire que tout prolétaire combatif sera encouragé à faire la même chose de son côté, puisque "cela a payé à Cellatex". Mais cela ne fera pas avancer d'un pouce le développement d'une véritable solidarité de classe et encore moins décidera la masse des hésitants à entrer en lutte. Poussons l'argument du PCI plus loin. Si demain, les ouvriers de l'Etang de Berre se trouvent face à la fermeture, et font sauter les immenses complexes pétroliers à côté de Marseille, Le Prolétaire criera-t-il toujours "ils ont osé, ils ont eu raison" ? Et si, après-demain, on fermait une centrale nucléaire ?.. Comme nous a écrit un de nos lecteurs, "Le PCI traite les ouvriers comme des demeurés, ils apprécieront".

En fait, et plus généralement, ce qui fait s'emballer les camarades du Prolétaire, là où ils voient une "contribution à la reprise du chemin de la lutte", c'est dans ce qui, en apparence, rompt avec "la collaboration de classe et son pacifisme, son légalisme, ses méthodes bien sages...". Nous pouvons rassurer les camarades, notre propos n'est nullement de nier le caractère nécessairement violent de la lutte de classe, ni de sombrer dans un quelconque pacifisme. Il est exact, par exemple, que le sacro-saint "respect de l'outil de travail", fait partie traditionnellement de l'arsenal idéologique de l'encadrement syndical. Et ce n'est pas par hasard : les syndicats le font justement pour mieux attacher les prolétaires à LEUR entreprise et les enfermer dans l'illusion que leur combat serait un combat pour revendiquer une partie de la propriété du capital particulier qui exploite leur force de travail (au même titre que le font les idéologies et les pratiques autogestionnaires chères aux anarcho-syndicalistes par exemple). Pour autant cela ne veut pas dire que, pour dépasser l'enfermement syndical, il suffit de prendre le contre-pied de cette idéologie du respect de l'outil de travail en faisant du sabotage de celui-ci une panacée. La radicalité violente de l'action ne contient pas en soi la perspective de briser le cadre étroit de l'usine, de la défense de la région ou de la nation. Toutes les opérations "coup de poing" dont la CGT s'est fait le spécialiste, notamment dans les années 70 et 80 sont là pour le montrer. Les opérations pneus brûlés, les blocages d'autoroute ou de chemin de fer ont été largement prônées et mises en oeuvre à ne plus en finir par les "syndicats collaborationnistes". Et qu'en est-il des leçons de Longwy-Denain en 1979, quand la CGT organisait le renversement des wagons de minerai de fer venant d'Allemagne (méthodes "illégales" et "radicales" s'il en est), afin de détourner la lutte des sidérurgistes vers la défense patriotarde de l'industrie française ? Beaucoup de ces formes d'actions, en soi, auxquelles on peut ajouter la séquestration de dirigeants, font effectivement partie de l'océan de phénomènes de la lutte de classe et de son caractère nécessairement violent, mais la plus ou moins grande violence n'est nullement en soi une garantie de radicalisation sur le fond : c'est-à-dire dans le sens de l'élargissement des moyens et des buts du combat.

Le PCI piégé par les médias de la "démocratie blindée"

Près de la moitié de l'article du Prolétaire est consacrée à des assertions ironiques sur l'idée que "la bourgeoisie (ait) machiavéliquement élaboré un plan diabolique, heureusement percé à jour par le CCI". Il s'amuse notamment à relever des prétendues contradictions dans ce que nous avons écrit sur le rôle joué par les médias et par la politique du gouvernement dans ces événements. "Il faudrait savoir,", ironise-t-il, "ou bien la bourgeoisie s'est montrée 'compréhensive' pour ces méthodes ou bien elle les a dénoncées comme destructrices". Chers camarades, elle a fait effectivement fait les deux, et il n'y a là de "contradictions insolubles" que pour ceux qui ne veulent pas voir.

A n'en pas douter, le PCI lui-même s'est laissé piégé : pour lui, la place accordée par les médias à la grève de Cellatex apporte d'abord la preuve que c'est la force de cette lutte qui aurait contraint la bourgeoisie à s'en faire l'écho et à concéder des résultats appréciables aux grévistes. Ensuite, le fait que la propagande bourgeoise l'ait assimilée au terrorisme et à la destruction de "notre environnement à tous" suffit pour le PCI à démontrer qu'elle voulait empêcher que l'exemple soit repris ailleurs.

