Polémique: les failles du PCI sur la question du populisme (Partie II)

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Dans cette seconde partie, nous répondrons aux principales critiques que nous adresse le PCI (Le Prolétaire) en opposant à leur démarche notre méthode et notre cadre d’analyse afin de dégager une compréhension claire des enjeux de la situation du combat du prolétariat.

Le rôle des révolutionnaires ne se limite pas à proclamer des principes prolétariens ; il consiste surtout à contribuer à la prise de conscience du prolétariat, à analyser et expliquer les rapports de force posés par la situation pour dégager les enjeux réels de la lutte. En d’autres termes, il s’agit, comme le préconisait Lénine de “faire une analyse politique concrète d’une situation concrète”. Les prolétaires qui essaient de comprendre la situation actuelle, qui cherchent à aller aux racines des problèmes, ne trouvent malheureusement pas dans les publications du PCI une explication satisfaisante du phénomène international et relativement massif du populisme mais des affirmations qui, de notre point de vue, alimentent la confusion. Or, le développement du phénomène populiste correspond à une situation concrète historiquement nouvelle qui reste à analyser et pour cela nous devons mener un débat avec rigueur et méthode à travers des polémiques. Mais pour pouvoir mener ce débat, absolument nécessaire et vital à l’intérieur du camp prolétarien, il faut d’abord distinguer et écarter ce qui relève du faux débat et de l’interprétation.

Un cadre d’analyse clair : une nécessité pour la conscience du prolétariat

Le PCI nous prête l’idée que “les victoires de Trump ou des partisans du Brexit constituent des “revers” pour la démocratie” (1) en se référant à un article paru dans Révolution Internationale n°461. Nous ne devons absolument pas déduire de nos analyses que le populisme remettrait en cause et affaiblirait la démocratie bourgeoise et son État. Pour nous, toutes les fractions de la bourgeoisie sont réactionnaires ; le populisme, comme expression politique, appartient à la bourgeoisie et s’inscrit pleinement dans la défense des intérêts capitalistes. Les partis populistes sont des fractions bourgeoises, des parties de l’appareil capitaliste d’État totalitaire. Ce qu’ils répandent, c’est l’idéologie et le comportement bourgeois et petit-bourgeois, le nationalisme, le racisme, la xénophobie, l’autoritarisme, le conservatisme culturel. Ils catalysent les peurs, expriment la volonté de replis sur soi et un rejet des “élites”. Ceci dit, le populisme est un produit de la décomposition qui trouble le jeu politique avec pour conséquence une perte de contrôle croissante de l’appareil politique bourgeois sur le terrain électoral. Cela n’empêche pas la bourgeoisie d’exploiter autant que possible ce phénomène politique négatif pour la défense de ses intérêts pour tenter de le retourner contre le prolétariat en essayant justement de renforcer la mystification démocratique, en rappelant l’importance de “chaque vote”, en accusant l’absentéisme électoral de “faire le lit de l’extrême-droite”. Dans ce cadre, les partis traditionnels tentent eux-mêmes d’atténuer leur image impopulaire en essayant de se présenter malgré tout comme plus “humanistes” et plus “démocratiques” que les populistes. Un piège dangereux qui consiste à vouloir enfermer les ouvriers dans la fausse alternative : populisme ou défense de la démocratie.

Contrairement au CCI, le PCI rejette la notion de décadence du capitalisme, pourtant essentielle pour les marxistes, comme l’avaient compris les fondateurs de la IIIᵉ Internationale, qui inscrivaient en 1919 dans leur plateforme, après l’expérience de la Première Guerre mondiale et d’Octobre 1917 : “Une nouvelle période est née. Époque de désintégration du capitalisme, de son effondrement intérieur. Époque de la révolution communiste du prolétariat”. Alors qu’il y a plus d’un siècle, les bolcheviks et Rosa Luxemburg, notamment, affirmaient que la période historique ouverte par la Première Guerre mondiale est définitivement marquée par l’alternative : guerre ou révolution, socialisme ou barbarie, Le Prolétaire au contraire, sur la base de son interprétation “invariante” du Manifeste communiste de 1848 continue à répéter que les crises du capitalisme sont “cycliques” et ignore les implications de son entrée en décadence, en particulier vis-à-vis de la question de la guerre. Parce qu’il rejette la notion fondamentale de décadence du capitalisme, le PCI ne peut que manquer de clarté sur la nature des crises et des guerres impérialistes du XXᵉ siècle et donc manquer de clarté sur l’analyse de la situation actuelle et de son évolution vers la phase finale de l’agonie du capitalisme, la décomposition. (2)

