Manifestations lycéennes : Pourquoi et comment la bourgeoisie a étouffé le mouvement des lycéens

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Après deux mois de mobilisation dont l’ampleur ne cessait de croître, la protestation lycéenne a subi un coup d’arrêt brutal lors de la manifestation du 8 mars. Entachée de violences, cette journée a créé une crainte de se mobiliser chez les lycéens, déclenchant ainsi logiquement la perte de vitesse du mouvement. Pour ces jeunes qui pensaient obtenir le retrait du plan Fillon sous leur pression, la désillusion est amère. Mais cette expérience doit servir de leçon. Et pour cela, il faut se pencher avec lucidité sur la signification de ce mouvement.

Ces luttes lycéennes s’inscrivent dans un contexte particulier. Depuis l’année 2000 environ, il se développe lentement une réflexion de fond au sein de la classe ouvrière. Face aux déchaînements guerriers (Irak, Afghanistan…), aux attaques incessantes du capital (Sécurité sociale, retraite, allocations chômage et RMI, salaire…), la faillite de ce système d’exploitation devient à la fois de plus en plus criante et de moins en moins supportable. Partout sur la planète, le prolétariat retrouve petit à petit le chemin de sa lutte, de son unité et de sa conscience. C’est dans cette ambiance, dans cette dynamique qu’il faut comprendre le mouvement lycéen et les craintes de la bourgeoisie.

Un spectre hante les rues : le spectre de la classe ouvrière

Avec l’approfondissement de la crise, la plus grande partie de la jeunesse lycéenne voit s’assombrir son avenir. Eviter le chômage ou un boulot aux conditions inhumaines devient peu à peu mission impossible. Ici, la majorité des jeunes rejoignent donc les inquiétudes de l’ensemble de la classe ouvrière. Cette unité d’intérêt fut d’ailleurs maintes fois exprimée consciemment : "On ne peut pas se limiter à manifester seuls. On se bat aussi pour les profs, ils doivent être avec nous. Ils ne cassent pas seulement l’Education nationale : le gouvernement a attaqué les retraites, la Sécu. On est conscients qu’on ne se bat pas juste pour notre cause", "Le 10, nous serons avec les salariés, nous feront converger nos mobilisations et nos mots d’ordre contre le plan Fillon, contre la casse des retraites…" (Rouge du 10 mars 2005). Et l’un des slogans les plus répandus au sein des manifestations de ce début d’année était "Y’en a ras le bol de ces guignols qui ferment les usines, qui ferment les écoles" !

Dans ce contexte, la réforme Fillon ne fut qu’un détonateur. Comme l’affirme l’éditorial de Libération du 9 mars : "L’agitation lycéenne cristallise une inquiétude qui préexistait à la réforme". Ainsi, sans constituer l’avant-garde révolutionnaire et malgré toutes ses faiblesses interclassistes, le mouvement lycéen est révélateur du malaise ambiant. Beaucoup de jeunes liés, de par leur origine, à la classe ouvrière mettent en évidence à travers leurs slogans le fait que le capitalisme n’attaque pas tel ou tel secteur mais l’ensemble de la classe, sous tous les aspects de sa vie : à la retraite, au travail, à l’école. Ce qui alimente inévitablement la réflexion sur la nécessité d’unité et de solidarité dans la lutte. Ce n’est donc pas par hasard si l’Etat a choisi d’envoyer des casseurs le 8 mars, deux jours avant la manif des salariés ‘public-privé’ à laquelle les lycéens promettaient de venir nombreux.

L’Etat terrorise les lycéens

Il ne fait aucun doute que l’Etat a délibérément instauré un climat de peur au sein des cortèges lycéens lors de la manifestation de 8 mars.

Ce jour-là, à Paris, mais aussi à Lyon, à Toulouse, et même à Rouen, des individus organisés en bandes sont venus "casser" du lycéen. Ces voyous sont clairement le produit de cette société nauséabonde. Sans perspective, ces jeunes désœuvrés sont aspirés dans une spirale de haine et de destruction ; leurs seuls liens sociaux sont des rapports de violence et d’affrontement. Cette couche de la société formant le lumpen est depuis toujours un vivier pour la bourgeoisie dans son combat contre la classe ouvrière. L’Etat a donc encore une fois utilisé et instrumentalisé ces bandes.

D’abord, dans les jours qui ont précédé la manifestation, la presse s’est répandue en faits divers, soulignant chaque agression, chaque vol, et pointant du doigt les ‘racailles’. Tout a été fait pour préparer le terrain, exciter les délinquants.

