Le nazisme et le fascisme pouvaient-ils voir le jour en Russie? (courrier des lecteurs)

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Dans le numéro précédent (RI n° 469), nous avons publié le courrier d’un lecteur sur Octobre 1917 et notre réponse. Une lectrice, Leïla, a à son tour réagi à cet article en nous envoyant une lettre. Nous saluons chaleureusement cette initiative. Le débat prolétarien est une tradition du mouvement ouvrier, une tradition nécessaire à la clarification en vue de favoriser le développement de la conscience ouvrière. C’est d’ailleurs le sens de notre rubrique “courrier des lecteurs” que nous concevons comme une ouverture au débat, comme un moyen d’échange dans le cadre de la perspective révolutionnaire.

Courrier de lectrice

“Pourquoi, après la défaite de la révolution, le fascisme ou le nazisme ne sont-ils pas survenus en Russie ?”

Je remercie le lecteur d’avoir posé cette question : la réponse paraît évidente, mais quand on essaie de la formuler, c’est beaucoup plus difficile.

Je vais donc, à mon niveau, essayer de m’atteler à cette tâche, en tant que sympathisante de longue date du CCI, censée avoir un minimum de conscience ouvrière, de connaissances historiques et de convictions quant à l’avenir de l’humanité et à la nature de la classe ouvrière.

Il faut se placer dans le contexte historique et utiliser les armes du matérialisme dialectique pour comprendre ce qui se passe, l’enchaînement causal des faits.

Le fascisme, comme le nazisme ou le stalinisme, sont le produit du développement historique de chaque pays.

Le cadre dans lequel ces formes de la domination bourgeoise sont apparues est : la Décadence du mode de production capitaliste.

Chaque système de production, depuis les débuts de l’humanité, connaît plusieurs phases : naissance, apogée, décadence.

Le capitalisme n’échappe pas à cette règle et la dernière phase de son existence, la décadence, correspond au Capitalisme d’État.

Le Capitalisme est le mode de production le plus dynamique de l’Histoire : les forces productives se sont développées de manière exponentielle, les réseaux de transport se sont développés, surtout dans les pays centraux, permettant une circulation toujours plus rapide des marchandises.

Mais la caractéristique du capitalisme est de s’étendre toujours plus, de conquérir sans arrêt de nouveaux marchés, de vendre ses marchandises à des secteurs non capitalistes (colonies, paysannerie) pour réaliser le cycle de l’accumulation ; de par son histoire, l’Allemagne n’a pu construire un empire colonial où piller les ressources naturelles, exploiter une main d’œuvre peu chère et écouler ses marchandises : en effet, l’Allemagne n’existe comme nation que depuis 1870, alors que les pays centraux comme la France ou la Grande-Bretagne existent comme nations depuis beaucoup plus longtemps (de plus, ces deux empires ont des accès maritimes beaucoup plus importants qui leur ont permis de conquérir le monde). Les colonies de l’Allemagne se limitaient en 1918 à quatre ou cinq “pays” d’Afrique et pas les plus riches (Namibie, Cameroun, Togo, Tanganyika…). L’Allemagne est à l’origine de la guerre de 1914 car elle lutte pour sa survie, elle a besoin d’un repartage du gâteau colonial pour écouler ses marchandises et accumuler du capital. En 1918, l’Allemagne demande l’armistice, suite au début de la Révolution Allemande, qui rejoint la Révolution Russe en vue de la Révolution Mondiale. Malheureusement la révolution est écrasée dans le sang.

La classe ouvrière Allemande est vaincue, l’Allemagne est à terre, le traité de Versailles est un traité de pillage de l’Allemagne. La contre-révolution se développe du fait que la classe ouvrière est écrasée physiquement et moralement ; ses dirigeants (Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg) ont été assassinés par la Social-Démocratie. La famine, la maladie, le froid, la mort règnent ; c’est sur ce terreau que se développe le national-socialisme qui va devenir le nazisme. La propagande anti-sémite est un outil de la bourgeoisie pour désigner un coupable des conditions de vie atroces que supporte la population en général et la classe ouvrière en particulier. Cette propagande excite les sentiments les plus vils dans la population et la classe ouvrière désorientée. Cette propagande se double d’une campagne sur la “supériorité de la race aryenne”, qui détourne encore plus la classe ouvrière de son combat.

Hitler est porté au pouvoir par les grands industriels Allemands (Krupp, Thyssen, Flick, Bosch…), qui voient en lui un bon défenseur de leurs intérêts, capable de haranguer les foules et d’encourager les ouvriers à travailler dur dans les usines pour reconstruire l’outil industriel et guerrier. Jusqu’à la guerre, se développe une main-mise totale de l’État sur la population, avec incitation à la délation, militarisation de la société, emprisonnements, exactions, terreur, règne de l’arbitraire, jusqu’à la guerre.