Il n’est pas politiquement armé pour comprendre que la décomposition a été déterminée par une qualité nouvelle portée par les contradictions du capitalisme décadent et initialement “l’incapacité (…) des deux classes fondamentales et antagonistes, que sont la bourgeoisie et le prolétariat, à mettre en avant leur propre perspective (guerre mondiale ou révolution) engendrant une situation de “blocage momentané” et de pourrissement sur pied de la société”. Il l’interprète au contraire ironiquement sans en saisir la réelle nature : “Les prolétaires qui au quotidien voient leurs conditions d’exploitation s’aggraver et leurs conditions de vie se dégrader, seront heureux d’apprendre que leur classe est capable de bloquer la bourgeoisie et de l’empêcher de mettre en avant ses “perspectives””.

Le PCI interprète ce que nous disions quand il nous attribue l’idée de “blocage de la bourgeoisie par le prolétariat”, sans se pencher sérieusement sur le contenu politique que nous défendons réellement : toute la société se retrouve sans perspective affirmée d’une des deux classes fondamentales de la société. Elle se trouve donc privée de tout futur autre que l’exploitation immédiate générée par le capitalisme. Dans ce contexte, la bourgeoisie n’est plus en mesure d’offrir un horizon politique capable de mobiliser et de susciter une adhésion. Inversement, la classe ouvrière ne parvient pas à se reconnaître comme classe et ne joue aucun rôle véritablement décisif et suffisamment conscient. C’est cela qui a conduit à un blocage en terme de perspective. La phase de décomposition de la société capitaliste n’est nullement une “élucubration”, une “idée fumeuse”, “inventée” par le CCI. Marx lui-même au tout début du Manifeste communiste envisageait cette éventualité tirée de l’expérience historique de l’évolution des sociétés de classe quand il écrivait : “L’Histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot : oppresseurs et opprimés, se sont trouvés en constante opposition ; ils ont mené une lutte sans répit, tantôt déguisée, tantôt ouverte, qui chaque fois finissait soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la ruine des diverses classes en lutte”. Parmi les “diverses classe en lutte” aujourd’hui, il est bien question de la bourgeoise et du prolétariat ! Le marxisme a toujours posé en termes d’alternative, de manière non mécaniste, le dénouement de l’évolution historique. Aujourd’hui, avec les conditions actuelles : soit la classe révolutionnaire finira par s’imposer et ouvrira la voie vers le nouveau mode de production, le communisme, soit par incapacité ou défaite historique, la société capitaliste sombrera définitivement dans le chaos et la barbarie : ce serait alors la “ruine des diverses classes en lutte”.

Les bases de la phase de décomposition

Qu’est-ce qui détermine et explique la phase actuelle d’enfoncement du capitalisme décadent dans la décomposition de la société ? (3)

La bourgeoisie s’enlise dans une crise économique sans issue réduisant les prolétaires à subir toujours davantage la misère, la précarité, les attaques contre ses conditions de vie et l’exploitation. En même temps, elle a été incapable d’imposer sa propre “solution” à cette crise : une nouvelle Guerre mondiale. Entre 1968 et 1989, avec le resurgissement international du prolétariat sur la scène de l’histoire par le retour de ses luttes, elle ne pouvait embrigader le prolétariat dans la préparation d’un nouveau conflit mondial. Après 1989, avec la dissolution des deux blocs impérialistes née de l’effondrement du bloc de l’Est disparaissaient les conditions diplomatiques et militaires d’une nouvelle guerre mondiale : la bourgeoisie n’était plus en mesure de reconstituer de nouveaux blocs impérialistes.

Cependant, la disparition des blocs n’a pas mis fin aux conflits militaires. Au contraire, l’impérialisme n’a pas disparu ; il prend d’autres formes, où chaque État cherche à satisfaire ses propres intérêts ou appétits impérialistes contre les autres, aux dépens de la stabilité des alliances, où prédomine une tendance vers la guerre de tous contre tous et au déchaînement d’un chaos meurtrier et de la barbarie guerrière. Depuis lors, on assiste à la multiplication des conflits dans lesquels les grandes et moyennes puissances continuent de s’affronter par petits États, par bandes rivales armées ou même par ethnies interposées.