Ensuite, un véritable "permis d’agresser" a été délivré par les forces de l’ordre en laissant faire, sous leurs yeux, vols, rackets, tabassages… Les témoignages de cette passivité policière fourmillent : "Des bandes fondent sur les lycéens, les plaquent contre un mur et les dépouillent. Ou se glissent à l’intérieur du cortège et tabassent. Un agent des renseignements généraux voit tout : "c’est trop compliqué d’intervenir" (Libération du 9 mars) ; "c’était affreux, raconte une lycéenne (…). Deux copains se sont fait dépouiller à cinq mètres des CRS. J’ai couru les chercher. Ils m’ont répondu qu’ils n’avaient pas d’ordre du ministre pour intervenir" (Libération du 11 mars).

Enfin, pour "parfaire le travail", les rares interventions policières ont été des agressions brutales à l’encontre… des lycéens manifestants : "un lycéen remonte du métro choqué : "en bas, les CRS frappent sans distinction." (Libération du 9 mars).

Cette manœuvre a été particulièrement efficace puisque la manifestation lycéenne fut un véritable fiasco, se déroulant sous la marque de la démobilisation et du découragement.


Si la bourgeoisie a employé une telle méthode afin de briser la dynamique, ce n’est absolument pas qu’elle craignait en soi les lycéens. Pour elle, peu importe que dix, vingt ou cent milles élèves ne soient pas en cours mais dans la rue. Ce sont plutôt les préoccupations ouvrières d’une partie de ces lycéens, parce qu’elles correspondent au questionnement de l’ensemble de la classe, qui ont retenu toute l’attention de la bourgeoisie. Pour comprendre ainsi la signification profonde de ce mouvement et ne pas se laisser impressionner par sa seule apparence spectaculaire, il nous faut nous débarrasser de toutes les illusions et mystifications répandues par les forces de gauche.

Le mouvement lycéen, un mouvement interclassiste

Les lycéens, comme les étudiants, ne constituent pas une classe dans la société. Une classe est définie par sa place au sein des rapports de production. Dans la mesure où la jeunesse scolarisée n’est pas encore insérée dans ces rapports, les seuls critères permettant d’établir la classe d’appartenance de ses éléments sont leur origine et leur devenir social (qui en général sont équivalents). Or, au même titre que d’autres catégories sociologiques telles que les femmes, les gens de couleur, les consommateurs, etc… on trouve dans la jeunesse scolarisée des éléments appartenant à toutes les classes et couches de la société. Ainsi, lors de ces manifestations lycéennes, on a retrouvé ‘unis’ des enfants de bourgeois, de petits-bourgeois de toutes sortes (professions libérales, cadres, petits commerçants, paysans) et d’ouvriers, autrement dit, des éléments qui sont en passe de s’insérer activement dans la classe exploiteuse et des éléments qui vont prendre place dans la masse des exploités et des chômeurs !

Alors que la classe ouvrière constitue ou tend vers une unité tant au plan de ses revendications et luttes dans la société capitaliste qu’au plan de ses objectifs historiques, la jeunesse ne peut avoir de revendications spécifiques et encore moins de perspective historique propre. C’est pourquoi, les explosions de mécontentement qui peuvent agiter ce milieu demeurent généralement impuissantes. Cette essence interclassiste de tout mouvement lycéen est donc déterminante pour comprendre ses limites et sa perméabilité à l’idéologie dominante.

Le mythe de mai 68 et son mouvement estudiantin radical

"Cette nature interclassiste est totalement secondaire", nous répondrons les gauchistes de tout poil. Leur argument est bien connu : les lycéens et étudiants, de par leur jeunesse, sont impertinents et radicaux. Et la preuve apportée à cette fougue qui terroriserait la bourgeoisie est le mouvement étudiant de 68. Il nous faut ici rétablir la vérité.

Mai 68 est une expérience capitale de la classe ouvrière ; il constitue l’un des événements majeurs de la lutte de classe des cinquante dernières années. Et à ce titre, la bourgeoisie est particulièrement intéressée à le déformer, à le travestir. Ainsi, cette reprise du combat prolétarien après quarante ans de contre-révolution, est effectivement régulièrement présentée comme une révolte radicale des étudiants, faisant ainsi fi de la grève de millions d’ouvriers ou les présentant comme à la remorque de la jeunesse insurgée.

En réalité, même si les étudiants d’alors ont "tant aimé la révolution", ils ne pouvaient constituer comme tels ni des troupes pour celle-ci, et encore moins son avant-garde. D’ailleurs, les événements de 68 en ont constitué une illustration rapide : dès lors que la classe ouvrière s’est mise en marche, le mouvement des étudiants "radicalisés" n’a pu apparaître que comme la queue de celui de la classe et il n’a dû sa survie jusqu’aux vacances d’été qu’à l’ampleur et à la durée de la grève ouvrière qui constitue de très loin l’événement historique fondamental de cette période. Et, si une petite frange des étudiants "radicalisés" a pu parvenir à des positions réellement révolutionnaires, c’est avant tout parce qu’à partir de 68, justement, s’est développée la reprise historique des combats prolétariens qui est venue donner une perspective de classe à leur révolte contre la société. Mais pour la grande majorité d’entre eux, par contre, les préoccupations ont trouvé à s’employer dans la participation aux structures d’une université "rénovée", de même que dans des mouvements parfaitement étrangers à la classe ouvrière comme le féminisme, l’écologie ou le pacifisme.

