Manifestations en Roumanie: la mystification démocratique et le poison nationaliste

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Les très importantes manifestations qui ont eu lieu depuis janvier en Roumanie contre une réforme du Code pénal menée par le gouvernement social-démocrate pour alléger les peines encourues dans les cas de corruption, proposer une amnistie totale dans les cas de corruption de moins de 200 000 lei (45 000 €) et amnistier d’anciens élus actuellement détenus, sont sans précédent dans ce pays depuis celles qui ont abouti à la déchéance du régime Ceaucescu en 1989. Cet ensemble de lois était en fait taillé “sur mesure” pour amnistier dans les faits, Liviu Dragnea, le président du parti social-démocrate (PSD) au pouvoir, accusé de malversations et d’emplois fictifs portant sur une somme de 100 000 lei.

Le gouvernement a tenté de faire passer ce texte en force par une ordonnance d’urgence dans la nuit du 31 janvier et une heure plus tard, le texte était publié au Journal officiel ! La réponse a été une indignation qui n’a fait qu’enfler le nombre de manifestants : dimanche 22 janvier, 30 000 personnes au moins défilaient à Bucarest, 20 000 dans les autres grandes villes du pays. Le 2 février, 150 000 personnes manifestaient à Bucarest. Le 5 février, c’est presque un demi-million de Roumains qui se trouvaient dans la rue à travers tout le pays, 250 000 rien qu’à Bucarest. “La Roumanie connaît les plus importantes manifestations de masse de son histoire”, titrait Die Welt, le 6 février. Les manifestants ont bravé un thermomètre indiquant – 10 °C. Beaucoup de jeunes de province sont venus manifester dans la capitale en profitant de la gratuité des transports en commun pour les étudiants récemment votée par le gouvernement ! Dans au moins 20 autres villes du pays, il y a eu des manifestations, ce qui montre l’étendue du mécontentement face aux mesures gouvernementales.

Le mépris du gouvernement et du PSD au pouvoir n’a fait qu’accentuer l’indignation des manifestants, Liviu Dragnea qualifiant à la télévision de “Bullshit” ce qui se passait à Bucarest et le Premier ministre Grindeanu affirmant qu’il n’y avait aucune raison pour que le gouvernement démissionne. La question n’est pourtant pas sans enjeu pour la Roumanie, qui souhaite intégrer l’espace Schengen et ne le peut pas pour l’instant du fait d’un rapport défavorable de l’UE sur la corruption dans le pays.

Cependant, le 2 février, le ministre délégué pour le Milieu des affaires démissionnait. Le 8 février, le principal artisan du décret, le ministre de la Justice Florin Iordache, démissionnait à son tour. Le pouvoir ne pouvait que lâcher du lest pour déminer le mécontentement de la population, ce qui s’est avéré insuffisant : le 5 février, le gouvernement retirait les ordonnances incriminées.

En 1990, dans ses Thèses sur la décomposition, le CCI écrivait : “Mais les manifestations de l’absence totale de perspectives de la société actuelle sont encore plus évidentes sur le plan politique et idéologique. Ainsi :l’incroyable corruption qui croît et prospère dans l’appareil politique, le déferlement de scandales dans la plupart des pays tels le Japon (où il devient de plus en plus difficile de distinguer l’appareil gouvernemental du milieu des gangsters), l’Espagne (où c’est le bras droit du chef du gouvernement socialiste qui, aujourd’hui, est directement en cause), la Belgique, l’Italie, la France (où les députés décident de s’amnistier eux-mêmes pour leurs turpitudes).” La situation de corruption généralisée et impudente que l’on voit en Roumanie n’a en effet rien d’une exception ! Cette multiplication des phénomènes de corruption est une caractéristique de la période de décomposition que connaît la société capitaliste toute entière, et ce n’est donc pas un phénomène lié aux tares particulières de politiciens particulièrement sans scrupules. La corruption est constitutive de la société capitaliste, et la décomposition de ladite société, en exacerbant “la débandade générale au sein même de l’appareil étatique, la perte du contrôle sur sa propre stratégie politique, […] constitue […], en réalité, la caricature […] d’un phénomène beaucoup plus général affectant l’ensemble de la bourgeoisie mondiale, un phénomène propre à la phase de décomposition” (Thèses sur la décomposition). La bourgeoisie ayant de plus en plus de mal de fédérer ses propres composantes autour d’un projet politique commun, il est logique que de plus en plus de ses membres ne cherchent qu’à trouver leur intérêt personnel dans les affaires de l’État, et rien d’autre !