"Malgré cela, malgré des situations qui paraissent sans espoir", nous dit le PCI, "les ouvriers de Cellatex et d'ailleurs ont montre à tous leurs frères de classe qu'il est possible de résister et qu'il est possible de remporter des concessions non négligeables". Mais il ne voit pas que ce sont les médias bourgeois qui se sont servis des ouvriers de Cellatex pour "montrer" à leurs frères de classe qu'on peut gagner des concessions par une lutte isolée, à condition de recourir à des moyens désespérés. Encourager l'idée que ces méthodes sont le seul moyen de gagner, tout en dénonçant ce qu'elles ont de destructeur est effectivement ce que voulait faire la bourgeoisie : jeter en pâture ce prétendu "seul moyen" aux prolétaires confrontés aujourd'hui à des plans de licenciements similaires, tout en décourageant la possibilité de solidarité de la part de leurs frères de classe, en comptant bien sur le fait qu'ils ne puissent pas se reconnaître dans ces fameuses "méthodes".

En passant, Le Prolétaire cautionne complètement l'illusion, très présente dans ces luttes, que ce serait parce que les ouvriers de Cellatex "ont osé s'attaquer à l'environnement" qu'ils ont attiré l'attention des médias sur leur sort et réussi à faire connaître à "l'opinion publique" la violence du plan de licenciements dont ils étaient victimes. Or, les révolutionnaires ont le devoir d’expliquer en quoi ceci est une illusion : que les médias ne sont rien d’autre qu’une partie de l’appareil de l’Etat garant de l’ordre social ; et que les ouvriers en lutte ne peuvent attendre aucune aide ni des médias, ni de cette mythique "opinion publique", qui en est la créature.

Mais pourquoi donc les grands médias nationaux ont-ils fait tant de barouf sur Cellatex et Adelshoffen, alors qu'ils ont en général l'habitude d'être très discrets sur les luttes locales et isolées de ce genre ? Parce que la classe dominante aurait réellement craint la menace sur "notre environnement à tous" ou bien parce qu'il était dans son intérêt de leur faire de la publicité ?

Ce n'est sûrement pas Le Prolétaire qui se fait des illusions sur "l'objectivité" et "l'impartialité" des médias bourgeois. C'est le PCI des années 70, rappelons-nous, qui utilisait très justement l'expression "démocratie blindée" pour décrire le pouvoir de coercition idéologique de l'État bourgeois dans les pays occidentaux développés. Un Etat qui, derrière des apparences démocratiques, exerce un contrôle totalitaire sur l'ensemble de la vie sociale et plus particulièrement sur tout ce qui concerne la lutte de classe et la propagande anti-ouvrière. Nous ne croyons pas que les camarades du Prolétaire aient le moindre doute là-dessus : malheureusement, ils n'en tirent aucune conclusion.

C'est ainsi qu'ils n'ont pas vu que la première leçon que la bourgeoisie a voulu faire passer, c'est un des mensonges les plus dangereux des syndicats, staliniens, sociaux-démocrates, gauchistes, et tutti quanti -mais aussi une des illusions les plus dangereuses dans les têtes des ouvriers eux-mêmes. C'est l'idée que la lutte peut être victorieuse en s'enfermant dans l'usine. Cette illusion est en partie responsable de toute une série de grandes défaites de la classe ouvrière : le mouvement des occupations d'usine en Italie dans les années 20 ; la grève massive de 1968  en France, quand les ouvriers ont suivi les consignes d'occupation de la CGT -pour ne pas parler d'une foule de défaites de moindre portée depuis. Par contre, c'est l'ouverture, l'extension vers d'autres ouvriers, qui a permis aux ouvriers polonais (malgré toutes les faiblesses du mouvement que nous avons analysées par ailleurs) de tenir tête à l'Etat et faire trembler la bourgeoisie internationale.

L'intérêt de la bourgeoisie à accréditer cette idée de la possibilité de victoire dans une lutte isolée est tel que l'État a même été prêt à payer de sa poche le supplément de primes octroyé aux ouvriers de Cellatex. Contrairement à ce que la propagande bourgeoise veut nous faire croire, il ne s'agit pas ici d'une lutte offensive qui a réussi à arracher des concessions aux patrons grâce à des méthodes de lutte radicales ; il s'agit d'une lutte défensive que l'appareil de la propagande étatique a su détourner à son profit, au prix (dérisoire par rapport au budget de l'État) de quelques primes.

