Situation internationale : un tournant

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De la Somalie à l'Angola, du Venezuela à la Yougoslavie, de fa­mines en massacres, de coups d'Etats en guerres « civiles », le tourbillon de la décomposition accélérée de tous les rouages de la société capitaliste n'engendre que des ravages. Partout, non seulement la prospérité et la li­berté promises ne sont pas au rendez-vous, mais de plus, le capitalisme porte partout le fer et le feu, déchaîne le milita­risme, réduit les masses de l'immense majorité de la popu­lation mondiale à la déchéance, la misère et la mort, et porte des attaques massives aux condi­tions d'existence du prolétariat dans les grands centres urbains et industrialisés.

Chaos, mensonges et guerre impérialiste

Que le « nouvel ordre mondial » se révèle n'être qu'un chaos généra­lisé, même les plus ardents défen­seurs de l'ordre existant sont de plus en plus forcés de le recon­naître. Mieux, ne pouvant plus ca­cher la détérioration, dans tous les pays, de tous les aspects de la vie politique, économique et sociale, les journaux, les radios, les télés, porte-voix des classes dominantes, rivalisent désormais pour «dévoiler» la réalité. Scandales politiques, génocides ethniques, déportations, répressions et raton­nades, pogroms et catastrophes en tous genres, épidémies et famines, tout y est. Mais les événements, bien réels, au lieu d'être expliqués pour ce qu'ils sont, au fond, c'est-à-dire la conséquence de la crise mondiale du capitalisme ([1]), sont chaque fois présentés comme une sorte de fatalité.

En montrant la famine en Somalie, les massacres de la « purification ethnique » en Yougoslavie, les dé­portations et martyrs des popula­tions dans les républiques du sud de l'ex-URSS, les magouilles poli­ticiennes, la propagande rend compte du pourrissement actuel. Mais elle le fait en présentant les phénomènes sans aucun lien entre eux, distillant ainsi un sentiment d'impuissance, entravant la prise de conscience que c'est le mode de production capitaliste dans son en­semble qui est responsable de la si­tuation, dans tous ses aspects les plus corrompus, et que, au premier rang, se trouvent les bourgeoisies des grands pays capitalistes.

La décomposition est le résultat du blocage de tous les rouages de la société : une crise générale de l'économie mondiale, ouverte de­puis plus de vingt-cinq ans, et l'absence d'une perspective de sor­tie de cette crise. Et les grandes puissances, qui, avec la fin du sta­linisme, prétendaient ouvrir une « ère de paix et de prospérité » pour le capitalisme, sont entraînées dans un chacun pour soi débridé, qui entretient et amplifie cette désagrégation sociale, sur les plans intérieur et international.

Sur le plan de la situation inté­rieure des pays industrialisés, les bourgeoisies nationales s'efforcent de contenir les manifestations de la décomposition, tout en les utilisant pour renforcer l'autorité de l'Etat ([2]). C'est ce qu'a fait la bourgeoisie américaine lors des émeutes de Los Angeles au prin­temps 1992, dont elle a même pu se permettre d'en contrôler le mo­ment et l'extension ([3]). C'est ce que fait la bourgeoisie allemande qui, depuis l'automne, développe un énorme battage sur la « chasse aux étrangers». Elle contrôle, et pro­voque parfois en sous-main, les événements, pour faire passer des mesures de renforcement du « contrôle de l'immigration », c'est-à-dire en fait sa propre « chasse aux étrangers». Elle essaie d'embrigader dans la politique de l'Etat la population en général, et la classe ouvrière en particulier, par l'orchestration de manifesta­tions en défense de la « démo­cratie».

Sur le plan international, depuis l'éclatement de la discipline du bloc de l'Ouest, qui leur avait été imposée face au bloc impérialiste russe, avec l'accélération de la crise qui frappe en leur sein, au coeur de l'économie mondiale, les pays industrialisés sont de moins en moins des « alliés ». Ils sont en­traînés dans une confrontation acharnée entre leurs intérêts capi­talistes et impérialistes opposés. Ils ne vont pas vers la « paix » mais ai­guisent les tensions militaires.