En Italie, c’est un peu le même schéma : l’unité nationale a été réalisée tard (en 1861 Victor-Emmanuel II est proclamé roi de la péninsule moins Venise et Rome). L’Italie a très peu de colonies elle aussi (Érythrée Somalie…) L’industrialisation est récente et moins spectaculaire qu’en Allemagne. Mussolini (un journaliste, bon orateur et aventurier qui prend position contre la guerre en 1914 et soutient l’intervention par la suite) est intervenu pendant la guerre en tant que journaliste, pour défendre la neutralité de l’Italie dans la guerre ; puis, il crée son propre journal “il popolo d’Italia” dans lequel il écrit des articles exaltant le nationalisme. L’Italie fait cependant partie des pays vainqueurs de la Première Guerre Mondiale, même si elle n’a récolté que des miettes, alors qu’elle espérait plus. De 1919 à 1922, l’Italie est secouée par une crise sociale, économique et politique ; Mussolini se fait bien voir de la cofindustria, qui regroupe les grands industriels Italiens (Fiat, Pirelli, Olivetti, Edison …) en brisant violemment les grèves ouvrières avec ses escouades composées d’anciens soldats “d’élite” démobilisés après la guerre et désœuvrés. Ces escouades deviendront les “faisceaux d’action révolutionnaires”, le roi Victor Emmanuel II lui confie le gouvernement en 1924, il remplit son rôle de militarisation de la société en vue d’une prochaine guerre, la classe ouvrière étant battue et sans perspective après l’écrasement de la révolution et le développement de la contre-révolution en Russie.

En Russie, comme le dit très bien le camarade, “Staline était membre du Parti Bolchevique. Plus tard, il l’a utilisé à ses propres fins.” Staline était lui aussi, un aventurier sans scrupules, qui a saisi l’opportunité de jouer un rôle historique en profitant des faiblesses de la révolution russe. Le stalinisme est l’expression de la contre-révolution et du développement du capitalisme d’État en Russie, au nom de la classe ouvrière : comme le dit le camarade, “[tout] a été transformé en mensonge, le vrai devint le mensonge et le mensonge le vrai”.

Le camarade aurait pu aussi se poser la question : quelle était la forme de domination de la bourgeoisie en France et en Grande-Bretagne, après 1918 ?

La période de l’entre-deux guerres est une période de contre-révolution, “il est minuit dans le siècle”, le capitalisme d’État prend la forme d’une dictature ouverte de la bourgeoisie, avec militarisation de la société et préparation à la guerre.

Pour l’avenir, la classe ouvrière devra s’armer pour résister aux chants de sirènes démagogiques de la bourgeoisie : on constate que, pour finaliser sa victoire sur la classe ouvrière après “le début de la fin” de la période révolutionnaire après 1918, la bourgeoisie s’est emparée du langage de la classe ouvrière pour la tromper.

Ainsi, c’est au nom du national-socialisme que Hitler entame son ascension irrésistible vers le pouvoir absolu.

En Italie, Mussolini fait d’abord partie du Parti Socialiste Italien, il en est expulsé en novembre 1914 après avoir retourné sa veste en soutenant la participation de l’Italie à la guerre au nom du nationalisme ; il rejoint un conglomérat favorable à l’entrée de l’Italie dans le conflit, regroupant des anarchistes – partisans de la guerre pour hâter la révolution – et des réactionnaires nationalistes. Il crée les “Faisceaux d’action révolutionnaire” – les sinistres “Chemises Noires” – et le Parti National Fasciste en 1921.

En conclusion, fascisme, nazisme ou stalinisme ont été des expressions équivalentes de la dictature de la bourgeoisie en période de contre-révolution et de préparation à la guerre, dans les pays les plus industrialisés ; dans les trois formes de domination on voit se développer un contrôle absolu sur la population, l’ouverture de camps de concentration, la militarisation du travail, le développement de l’industrie de guerre.

Leïla, 28 mars 2018

Réponse du CCI

De notre point de vue, la contribution de la camarade Leila constitue un panorama historique des événements qui ont conduit au fascisme, au nazisme et au stalinisme. Même si certains aspects peuvent nous paraître trop schématiques (pouvant conduire à des analyses erronées) et les situations juxtaposées, l’ensemble brasse toute une période inscrite, à juste titre, dans la phase de décadence du capitalisme.

Pour mesurer la portée de cette contribution, il faut se demander si elle répond à la question posée par le précédent courrier ? En partie assurément oui, mais des zones à explorer existent encore. Il y a bien une réponse formulée à l’issue de tout un effort de synthèse et qu’on retrouve plus particulièrement dans la conclusion : “fascisme, nazisme ou stalinisme ont été des expressions équivalentes (souligné par nous) de la dictature de la bourgeoisie en période de contre-révolution et de préparation à la guerre, dans les pays les plus industrialisés”. Il s’agit d’un point de vue général, mais qui, selon nous, doit être davantage précisé au vu des interrogations du premier courrier.

