Réunion publique à Buenos Aires : Où en est la lutte de classe

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Le vendredi 5 novembre 2004, grâce au soutien des militants du NCI d'Argentine, le CCI a tenu une réunion publique à Florencio Varela, banlieue de Buenos Aires. Le thème portait sur l’évolution de la lutte de classe au niveau mondial. Comme lors de la réunion publique précédente du mois d'août, l’introduction a voulu être limitée dans le temps afin de permettre au débat de se développer le plus possible.

L’introduction a d’abord mis en évidence non seulement les attaques féroces que subit la classe ouvrière contre ses conditions de vie partout dans le monde, y compris dans les pays les plus développés, mais également le développement de la barbarie guerrière. Elle a défendu que ces différents aspects de la situation internationale sont directement le produit du capitalisme dans sa phase de décadence et aujourd’hui de décomposition. Face à cette situation, la classe ouvrière reprend aujourd’hui le chemin de la lutte, même si c’est avec beaucoup de difficultés. Elle repart au combat après une longue période de recul ouverte avec l’effondrement du bloc de l’Est, recul dû à l’utilisation par la bourgeoisie de la faillite du stalinisme assimilée de façon mensongère au marxisme et au communisme. Ce redéploiement de la combativité ouvrière est une illustration du fait que les effets de ces campagnes s’estompent. Cette reprise des combats ouvriers se voit concrètement à travers les luttes du printemps 2003 en France et en Autriche contre la "réforme" des retraites, la mobilisation des conducteurs de tramways italiens, des postiers et des pompiers anglais durant l’hiver 2003, puis des ouvriers des usines Fiat à Melfi dans le sud de l’Italie, les luttes en Allemagne des ouvriers de Siemens, Porsche, Bosch, Alcatel mais aussi de Mercedes-Daimler-Chrysler ; les luttes des ouvriers des chantiers navals en Espagne (Ferrol en Galice, Puerto Real et San Fernando près de Cadix, Sestao près de Bilbao). Cette reprise internationale de la combativité ouvrière s'est encore illustrée à travers les manifestations massives comme celle de 45 000 personnes à Berlin le 2 octobre et, le même jour à Amsterdam, ou celle de 200 000 participants contre les projets du gouvernement. Par la suite, le 14 octobre dernier, 9 400 ouvriers de l’usine Opel à Bochum en Allemagne, se sont mis en grève contre l’annonce d’un plan de licenciements. La présentation a souligné que le besoin de solidarité a constitué une caractéristique très importante de ces mouvements : on a vu se développer, notamment dans la lutte de Daimler Benz, le début d’une solidarité ouvrière entre les travailleurs de deux usines alors que la bourgeoisie avait essayé de monter les ouvriers les uns contre les autres. Au sein de cet effort de la classe ouvrière pour développer ses luttes, il faut encore signaler le surgissement d’une réflexion politique en profondeur sur la base d’une perte d’illusion croissante sur l'avenir que nous réserve le capitalisme. Ces mouvements ont révélé que se développe, peu à peu, la conscience que ce sont tous les secteurs de la classe ouvrière qui sont attaqués, dans tous les pays, ainsi que la recherche, même si elle est encore confuse, de la perspective d’une autre société. Il se développe donc de nouveau au sein de la classe ouvrière, la conscience d’appartenir à une classe attaquée, et cette prise de conscience est la base de la recherche de la solidarité indispensable à la lutte de classe.

Seule la classe ouvrière peut mettre en cause l'Etat capitaliste

Les participants à cette réunion publique, les membres du NCI ainsi que d’autres éléments, ont salué les informations que la présentation du CCI a données sur les luttes en Europe. Cette dernière leur a permis de mieux comprendre que les luttes qui se développent aussi en Argentine (l’exemple a été donné d’une lutte dans une coopérative de viande, mais il y en a d’autres) prennent tout leur sens dans cette dynamique internationale. Ils ont souligné qu’il y a beaucoup de luttes dans le monde mais que les médias n’en donnent aucune information. Un des participants a souligné que depuis le milieu des années 1990, on voit se développer en Argentine, des luttes "populaires" contre des attaques très dures. Il a mis en évidence que les luttes récentes en Argentine étaient allées jusqu’à remettre l’Etat en question. Les camarades du NCI ont affirmé qu'ils ne partageaient pas cette vision. Le CCI est également intervenu pour souligner que seule la classe ouvrière peut remettre l’Etat en question par une lutte massive, unie et consciente des enjeux historiques de la situation. Il a souligné le danger des luttes inter-classistes dans lesquelles la classe ouvrière se trouve diluée dans les autres couches de la population et donc dans lesquelles elle perd sa force de classe. La seule perspective, pour développer un rapport de force contre la bourgeoisie et son Etat, c’est de développer sa lutte sur son propre terrain, une lutte autonome et unie de la classe ouvrière. En 2001, nous avons vu des révoltes inter-classistes dans lesquelles le prolétariat était noyé dans d’autres couches sociales. Ces révoltes n’ont nullement ébranlé l’Etat.

Le participant qui avait émis cette analyse a été très attentif à cette argumentation. C'est avec beaucoup de sincérité qu'il a manifesté sa volonté de comprendre comment la classe ouvrière peut développer un rapport de force en sa faveur face à l'Etat.