Somalie : un prélude à des interventions plus difficiles

Depuis plus d'un an et demi, l'Allemagne a mis de l'huile sur le feu en Yougoslavie, rompant le statu quo qui assurait la domina­tion américaine en Méditerranée, par un soutien à la constitution d'une Slovénie et d'une Croatie «indépendantes». Les Etats-Unis cherchent, depuis le début du conflit, à résister à l'extension d'une zone d'influence dominée par l'Allemagne. Après leur appui voilé à la Serbie, avec le sabotage des « initiatives européennes » qui auraient consacré l'affaiblissement relatif de leur hégémonie, les Etats-Unis passent la vitesse supérieure. L'intervention militaire américaine n'apportera pas la «paix» en So­malie, pas plus qu'elle ne permet­tra d'enrayer la famine qui ravage ce pays entre autres, parmi les ré­gions du monde les plus déshéri­tées. La Somalie n'est que le ter­rain d'entraînement d'opérations militaires de plus grande envergure que préparent les Etats-Unis et qui sont dirigées en premier lieu contre les grandes puissances susceptibles de lui disputer sa suprématie sur la scène mondiale, au premier rang desquelles l'Allemagne.

L' « action humanitaire » des grandes puissances n'est encore une fois qu'un prétexte servant à «masquer les sordides intérêts im­périalistes qui animent leur action et pour lesquels elles se déchirent, (...) pour couvrir d'un écran de fu­mée leur propre responsabilité dans la barbarie actuelle et justifier de nouvelles escalades dans celle-ci. » ([4]). Le raid de forces armées des Etats-Unis en Somalie n'a que faire de la misère, de la famine et des massacres qui sévissent dans ce pays, tout comme la guerre du Golfe il y a deux ans n'avait rien à voir avec le sort des populations locales, dont la situation n'a fait qu'empirer depuis cette première « victoire » du « nouvel ordre mon­dial».

La mise au pas qui avait été impo­sée à tous, par la « coalition » sous la férule américaine dans la guerre du Golfe, s'est effritée depuis deux ans, et les Etats-Unis ont du mal à maintenir leur « ordre mondial », qui tourne de plus en plus à la ca­cophonie. Pressée par l'essoufflement et la faillite de pans entiers de son économie, la bour­geoisie américaine a besoin d'une nouvelle offensive d'ampleur, réité­rant sa supériorité militaire, afin de pouvoir continuer à imposer ses diktats à ses anciens « alliés ».

La première phase de cette offen­sive consiste à porter un coup aux prétentions de l'impérialisme fran­çais, en imposant sans partage le contrôle américain dans les opéra­tions en Somalie, en cantonnant dans le rôle de petit comparse in­ efficace les forces militaires fran­çaises de Djibouti sans aucun rôle réel à Mogadiscio. Mais cette pre­mière phase n'est qu'un round de préparation à côté des besoins d'une intervention dans l'ex-Yougoslavie, en Bosnie, qui doit être massive pour pouvoir être efficace comme l'ont déclaré depuis l'été 1992 les chefs d'Etat-major de l'armée américaine, notamment Colin Powell, un des patrons de la guerre du Golfe ([5]). Car si la corne de l'Afrique constitue par sa posi­tion géographique une zone straté­gique d'un intérêt non négligeable, l'ampleur de l'opération US ([6]), et   sa médiatisation à outrance, ser­vent surtout à justifier et préparer des opérations plus importantes, dans les Balkans, en Europe au coeur de tous les enjeux de l'affrontement impérialiste, comme l'ont montré les deux guerres mondiales.

Les USA n'ont pas pour objectif de noyer la Somalie sous un tapis de bombes comme ce fut le cas en Irak ([7]), mais ils ne feront rien pour autant pour arrêter les massacres et endiguer la famine dans la région. L'objectif est d'abord de tenter d'établir une image de « guerre propre», nécessaire pour obtenir suffisamment d'adhésion de la po­pulation à des interventions diffi­ciles, coûteuses et durables. Elle vise ensuite à lancer un avertisse­ment à la bourgeoisie française, et derrière elle à la bourgeoisie alle­mande et japonaise, quant à la dé­termination des Etats-Unis à main­tenir leur leadership. Prévue de longue date, elle sert enfin, comme toute action de « maintien de l'ordre », à renforcer les préparatifs de guerre, en l'occurrence le dé­ploiement de l'action militaire américaine en Europe.