En effet, si les conditions historiques s’inscrivent bel et bien dans une globalité avec des caractéristiques permettant de dégager des éléments “d’équivalence”, pour reprendre l’idée de la camarade Leila, ceux-ci ne permettent pas pour autant de mettre en évidence la singularité du stalinisme par rapport aux autres formes totalitaires. En ce sens, en dépit de la richesse des éléments apportés, la réponse de Leila ne semble pas aller au bout du raisonnement, bien qu’elle ait évoqué certains éléments qui vont nous permettre justement de mettre l’accent sur les différences. Bien entendu, nous ne prétendons pas apporter “La” réponse dans cet article. L’objectif que nous nous fixons ici est plus modeste et consiste plutôt à souligner des aspects qui peuvent peut-être permettre d’aller plus loin dans cette réflexion. Donc, au-delà des aspects communs, que peut-on dégager du cas plus particulier de la Russie stalinienne ?

Il nous semble que le premier élément majeur dont il faut tenir compte est celui de la prise du pouvoir par le prolétariat en Russie. Contrairement à l’Allemagne où le mouvement a été totalement brisé lors de la commune de Berlin en janvier 1919 par une répression sanglante et contrairement aux grandes grèves des années 1920 en Italie qui ont été totalement réprimées avant la possibilité d’une prise du pouvoir, le prolétariat en Russie a été capable, a contrario, de prendre le pouvoir à l’issue d’une insurrection victorieuse. Cela n’est pas sans conséquence dans la façon dont la bourgeoisie a dû s’y prendre pour écraser le prolétariat. Non seulement la bourgeoise mondiale s’est liguée contre le prolétariat russe pour l’isoler et le réprimer, mais elle a aussi œuvré sur le terrain idéologique pour aboutir, grâce au stalinisme, au plus grand mensonge de l’histoire : l’assimilation du stalinisme au communisme. De ce point de vue, ni le nazisme ni le fascisme ne pouvaient couvrir la nécessité de dénaturer durablement la nature de la révolution russe et l’idée de communisme.

Le deuxième élément qu’on peut mettre en avant pour pousser plus loin la réflexion, c’est la forme même et la façon dont s’est exprimée la tendance universelle de la décadence qu’est le capitalisme d’État. Comme nous l’écrivions dans notre brochure L’effondrement du stalinisme : “dans les pays de l’Est, la forme particulière que prend le capitalisme d’État, se caractérise essentiellement par le degré extrême d’étatisation de leur économie. C’est sur cette caractéristique qu’a d’ailleurs reposé le mythe de leur nature “socialiste” distillé pendant des décennies par l’ensemble de la bourgeoisie mondiale, qu’elle soit de gauche ou de droite. L’étatisation de l’économie à l’Est n’est pas un acquis d’Octobre 1917, comme le prétendent les staliniens et les trotskystes de tous bords. C’est un produit monstrueux de la contre-révolution stalinienne (qui s’est imposée avec la défaite de la révolution russe) qui trouve sa source dans les circonstances historiques de la constitution de l’URSS. En effet, contrairement au reste du monde, le développement du capitalisme d’État en URSS n’est pas un produit direct de l’évolution “naturelle” du capitalisme dans la période de décadence”. Dans sa contribution, la camarade Leila évoque indirectement l’existence en Italie et en Allemagne de grands conglomérats industriels, l’existence d’un fort secteur privé au service de l’État. Tout cela induit nécessairement un encadrement institutionnel et juridique différent de celui qui pouvait être instauré en Russie.

En Russie, même s’il existait un capital très concentré dans les principales métropoles, comme pour les usines Poutilov de Pétrograd, par exemple, la situation était totalement différente, la bourgeoisie ayant été expropriée et l’ensemble de l’économie comprenant encore un secteur agricole très important et archaïque. L’expropriation brutale des moyens de production a donc conduit à une forme de centralisation étatique radicale extrême, cela afin de tenter de pallier aux retards accumulés, aux besoins de modernisation et d’orienter, plus tard, le capital russe de la nouvelle classe bourgeoise, la nomenkaltura, vers l’industrie lourde et la production d’armements en vue de la guerre. Naturellement, au nom du socialisme ! Cela, l’idéologie Nazie et celle du fascisme, malgré leur brutalité, n’auraient probablement pas pu le permettre avec autant de rapidité et d’efficacité.

Bien entendu, ces éléments que nous soumettons à la réflexion ne sont pas forcément les seuls aspects et méritent d’être eux-mêmes approfondis. Mais il nous semble que ces différents éléments permettent de souligner pourquoi en Russie la forme capitaliste d’État ne pouvait être strictement identique à celle du fascisme ou au nazisme.

RI, avril 2018