Mais la bourgeoisie ne peut plus non plus mobiliser le prolétariat dans un projet de société : le leurre du “nouvel ordre mondial de paix et de prospérité” promis par Bush père au lendemain de l’effondrement du bloc de l’Est a fait long feu.

De son côté, la classe ouvrière qui, bien que depuis 1968 et jusqu’à la fin des années 1980 a su développer des vagues de luttes de résistance face à la crise et aux attaques, a démontré qu’elle n’était pas prête dans les pays centraux à se sacrifier dans une guerre mondiale. Néanmoins, elle n’a pas réussi à politiser son combat de classe et à dégager une perspective consciente de révolution mondiale pour renverser le capitalisme à cause du poids énorme des années de contre-révolution et des illusions encore très fortes sur la nature prétendument ouvrière des partis de gauche et des syndicats. Contrairement à 1905 et 1917, elle a été incapable, notamment après août 1980 en Pologne, de s’affirmer sur un terrain politique, comme force de transformation révolutionnaire de la société et d’élever ses luttes de résistances à un combat politique international pour affirmer une perspective révolutionnaire.

La faillite des régimes staliniens, lors de l’effondrement brutal du bloc de l’Est a, par ailleurs, permis à la bourgeoisie de renforcer le plus grand mensonge du XXe siècle, l’identification du stalinisme au communisme, et d’alimenter une énorme campagne de matraquage idéologique pour proclamer la “faillite du marxisme” et la “mort du communisme”. C’est ce qui a conduit à l’idée qu’il ne reste plus aucune alternative à opposer au capitalisme. Cela explique les énormes difficultés que rencontre la classe ouvrière actuellement : la perte de son identité de classe, la perte de confiance en ses propres forces, la perte du sens de son combat, sa désorientation.

La montée du populisme et des phénomènes antisociaux

Ces difficultés ont permis, entre autres manifestations, le développement des idées populistes dans la société, y compris dans les rangs des ouvriers les plus fragilisés car le prolétariat est lui aussi affecté par l’ambiance délétère liée à la décomposition de la société bourgeoise et à la politique de la bourgeoisie.

Dans un contexte caractérisé par l’absence de toute perspective politique, la défiance envers tout ce qui relève de “la politique” s’accroît (tout comme le discrédit des partis traditionnels de la bourgeoisie) au profit de partis populistes prônant comme instrument majeur de propagande un prétendu rejet des “élites”. Cela débouche sur un sentiment répandu de no future et toutes sortes d’idéologies de repli sur soi, de retour vers des modèles réactionnaires archaïques ou nihilistes.

L’article du Prolétaire affirme : “l’orientation populiste est typiquement de nature petite-bourgeoise : la petite bourgeoisie, placée entre les deux classes fondamentales de la société, redoute la lutte entre ces deux classes, dans laquelle elle risque fort d’être broyée ; c’est pourquoi elle répugne à tout ce qui évoque la lutte de classe et ne jure que par “le peuple”, “l’unité populaire”, etc”. Pour le PCI, le populisme est, depuis ses origines, l’expression de la nature et de l’idéologie de la petite bourgeoisie et tout est dit. Il n’analyse pas le populisme comme une expression d’un monde capitaliste sans avenir, qui s’inscrit dans la dynamique de la période de décomposition. Si la montée actuelle du populisme a été alimentée par différents facteurs (la crise économique de 2008, l’impact de la guerre, du terrorisme et de la crise des réfugiés), elle apparaît surtout comme une expression concentrée de l’incapacité actuelle de l’une et l’autre classe majeures de la société d’offrir une perspective pour le futur à l’humanité.

Telle est la réalité globale à laquelle le prolétariat comme l’ensemble de la société sont confrontés. Il est important de voir comment la montée actuelle des faits antisociaux comme la faiblesse actuelle du prolétariat pour développer sa perspective révolutionnaire sont des aspects essentiels de la situation. Cela traduit un problème de fond dans la société qui n’est pas identique à celui de la période précédant les années 1990, encore moins à la simple nature petite-bourgeoise du populisme du XIXᵉ siècle.

Le PCI peut ne pas partager une telle analyse, mais il se doit alors de fournir un cadre général de compréhension alternative adapté à la période actuelle. Faire seulement de l’ironie dans sa critique est insuffisant.