L'alliance franco-allemande ne s'y trompe pas qui réclame, par la voix de Delors notamment, un accrois­sement de la participation de troupes des pays d'Europe à l'intervention en Yougoslavie, ceci non pour rétablir la paix comme il le prétend, mais pour être présent militairement sur le terrain face à l'initiative des Etats-Unis. Quant à l'Allemagne, pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, elle envoie 1 500 militaires hors de ses frontières. C'est en fait, sous couvert de 1'« acheminement des vivres » en Somalie, un premier pas vers une participation directe dans les conflits. Et c'est un message aux Etats-Unis sur la volonté de l'Allemagne d'être bientôt présente militairement sur le champ de ba­taille de l'ex-Yougoslavie. C'est une nouvelle étape que va franchir cette confrontation, notamment sur le plan militaire, mais égale­ment sur l'ensemble des aspects de la politique capitaliste. Et l'élection de Clinton aux Etats-Unis, si elle ne modifie pas les principaux choix de la stratégie de la bourgeoisie américaine, est une manifestation du tournant qui s'opère dans la situation mondiale.

Clinton : une politique plus musclée

En 1991, quelques mois après la « victoire » de la « tempête du dé­sert », malgré une chute de popularité liée à l'aggravation de la crise aux USA, Bush était promis à une réélection sans problème. Clinton a finalement gagné parce qu'il a reçu petit à petit l'appui de frac­tions significatives de la bourgeoi­sie américaine, qui s'est manifesté, entre autres, par le soutien d'organes de presse influents, puis par le sabotage délibéré de la cam­pagne de Bush par la candidature Perot. Cette dernière a été relancée dans un deuxième temps pour s'exercer directement contre Bush. Avec la révélation du scandale de l’« Irakgate » ([8]) et Bush accusé, de­vant des dizaines de millions de té­léspectateurs, d'avoir encouragé l'Irak à envahir le Koweït, la bour­geoisie américaine signifiait son choix au vainqueur de la « tempête du désert » : la porte. Le score rela­tivement confortable que Clinton a obtenu face à Bush, a montré la volonté de changement largement majoritaire au sein de la bourgeoi­sie américaine.

C'est en premier lieu face à l'ampleur de la catastrophe éco­nomique, que la bourgeoisie amé­ricaine dans sa majorité s'est réso­lue, après quelques tergiversations, à remiser son discours idéologique sur un libéralisme impuissant à enrayer le déclin économique, et pire, perçu comme responsable de celui-ci. Avec la récession ouverte depuis 1991, la bourgeoisie a été obligée de prononcer la faillite de cet ultralibéralisme inadéquat pour justifier l'intervention croissante de l'Etat rendue nécessaire pour sauvegarder les restes d'un appareil productif et financier pre­nant l'eau de toutes parts. Elle s'est ralliée dans sa grande majorité au discours sur la nécessité de « plus d'Etat» promu par Clinton, s'accordant mieux à la réalité de la situation que celui de Bush, resté dans la continuité des « reaganomics»([9]).

En deuxième lieu, l'administration Bush n'est pas parvenue à mainte­nir l'initiative des USA sur l'arène mondiale. Elle a pu, au moment de la guerre du Golfe, faire l'unanimité de la bourgeoisie américaine autour du rôle incontesté de super-puissance militaire mondiale joué dans le montage et l'exécution de cette guerre, mais elle s'est essoufflée depuis, et n'a plus pu trou­ver les moyens d'une intervention aussi spectaculaire et efficace pour s'imposer face aux rivaux potentiels des Etats-Unis.

En Yougoslavie, alors que, dès l'été 1992, les Etats-Unis avaient envisagé une intervention de l'aviation en Bosnie, les européens leur ont mis des bâtons dans les roues. Le voyage-« surprise » de Mitterrand à Sarajevo permit no­tamment de couper court au bat­tage « humanitaire » américain préparant les bombardements à ce moment-là. De plus, l'imbroglio des fractions armées et la géogra­phie des lieux, rendent beaucoup plus dangereuse toute opération militaire, en diminuant notamment l'efficacité de l'aviation, pièce maîtresse de l'armée américaine. L'administration Bush n'a pas pu déployer les moyens nécessaires. Et si une nouvelle action en Irak a eu lieu, avec la neutralisation d'une partie de l'espace aérien de ce pays, elle n'a pas pu fournir l'occasion d'une nouvelle démons­tration de force, Saddam Hussein n'ayant cette fois-ci pas cédé à la provocation.