Cependant, le phénomène de la décomposition de la société capitaliste ne touche pas que la classe dominante, et les manifestations que nous voyons aujourd’hui en Roumanie et ailleurs nous le montrent clairement. Ces manifestations provoquées par une indignation parfaitement légitime contre la corruption habituelle des politiciens dans un pays où le salaire moyen est d’un peu plus de 300 € mensuels ont été une réaction de colère face à une classe politique pourrie. Il faut cependant constater que ces manifestations ont connu des expressions totalement anti-prolétariennes, religieuses, voire purement nationalistes. Le Président de la république Ihoannis avait rejoint la manifestation du 22 janvier, et les manifestants du 5 février à Bucarest ont chanté l’hymne national, ceux de Timisoara ou de Iasi ont entonné en chœur le “notre Père”. À Ploiesti, 3000 manifestants se sont agenouillés devant le siège du PSD pour implorer le gouvernement de retirer son texte. L’un des principaux slogans des manifestations était : “Dragnea, n’oublie pas : Laura t’attend !”. Laura Codruta Kövesi est la cheffe du parquet national anticorruption (DNA). Que les manifestants mettent leurs espoirs de lutte contre les politiciens corrompus dans une des émanations judiciaires de l’État roumain n’est pas la moindre des contradictions de ce mouvement !

Les revendications des manifestants roumains ne demandaient sur le fond rien de plus que le rétablissement du “dialogue démocratique” ; ainsi que le disait un manifestant, le problème pour lui est que les politiciens “ne veulent pas parler au peuple et établir un dialogue”. En fait, le hiatus entre la vie de politicien corrompu et celle de simple citoyen devient si grotesque qu’il en est devenu insupportable pour une grande partie de la population. Mais pour l’instant la classe ouvrière ne voit pas sa perspective propre, et la bourgeoisie peut facilement la faire adhérer à la revendication de “rétablir la démocratie” pour “rapprocher les élus du peuple”. Ce sont de très classiques revendications populistes, et elles n’ont en tout cas rien de révolutionnaire.

Nous voyons aujourd’hui beaucoup de manifestations très importantes à travers le monde : en Corée du Sud contre la corruption de la présidente Park et de sa “gourou” personnelle, en Angleterre contre le Brexit, aux États-Unis contre la politique de Donald Trump, au Brésil contre les scandales Petrobras et Odebrecht… Ces manifestations ont des points communs très forts avec ce qui se passe en Roumanie, une indignation partagée contre les agissements de certains politiciens corrompus ou partisans de mesures dont les manifestants ne veulent pas entendre parler (comme la rupture nationaliste du Brexit, ou les décrets anti-immigration de Trump), une exaspération face à la situation économique qui se dégrade alors que des politiciens piochent allègrement dans les finances étatiques, une volonté de peser politiquement contre les gouvernants, mais aussi de demander aux politiciens “d’écouter” les citoyens et de se conformer fondamentalement à une certaine morale, notamment en faisant la “transparence” sur leurs actes et leurs finances.

Mais derrière ces expressions confuses d’indignation (tout à fait compréhensibles et respectables par ailleurs), il faut se demander quelle perspective il y a pour le prolétariat. Et là, le pot aux roses se dévoile assez vite : dans un article du 4 février 2017, le journal Le Monde nous le dit très clairement : “[…] ce vol organisé par les dépositaires du pouvoir non seulement soustrait des revenus aux gens honnêtes et à l’économie mais, par son mode de fonctionnement, mine la démocratie et la confiance politique.” Ce genre de revendication est pleinement acceptable, non seulement par les fractions bourgeoises les plus susceptibles d’arriver au pouvoir, mais surtout par les fractions populistes les plus réactionnaires, qui demandent ouvertement que les “corrompus” et les “profiteurs” de l’État “dégagent” ; n’est-ce pas le slogan de Trump qui, pendant sa campagne électorale, promettait de “faire le ménage” à Washington ?

Lorsque le prolétariat se laisse embarquer sur ce terrain, il est totalement impuissant. Or ce que l’on voit pour l’instant dans ces mouvements, partout dans le monde, c’est que le prolétariat se retrouve noyé dans un mouvement pour… combattre les effets les plus visibles de la décomposition sociale, qui touche effectivement la bourgeoisie et est à l’origine du développement du populisme dans certaines de ses fractions. Ce n’est aucunement une perspective émancipatrice pour la classe ouvrière, qui doit combattre son ennemi de toujours : la bourgeoisie en tant que classe exploiteuse et dominante, et les rapports de production capitalistes.

Aujourd’hui, la décomposition qui frappe la bourgeoisie et provoque toujours plus de corruption des élus, une idéologie de “retour en arrière” toujours plus réactionnaire, empêche la classe ouvrière de voir où sont ses intérêts réels. Ce n’est qu’en retrouvant le chemin de la lutte de classe, contre la dégradation de ses conditions de vie et de travail, que la classe ouvrière retrouvera son identité et son véritable combat.

Sven, 22 février 2017