Les enjeux réels pour le prolétariat face à la décomposition

A terme, si le prolétariat s’avérait incapable de retrouver le chemin de la lutte révolutionnaire, toute la société serait engloutie dans des désastres en tous genres : faillites, catastrophes écologiques, extension des guerres locales, enfoncement dans la barbarie, chaos social, famines… Tout ceci n’a rien d’une prophétie : il ne peut en être autrement pour la simple et bonne raison que la logique destructrice du capital et du profit, que l’on voit tous les jours à l’œuvre, est, elle, totalement irréversible. Le capitalisme, par nature, ne peut pas devenir “raisonnable” et s’enlise dans ses propres contradictions.

1. La lutte de classe du prolétariat n’est pas, comme le pense le PCI, “l’instrument” mécanique d’un “destin historique” absolument déterminé. Dans L’Idéologie allemande, Marx et Engels critiquent fortement une telle vision : “L’histoire n’est pas autre chose que la succession des différentes générations dont chacune exploite les matériaux, les capitaux, les forces productives qui lui sont transmis par toutes les générations précédentes ; de ce fait, chaque génération continue donc, d’une part, le mode d’activité qui lui est transmis, mais dans des circonstances radicalement transformées et, d’autre part, elle modifie les anciennes circonstances en se livrant à une activité radicalement différente ; ces faits on arrive à les dénaturer par la spéculation en faisant de l’histoire récente le but de l’histoire antérieure ; c’est ainsi par exemple qu’on prête à la découverte de l’Amérique cette fin : aider la Révolution française à éclater”.

2. Il ne faudrait pas pour autant en déduire que, parce qu’une partie de la classe ouvrière vote pour des partis populistes, le prolétariat serait devenu xénophobe ou foncièrement nationaliste. Comme nous l’avons souligné dans notre Résolution sur la lutte de classe internationale adoptée lors du XXIIe Congrès du CCI : “Beaucoup d’ouvriers qui, aujourd’hui, votent pour un candidat populiste peuvent, du jour au lendemain, se retrouver en lutte aux côtés de leurs frères de classe, et la même chose vaut pour les ouvriers entraînés dans des manifestations antipopulistes”.

Cependant, l’issue de la lutte n’a rien d’inéluctable, contrairement à la vision erronée qu’en tirait Bordiga : “est révolutionnaire (selon nous) celui pour qui la révolution est tout aussi certaine qu’un fait déjà advenu”. (4) Non, la révolution prolétarienne n’est pas écrite d’avance ! Personne d’autre ne peut la prendre en charge que l’action consciente du prolétariat par un véritable combat historique face à tous les obstacles et contre ceux que dresse la bourgeoisie qui se défend en déchargeant tout son venin et sa bestialité, comme le fait un animal blessé à l’agonie.

Face aux difficultés que rencontre le prolétariat, plus que jamais les révolutionnaires ont besoin de comprendre, analyser les enjeux et dénoncer au passage l’instrumentalisation idéologique que la bourgeoisie fait des tendances au délitement de la société actuelle pour mystifier et brouiller davantage les consciences.

Comprendre le populisme, c’est comprendre la décomposition, c’est-à-dire le danger qui pèse sur la classe ouvrière et sur toute l’humanité, les difficultés et les obstacles que nous devons affronter dans ce contexte pour mieux les combattre et s’armer face à eux. Malgré le poids du populisme et ses dangers, le prolétariat offre toujours la seule alternative possible au capitalisme et ses ressources sont intactes pour mener et développer ce combat.

CB, 26 mars 2018

 

1) Populisme, vous avez dit populisme ?, Le Prolétaire n°523, (févr.-mars-avr. 2017).

2) Nous renvoyons nos lecteurs à la polémique que nous avons déjà mené avec le PCI sur la question centrale de la décadence : Le rejet de la notion de décadence conduit à la démobilisation du prolétariat face à la guerre, Revue Internationale n°77 et 78, 2ᵉ et 3ᵉ trimestre 1994.

3) Nous renvoyons le lecteur à nos Thèses : la décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste, écrites en mai 1990 et republiées dans la Revue Internationale n° 107, 4ᵉ trimestre 2001 comme à l’article Les racines marxistes de la notion de décomposition, Revue Internationale n°117, 2ᵉ trimestre 2004.

4) La Maladie infantile, condamnation des futurs renégats (sur la brochure de Lénine “La maladie infantile du communisme”), Il programma comunista n°19 (1960).