Bush, en perdant les élections, peut ainsi servir de bouc émissaire pour les revers de la politique des Etats-Unis, aussi bien sur le bilan économique alarmant que sur le bilan mitigé du leadership militaire mondial. En étant désigné comme le responsable, il rend un dernier service en permettant de cacher qu'il ne pouvait en fait pas exister d'autre politique et que c'est le sys­tème lui-même qui est définitive­ ment gangrené. Qui plus est, pour la bourgeoisie confrontée à une « opinion publique » désenchantée par les résultats économiques et sociaux désastreux des années 1980, et plus que sceptique sur le « nouvel         ordre                      mondial », l'alternance avec Clinton après douze années de Parti républicain donne un ballon d'oxygène à la crédibilité de la « démocratie » américaine.

Et pour ce qui est d'assumer l'accélération des interventions militaires, la bourgeoisie peut faire pleine confiance au Parti démo­crate qui en a une expérience plus éprouvée encore que le Parti répu­blicain, puisque c'est lui qui a gou­verné le pays avant et pendant la seconde guerre mondiale, qui a dé­clenché et mené la guerre du Viet­nam, et qui a relancé la politique d'armement sous Carter à la fin des années 1970.

Avec Clinton, la bourgeoisie amé­ricaine essaie de négocier un tour­nant, d'abord face à la crise éco­nomique, et pour tenter de garder son leadership mondial, sur le ter­rain impérialiste, face à la ten­dance à la constitution d'un bloc rival emmené par l'Allemagne.

L' « Europe de 1993 » avortée

Avant l'effondrement du bloc de l'Est, les divers accords et institu­tions garantissant un certain degré d'unité entre les différents pays d'Europe étaient cimentés, sous le « parapluie » américain, par un in­térêt commun de ces pays contre la menace du bloc impérialiste russe. Avec la disparition de cette me­nace, P « unité européenne » a perdu ce ciment et la fameuse « Europe de 1993 » est en train d'avorter.

A la place de l’« union économique et monétaire », dont le « traité de Maastricht » devait constituer une étape décisive, regroupant tous les pays de la « Communauté écono­mique européenne » d'abord, pour en intégrer d'autres ensuite, on voit se dessiner une « Europe à deux vi­tesses». D'un côté c'est l'alliance de l'Allemagne avec la France, vers laquelle penchent l'Espagne, la Belgique, en partie l'Italie, qui pousse à prendre des mesures pour affronter la concurrence améri­caine et japonaise et essaye de s'affranchir sur le plan militaire de la tutelle américaine ([10]). De l'autre, ce sont les autres pays, Grande-Bretagne en tête, Hollande également, qui résistent à cette montée en puissance de l'Allemagne en Europe, et jouent l'alliance avec les Etats-Unis, qui sont déterminés pour leur part à s'opposer par tous les moyens à l'émergence d'un bloc rival.

De conférences en sommets euro­péens, de ratifications parlemen­taires en référendums, ce n'est pas une plus grande unité et une plus grande harmonie entre les bour­geoisies nationales des différents pays d'Europe qui se dessine. C'est une empoignade de plus en plus aiguë qu'engendre la nécessité de choisir entre l'alliance avec les Etats-Unis qui restent la première puissance mondiale, et son chal­lenger, l'Allemagne, le tout sur fond d'une crise économique sans précédent et d'une décomposition sociale qui commence à faire sentir ses conséquences désastreuses au coeur même des pays développés. Et si cette empoignade garde l'apparence d'une joute entre « démocraties » soucieuses de « dialogue » pour « trouver une ter­rain d'entente», la guerre meur­trière dans l’ex-Yougoslavie, ali­mentée par l'affrontement entre grandes puissances derrière les ri­valités entre les nouveaux Etats « indépendants» ([11]), fournit une première mesure du mensonge de l’« unité » des « grandes démocra­ties » et de la barbarie dont elles sont capables pour défendre leurs intérêts impérialistes ([12]). Non seu­lement, la guerre se poursuit en Bosnie, mais elle risque de gagner le Kosovo et la Macédoine où les populations là aussi se trouveront emportées dans le tourbillon de cette barbarie.