En fin de compte, si les mouvements étudiants des années 1960 ont pu être présentés comme une "avant-garde" du mouvement de la classe, ou comme le détonateur de celui-ci, c’est uniquement dû à une illusion d’optique dans la lecture des faits historiques. La succession dans le temps de l’agitation étudiante et des grèves ouvrières ne traduit nullement l’existence d’un lien de cause à effet entre ces deux phénomènes. Elle s’explique par le fait que leur origine commune, la fin de la reconstruction de l’après-guerre et les premiers symptômes de la crise capitaliste, a d’abord affecté le milieu étudiant par une fermeture croissante de ses perspectives d’avenir avant que la classe ouvrière ne soit elle-même directement frappée par les effets de la crise (ralentissement des hausses salariales, croissance de l’inflation, développement du chômage).

Le travail de sape idéologique de la gauche et des syndicats

Puisque ce n’est pas l’ampleur de l’agitation ou le nombre de jeunes dans la rue qui a inquiété la classe dominante, mais la profondeur et la nature du questionnement, c’est surtout cet embryon de conscience ouvrière qu’elle tente de démolir. L’instrumentalisation des bandes de voyous pour effrayer les lycéens n’est ainsi qu’un aspect, et en réalité assez secondaire, de l’attaque de la bourgeoisie.

Après avoir favorisé l’éclatement de la violence le 8 mars, les forces de l’ordre ont tout fait pour que la manifestation lycéenne suivante se déroule sans incident. Cette fois-ci, dès qu’un individu suspect (c’est-à-dire au look de banlieusard) approchait du cortège, il était aussitôt interpellé. Pourquoi ? Il n’y a qu’à lire les comptes-rendus de la presse du lendemain vantant l’absence de toute agression grâce à la présence des syndicats : "Les gros bras de la CGT devant, de SUD à droite, de FO à gauche, ont fait œuvre de dissuasion, dans un rare mouvement d’unité syndicale" (Le Monde du 16 mars). La leçon est claire. La bourgeoisie veut mettre dans la tête de ces futures générations d’ouvriers qui réfléchissent trop à son goût qu’il n’y a pas de lutte constructive en dehors des syndicats. Cette manœuvre est une véritable publicité en faveur des chiens de garde du capital.

Les gauchistes, et particulièrement les trotskistes, ont aussi pesé de tout leur poids depuis les premiers jours du mouvement afin de polluer la tête des lycéens de foutaises démocratiques et républicaines. Agissant comme un véritable cheval de Troie au sein du mouvement, la LCR, par exemple, n’a cessé de pousser les revendications vers une illusoire éducation égalitaire, impossible dans le système d’exploitation capitaliste (lire l’article "La jeunesse refuse un avenir de misère", RI n° 355). Aujourd’hui, l’extrême gauche s’attaque aux lycéens les plus combatifs en les enfermant dans une impasse : l’occupation des lycées. A contre-courant, alors que le mouvement s’essouffle, les lycéens qui vont cadenasser leur bahut ne pourront que se mettre à dos leurs camarades non grévistes et les enseignants. Les gauchistes, en proposant de tels moyens de lutte, savent très bien ce qu’ils font ; ils isolent les lycéens encore combatifs et les conduisent tout droit au découragement et à l’épuisement.


L’avenir passe par la classe ouvrière.

Ce n’est pas le mouvement lycéen qui est, malgré son côté spectaculaire, le facteur déterminant dans la prise de conscience des jeunes, mais bien le mouvement de la classe ouvrière qui soude, autour de sa perspective historique l’ensemble de ces éléments. En ce sens, les jeunes qui s’inquiètent pour leur avenir ne doivent pas être découragés par la défaite immédiate. Ils doivent poursuivre leur réflexion, entretenir les discussions sur les questions de fond : pourquoi le capitalisme ne cesse d’entraîner l’humanité vers la misère ? Quels moyens de luttes et quelles revendications permettent à l’ensemble du prolétariat de combattre en tant que classe ? Ce processus ne peut pas aboutir immédiatement car, contrairement aux agitations lycéennes, le mouvement du prolétariat n’est pas un feu de paille. S’il ne s’enflamme que progressivement, c’est justement parce qu’il s’attaque à la tâche la plus considérable qu’il ait été donné à l’humanité de réaliser : abolir la société d’exploitation et instaurer le communisme.

Pawel (25 mars)