Comment développer l'unité de la classe ouvrière ?

Un autre aspect important de la discussion a porté sur la question : comment lutter contre la dispersion des luttes, comment développer l’unité dans la classe ouvrière ? Sur cette question, tous les participants ont exprimé leur accord sur le fait que les ennemis de cette unité, ce sont les syndicats. Le CCI a ainsi pu donner l’exemple des luttes en Pologne de 1980 pour montrer que si cette lutte avait pu se développer à l’échelle de l’ensemble du pays, c’est parce que les syndicats officiels étaient clairement vus, par les ouvriers, comme les représentants de l’Etat. Il a fallu que les syndicats des pays d’Europe de l’Ouest, qui parviennent plus habilement à masquer leur nature anti-ouvrière, volent au secours de l’Etat polonais pour casser la dynamique du mouvement, en lui donnant comme perspective la construction de nouveaux syndicats, "démocratiques". Walesa aura été le champion de ce sabotage et la bourgeoisie lui en est très reconnaissante.

La discussion a souligné aussi que la perspective est de développer la solidarité de classe jusqu’au niveau international puisque c’est à l'échelle internationale qu’il faut détruire le capitalisme et que la base même de la lutte de classe, c’est l’internationalisme.

Un participant a demandé au CCI d’exposer comment, selon lui, les ouvriers doivent s’organiser dans les luttes. Le CCI a rappelé le débat sur la grève de masse du début du 20e siècle, suite au mouvement de 1905 en Russie, ainsi que les enseignements qui en ont été tirés. Il a rappelé que les syndicats de l’époque s’étaient opposés à ce débat. Une leçon centrale que les luttes de cette période (marquant l'entrée du capitalisme dans sa période de décadence) avaient mise en évidence était que désormais, les luttes ne pouvaient plus rester enfermées dans la corporation mais devaient s’étendre et que c’est dans et par la lutte que la classe ouvrière fait surgir ses organes de lutte : assemblées générales élisant des comités élus et révocables. C’est cette organisation-là qui permet à la classe de garder la maîtrise de sa lutte. C’est aussi cette organisation-là qui permet son extension véritable.

C'est parce que la classe ouvrière ne peut plus se doter d'organisations unitaires permanentes que les syndicats ont trahi et ont été absorbés par l'Etat. Depuis lors, ce sont ces syndicats qui ont lutté contre cette organisation autonome de la classe, laquelle cesse avec la lutte quand celle-ci s’arrête.

En fin de débat, la question de la nature de classe du mouvement des "piqueteros" a été posée par ce même participant. Pour lui, il s’agit d’une lutte authentique de chômeurs, donc d’une lutte ouvrière puisque les chômeurs font partie de la classe ouvrière. Le CCI ainsi que les camarades du NCI, ont répondu que s’il est vrai que les chômeurs font bien partie de la classe ouvrière, et s’il y a bien des ouvriers au chômage dans le mouvement des "piqueteros", cela ne suffit pas à lui donner une nature prolétarienne. Dans les syndicats aussi il y a des ouvriers, ces derniers ne sont pas pour autant une organisation de la classe. Le mouvement des "piqueteros" divise la classe entre chômeurs et actifs, entre chômeurs entre eux puisqu’il y a plusieurs organisations de "piqueteros". De plus, les ouvriers pris dans ces mouvements n’ont aucune autonomie et ne décident de rien. Ils sont une simple masse de manœuvre totalement manipulée. Dans ces conditions, les 150 pesos qu’ils reçoivent, chaque mois, de l’Etat ne représentent en réalité pas le fruit d’un rapport de force qu’ils imposeraient, comme le pense le camarade, mais le prix pour service rendu, même s’ils en sont inconscients.

Le camarade s’est dit en désaccord tout en affirmant qu’il réfléchirait et qu’il est prêt à poursuivre le débat sur cette question, attitude que le CCI a saluée.

La conclusion du CCI a ainsi pu souligner des points d’accord sur l’aspect international de la lutte de classe, la nécessité de développer les luttes, le rejet des syndicats, la nécessité de lutter pour le développement de l’unité de la classe et le développement de la conscience des enjeux historiques. Elle a aussi mentionné le désaccord d’un participant sur le mouvement des "piqueteros" ainsi que sa volonté de poursuivre le débat sur cette question. Ce camarade a d’ailleurs apprécié que la conclusion mentionne les points d’accord et de désaccord. Il a également demandé si le CCI pouvait lui procurer les livres de Rosa Luxembourg Introduction à l’économie politique ainsi que L’Accumulation du capital. Le CCI va faire de son mieux pour répondre à cette demande.

Au cours du débat, les camarades du NCI sont intervenus à plusieurs reprises, notamment sur le mouvement des "piqueteros" ; leurs interventions se situaient dans la continuité de leurs prises de position précédentes (que nous avons publiées dans notre Revue Internationale). Ils ont dit aussi qu’ils appréciaient beaucoup l’éclairage historique que donne le CCI.

Il faut encore noter que les participants ont contribué à la location de la salle.

Cette réunion a été un vrai débat au sein de la classe ; un débat utile puisqu’il confronte les positions en vue de la nécessaire clarification politique pour la lutte.

CCI (11 novembre 2004)