L'Europe, confluent des rivalités entre principales puissances, tient évidemment une place centrale dans la tendance à la formation d'un bloc allemand, et l’ex-Yougo­slavie en est le « laboratoire » mili­taire européen. Mais c'est la pla­nète entière qui est le théâtre des tensions entre les nouveaux pôles impérialistes, tensions qui contri­buent à attiser les conflits armés dans le « tiers-monde » et dans l'ex-bloc « soviétique ».

La multiplication des « conflits locaux »

Avec l'effondrement de l'ancien « ordre mondial », non seulement les anciens conflits locaux n'ont pas cessé, comme en témoigne la situation en Afghanistan ou au Kurdistan par exemple, mais en­core de nouveaux conflits, de nou­velles « guerres civiles », surgissent entre fractions locales de la bour­geoisie auparavant obligées de collaborer pour un même intérêt national. Mais l'éclatement de nouveaux foyers de tensions ne se limite jamais à la situation stricte­ment locale. Tout conflit attire immédiatement la convoitise de fractions de la bourgeoisie de pays voisins et, au nom d'oppositions ethniques, de contentieux fronta­liers, de querelles religieuses, du « danger du désordre », ou tout autre prétexte, du plus petit poten­tat local aux grandes puissances, tous sont poussés à s'engouffrer dans la spirale de l'affrontement armé. N'importe quelle guerre « civile » ou « locale » débouche inévitablement sur un affrontement entre grandes puissances impéria­listes.

Les tensions ne sont pas toutes au départ nécessairement liées aux in­térêts de ces grandes puissances (capitalistes. Mais celles-ci, par l'enchaînement de cette « logique » de la guerre capitaliste, finissent toujours par s'en mêler, ne serait-ce que pour essayer d'empêcher leurs concurrents de le faire et de marquer ainsi des points pouvant peser sur le rapport de forces géné­ral.

Ainsi, les Etats-Unis interviennent ou suivent de près des situations « locales » qui peuvent servir leurs intérêts face à leurs rivaux poten­tiels. En Afrique, au Libéria, la guerre, entre bandes rivales au dé­ part, est devenue aujourd'hui un fer de lance de l'offensive améri­caine pour évincer la présence française de ses « chasses gardées » que sont la Mauritanie, le Sénégal et la Côte d'Ivoire. En Amérique du Sud, les Etats-Unis ont observé une neutralité bienveillante lors du coup d'Etat au Venezuela, visant à renverser Carlos Andres Perez, ami de Mitterrand et du défunt Willy Brandt, membre de l'Internationale Socialiste, et fa­vorable au maintien d'une in­fluence de la France et de l'Espagne, ainsi que de l'Allemagne. En Asie, les Etats-Unis s'intéressent de près à la politique prochinoise des Khmers rouges, escomptant garder la Chine dans leur orbite, plutôt que de la voir jouer le jeu du Japon.

Les grandes puissances sont éga­lement amenées à s'immiscer dans les confrontations entre des sous-impérialismes régionaux qui, par leur situation géographique, leur dimension et l'armement nucléaire qu'ils possèdent, pèsent dangereu­sement sur le rapport de forces im­périaliste mondial. C'est le cas du sous-continent indien, où règne une situation catastrophique, pro­voquant toutes sortes de rivalités au sein de chaque pays entre frac­tions de la bourgeoisie, comme en témoignent les récents massacres des «musulmans» en Inde. Ces rivalités sont exacerbées par la confrontation entre Inde et Pakis­tan, le Pakistan soutenant les « musulmans » en Inde, l'Inde fo­mentant la révolte contre le gou­vernement pakistanais au Cache­mire. La remise en question des anciennes alliances internationales ; de l'Inde avec l'URSS et du Pakistan avec la Chine et les USA, conduit ces derniers, non à calmer les conflits mais à risquer de les embraser.