Pourquoi la bourgeoisie française se donne tant de peine -et de frais, même petits- pour une telle campagne ? Bien sûr, nous ne croyons pas, comme nous fait dire le PCI, que "la classe ouvrière a une belle et pure conscience, au point qu'elle serait sans doute sur le point d'entrer en lutte massivement, voire de faire la révolution, mais patatras, la bourgeoisie n'arrête pas de lui pourrir la conscience, de la déboussoler, de la troubler par des pièges les plus abracadabrantesques (les mêmes pièges que les ouvriers "ont énormément de difficulté à éviter" comme vous le dîtes, camarades ?)". Par contre, nous sommes profondément convaincus que la crise de l'économie bourgeoise va en s'empirant, que les conditions de vie de la classe ouvrière ne cessent de se dégrader, et que c'est la nécessité matérielle qui poussera les ouvriers, y compris ceux qui sont aujourd'hui "encore apathiques, encore hésitants", à entrer en lutte. Nous sommes convaincus que les conditions de la lutte, et -soulignons-le- l'intervention déterminée des communistes, pousseront les ouvriers à chercher les moyens qui permettront à la lutte d'avancer et de gagner en force. Ces moyens s'appellent : solidarité, extension, organisation, envers et contre la légalité, la propagande, et le terrorisme de l'État bourgeois de la "démocratie blindée". Finalement, et peut-être c'est ici que Le Prolétaire ne nous suit pas, nous sommes également convaincus que la classe bourgeoise en est consciente -du moins partiellement- et qu'elle se prémunit dès aujourd'hui contre une telle éventualité. Elle le fait déjà en saucissonnant par tous les moyens les tentatives de luttes, en élevant en "exemple à suivre" des luttes isolées comme celles de Cellatex et Adelshoffen.

D'ailleurs, est-ce que Le Prolétaire ne suggère pas la même chose, quand il parle de "l'action étouffante de toute l'innombrable bande des pompiers sociaux (...) jusqu'aux différentes bonzeries syndicaux (sans oublier les résidus de gauche)..." ? S'il n'y a rien à étouffer, alors pourquoi cette "action étouffante" ?

"Les seules armes qu'ils avaient sous la main" ?

L'élémentaire solidarité des révolutionnaires avec les prolétaires en grève, ne doit pas les dispenser d'assumer leur devoir de critique à l'égard des faiblesses de la lutte. C’est un devoir que Le Prolétaire échoue lamentablement à remplir, obnubilé qu'il est par un radicalisme de surface et un certain moralisme anarchisant.

Car, le PCI a beau dire que les révolutionnaires "ne cherchent pas à cacher les faiblesses" des luttes, avec leur cri "ils ont eu raison", ils ne font rien d'autre. Et, de ce fait, ils abandonnent complètement le rôle critique des organisations politiques prolétariennes auprès de leur classe. Ils ne font que lui courir derrière.

Le PCI cherche à ridiculiser notre point de vue en prétendant que la seule proposition que nous soyons capable d'opposer à "l'exemple de Cellatex" serait "la perspective fantastique de déclencher, on ne sait comment, un mouvement de l'ampleur de celui de 1980 en Pologne". Il nous explique que, dans le contexte actuel, avec toutes les difficultés liées à l'isolement, avec leurs frères de classe encore hésitants à rentrer en lutte, les ouvriers de Cellatex ont eu le mérite "d'utiliser les seules armes qu'ils avaient sous la main" et qu'on ne peut pas leur reprocher à eux l'apathie des autres prolétaires.

Autrement dit, Le Prolétaire reprend à son compte le message même que la bourgeoisie a adressé à la classe ouvrière à propos de ces événements, c'est-à-dire, en substance : "Les actions désespérées  telles que le déversement d'acide sulfurique dans une rivière sont les seuls moyens qui restent aux exclus de la croissance en butte aux licenciements". Le Prolétaire n'a pas plus à dire que la bourgeoisie : dans la période actuelle, la seule arme qu'on ait sous la main, c'est la violence désespérée et isolée, enfermée sur l'usine.

Nous persistons et signons pour dire que ce n'est pas vrai. L'envoi de délégations à d'autres entreprises, la distribution de tracts mettant en avant les objectifs communs avec les autres prolétaires, la recherche d'une solidarité DE CLASSE (et non pas des "citoyens"), sont des perspectives d'actions concrètes que les révolutionnaires doivent défendre DES AUJOURD'HUI dans les luttes défensives actuelles. S'ils ne le font pas, au nom du fait que la grève de masse n'est pas immédiatement à l'ordre du jour, ils ne remplissent pas leur rôle de révolutionnaires. Ils sont de simples observateurs de l'agitation sociale.

A/P

[1] Le Prolétaire, organe du Parti Communiste International- Editions Progamme, 3 Rue Basse Combalot 69007 Lyon.