Les grandes puissances sont aussi aspirées par les conflits nouveaux, qu'ils n'ont, au départ, ni souhai­tés, ni fomentés. Dans les pays de l'Est, sur le territoire de l'ex-URSS en particulier, les tensions entre républiques ne cessent de s'aggraver. Chaque république est confrontée à des minorités natio­nales qui se proclament « indépen­dantes » et forment des milices, en recevant l'appui ouvert ou déguisé d'autres républiques : les armé­niens d'Azerbaïdjan, les tchétchènes de Russie, les russes de Moldavie et d'Ukraine, les factions da la « guerre civile » en Géorgie, etc. Les grandes puissances répu­gnent à s'immiscer dans le bourbier de ces situations locales, mais le fait que des puissances secon­daires, comme la Turquie, l'Iran, le Pakistan lorgnent sur ces parties de l'ancienne URSS, ou le fait qu'aujourd'hui, c'est la Russie même qui se déchire de plus en plus dans la lutte farouche entre « conservateurs » et « réforma­teurs », ouvrent la voie à l'élargissement des conflits.

A la décomposition qui aiguise les contradictions, engendre rivalités et conflits, les fractions de la bour­geoisie, des plus petites aux plus puissantes,   ne  peuvent  répondre que par le militarisme et les guerres.

Guerre et crise

Les régimes  capitalistes  de type j stalinien, issus de la contre-révolution des années 1920-30 en Russie, qui avaient instauré une forme ri­gide et totalement militarisée du capitalisme, se sont effondrés. Les bureaucrates d'hier repeignent leur   nationalisme de toujours de la phraséologie de « indépendance » et de  la « démocratie »,  mais ils  n'ont, pas     plus aujourd'hui          qu'auparavant, autre chose à offrir que la corruption, le gangstérisme et la guerre.

C'est au tour des régimes capitalistes de type occidental, qui pré­ tendaient avoir fait la preuve, par leur suprématie économique, de la «victoire du capitalisme», de se trouver entraînés dans l'effondrement du système : ralentissement sans précédent de leurs économies,  purge drastique de leurs profits, avec le chômage pour des dizaines de millions d'ouvriers     et d'employés, une dégradation sans cesse grandissante des conditions de travail, de logement, d'éducation, de santé, et de sécurité.

Mais dans ces pays, à la différence de ceux du « tiers-monde » ou de l'ex-« bloc de l'Est », le prolétariat n'est pas prêt à subir sans réagir les conséquences dramatiques de cet effondrement pour ses conditions de vie, comme l'a montré le formidable coup de colère de la classe ouvrière en Italie à l'automne 1992.

Vers une reprise des luttes de la classe ouvrière.

Après trois années de passivité, les manifestations,  les débrayages et les grèves de centaines de milliers d'ouvriers et employés en Italie, à l'automne 1992, ont constitué les premiers signes d'un changement d'une importance considérable. Face aux attaques les plus brutales depuis la seconde guerre mondiale, la classe ouvrière a réagi. Tous sec­teurs et toutes régions confondues, pendant  quelques  semaines, elle est venu rappeler que, non seulement la crise économique loge à la       même enseigne tous les travailleurs en attaquant partout les conditions d'existence, mais surtout que, tous ensemble, au-delà des divisions qu'impose le capitalisme, ceux-ci constituent une force sociale qui peut s'opposer aux conséquences de cette crise.

Les initiatives ouvrières dans les grèves, la participation massive aux manifestations de protestation contre le plan d'austérité du gou­vernement, et la bronca contre les syndicats officiels qui appuient ce plan, ont montré une potentialité de riposte intacte de la part du prolétariat. Même si la bourgeoisie a gardé l'initiative et si le mouve­ment massif de départ s'est ensuite émietté, il reste un acquis de ces premières luttes importantes du prolétariat depuis 1989 dans les pays industrialisés : un retour de la combativité ouvrière.

Les événements en Italie marquent ainsi une étape pour que la classe ouvrière, en reprenant la lutte, sur le terrain commun à tous de résis­tance à la crise, prenne confiance dans sa capacité à répondre aux attaques du capitalisme, et à ouvrir une perspective.

Le black-out de l'information en­tretenu sur les événements en Ita­lie, au contraire de la publicité qu'ont eu la « grève des sidérur­gistes », la « grève des transports », la « grève du secteur public », lors des grandes manoeuvres syndicales en Allemagne du printemps 1992([13]), est significatif d'une vé­ritable poussée ouvrière dans le mouvement en Italie. Lorsque la bourgeoisie allemande parvenait l'an dernier à étouffer toute initia­tive ouvrière, son opération avait la faveur des médias de la bourgeoisie internationale. A l'automne 1992, la bourgeoisie italienne a eu, par le black-out de cette même propa­gande, le soutien de la bourgeoisie internationale, car cette dernière s'attendait et craignait la réaction des ouvriers aux mesures d'austérité, que ne pouvait plus se permettre de reporter l'Etat italien.

Cependant, ce mouvement n'est qu'un premier pas vers une reprise de la lutte de classe internationale. L'Italie est le pays du monde où le prolétariat a la plus grande expé­rience des luttes ouvrières et la plus grande méfiance envers les syndi­cats, ce qui est loin d'être le cas dans les autres pays européens. Sur ce plan, des réactions ouvrières ailleurs en Europe, ou aux Etats-Unis, ne prendront pas immédiate­ment un caractère aussi radical et massif qu'en Italie.

Par ailleurs, en Italie même, le mouvement a trouvé ses limites. D'un côté, le rejet massif des grands syndicats par la majorité des ouvriers dans ce mouvement, a montré que, malgré la rupture des trois dernières années, l'expérience de longue date de la classe ouvrière de la confrontation au syndica­lisme n'était pas perdue. Mais de l'autre, la bourgeoisie aussi s'attendait à ce rejet. Elle en a joué pour focaliser la colère ouvrière dans des actions spectaculaires, contre les dirigeants syndicaux, au détriment d'une riposte plus large contre les mesures et l'ensemble de l'appareil d'Etat et de tous ses ap­pendices syndicaux.

Au lieu de la prise en mains de la lutte dans les assemblées générales où, collectivement, les ouvriers peuvent décider des objectifs et des moyens de leurs actions, les orga­nismes « radicaux», de type syndi­caliste de base, ont organisé un défoulement du mécontentement. En lançant boulons et pierres à la tête des dirigeants syndicaux, ils ont entretenu le piège de la fausse opposition entre le syndicalisme de base et les syndicats officiels, semé le désarroi et cassé la mobilisation massive et l'unité, qui seules permettent de développer une effi­cacité face aux attaques de l'Etat.

Les luttes ouvrières en Italie mar­quent ainsi une reprise de la com­bativité avec les difficultés qui par­tout attendent la classe ouvrière, au premier rang desquelles le syn­dicalisme, officiel et de base, et le corporatisme.

L'atmosphère de déboussolement et de confusion répandu dans la classe ouvrière par les campagnes idéologiques sur la « faillite du communisme », la fin du marxisme et la fin de la lutte de classe, pèse encore, et la combativité n'est qu'une première condition pour sortir de cette atmosphère. La classe ouvrière doit aussi prendre conscience que sa lutte passe par une remise en question générale, que c'est au capitalisme comme système mondial qui domine la planète, qu'elle doit s'affronter, un système en crise, porteur de mi­sère, de guerre et de destruction.

Aujourd'hui, la passivité face aux promesses de « paix » du capita­lisme triomphant commence à s'effriter. La « tempête du désert » a contribué à dévoiler le mensonge de cette « paix».

La participation des armées des grands pays « démocratiques » aux guerres, comme en Somalie et dans l'ex-Yougoslavie, est moins évi­dente à dévoiler. Elle prétend in­tervenir pour « protéger les popula­tions » et « acheminer de la nourri­ture ». Mais la pluie d'attaques sur les conditions de vie de la classe ouvrière crée une ambiance où le prétexte « humanitaire » pour l'envoi de troupes, bardées d'armes les plus coûteuses, sophistiquées et meurtrières, va contribuer à faire comprendre ce mensonge « huma­nitaire », et le vrai « sale boulot » des armées « démocratiques », au même titre que celui de tous les gangs, milices et armées de toutes sortes et de tous horizons, qu'elles prétendent combattre.

Quant à la promesse de « prospé­rité », partout la catastrophe et l'accélération sans précédent de la crise économique sont en train de faire voler en éclats les derniers exemples-refuges où les conditions de vie étaient relativement épargnées, dans les pays comme l'Allemagne, la Suède ou la Suisse par exemple. Le chômage massif se répand maintenant dans des sec­teurs à main d'oeuvre hautement qualifiée, les moins touchés jusqu'à présent, qui viennent rejoindre par dizaines de milliers la cohorte des dizaines de millions de chômeurs dans les régions du monde où le prolétariat est le plus nombreux et groupé.

Le réveil de la lutte de classe en Italie à l'automne 1992 a marqué une reprise de la combativité ou­vrière. Le développement de la crise, avec le militarisme de plus en plus omniprésent dans le climat social des pays industrialisés, vont contribuer à ce que les prochaines luttes d'importance, qui ne vont pas manquer de surgir, débouchent sur un développement de la conscience dans la classe ouvrière de la nécessité de renforcer son unité, et, avec les organisations ré­volutionnaires, de reforger ainsi sa perspective vers un véritable communisme.

OF


[1] Voir l'article  sur la  crise  économique dans ce numéro.

[2] La bourgeoisie essaie de s'opposer à la décomposition qui perturbe son ordre so­cial. Mais elle est une classe totalement in­capable d'en éradiquer la cause profonde, puisque c'est son propre système d'exploitation et de profit qui est à la racine de celle-ci. Elle ne peut pas scier la branche sur laquelle elle est assise.

[3] Voir Revue Internationale n° 71.

[4] Voir Revue Internationale n°71. Et comme le mentionne Libération du 9/12/92: «C'est ainsi que sous couvert d'anonymat, un très haut responsable de la mission des Nations-Unies en Somalie (Onusom) a livré hier le fond de sa pensée : "L'intervention américaine pue l'arrogance. Ils n'ont consulté personne. Ce débarquement a été préparé de longue main, l'humanitaire ne sert que de prétexte. En fait ils testent ici, comme d'autres un vaccin sur une bête, leur doctrine pour là résolution de futurs conflits locaux. Or cette opération coûtera de leur propre aveu, entre 400 et 600 millions de dollars dans sa première phase. Avec la moitié de cette somme, sans un seul soldat, je rendrais sa stabilité prospère à la Somalie''.

[5] Colin Powell s'est prononcé contre l'intervention en Yougoslavie en septembre 1992.

[6] Selon des sources proches de Boutros Ghali, secrétaire de l'ONU, les besoins de l'intervention pour acheminer la nourriture s'élèveraient à 5000 hommes. Les USA en envoient 30 000...

[7] Près de 500 000 blessés et morts sous les bombardements.

[8] Ce scandale, ainsi nommé par analogie avec celui du « Watergate » qui fit tomber Nixon, puis celui de l’« Irangate » qui dé­stabilisa Reagan, dévoile, parmi d'autres révélations, l'importance de l'aide financière consentie par les USA à l'Irak, par l'intermédiaire d'une banque italienne, au cours de l'année précédant la guerre du Golfe, aide utilisée par ce pays pour déve­lopper ses recherches et infrastructures en vue de se doter de l'arme atomique...

[9] Voir dans ce numéro l'article sur la crise.

[10] Voir la constitution d'un corps d'armée franco-allemand ainsi que le projet de for­mation d'une force aéronavale italo-franco-espagnole.

[11] Sur la guerre en Yougoslavie et la res­ponsabilité des grandes puissances, voir les n° 70 et 71 de la Revue Internationale.

[12] Quant aux accords économiques, ils ne sont en rien une manifestation d'une coopé­ration véritable, ou d'une d'entente entre bourgeoisies nationales, tout comme la concurrence économique n'engendre pas mécaniquement des divergences politiques et militaires. Avant l'effondrement du bloc de l'Est, Etats-Unis et Allemagne étaient de très sérieux concurrents sur le terrain éco­nomique, cela ne les empêchait pas d'être totalement alliés sur le terrain politique et militaire. L'URSS n'a jamais été un concur­rent sérieux des Etats-Unis sur le plan éco­nomique et leur rivalité militaire a pourtant fait peser pendant quarante ans la menace de la destruction de la planète. Aujourd'hui, l'Allemagne peut très bien passer des ac­cords avec la Grande-Bretagne sur le plan économique, dans le cadre de l'Europe, y compris parfois au détriment des intérêts de la France, cela n'empêche pas que la Grande-Bretagne et l'Allemagne se trouvent en complète opposition sur le plan politique et militaire, alors que la France et l'Allemagne jouent la même politique.

[13] Voir Revue Internationale n° 70.