Sport, idéologie et propagande au service du nationalisme (sur le film La couleur de la victoire)

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Au début du mois d’août, juste avant les jeux Olympiques au Brésil est sorti un film : La couleur de la victoire. Ce film retrace une partie de la vie de l’athlète noir américain Jesse Owens qui remportera 3 médailles d’or individuelle sur 100 et 200 mètres, au saut en longueur et une médaille d’or sur le relais 4x100, aux jeux Olympiques de Berlin en 1936.

Le film débute alors que Jesse Owens commençait à faire parler de lui dans le milieu universitaire en gagnant toutes les courses auxquelles il participait. Conscient de ses capacités, il intègre une université où un entraîneur renommé lui apprendra toutes les techniques de la course et le préparera aux jeux Olympiques de Berlin. Le film montre bien comment Jesse Owen a subi la ségrégation présente aux États-Unis vis-à-vis des Noirs, tant dans la vie de tous les jours que dans la vie universitaire. Ceci dit, aidé de son entraîneur, celui-ci parviendra à faire abstraction de cette situation et, grâce à ses victoires et à ses records, à retourner le public en sa faveur.

Le film montre également les conflits politiques qui existaient au sein du Comité olympique des États-Unis autour de la participation américaine aux JO de Berlin. Pour une partie de la bourgeoisie, la participation aux JO était importante : elle devait faire oublier les affres de la crise de 1929 et surtout renforcer l’idéologie nationaliste afin de mieux embrigader la classe ouvrière pour la Seconde Guerre mondiale qui s’annonçait 1. Pour convaincre la fraction bourgeoise qui n’était pas favorable à la participation, gênée par l’utilisation qu’Hitler allait faire des JO de Berlin à des fins de propagande nazie, un membre du comité olympique américain était envoyé à Berlin. La bourgeoisie allemande, consciente de l’importance que représentent ces Jeux pour montrer sa force politique et impérialiste, n’hésitera pas à accepter d’enlever les affiches antisémites qui se trouvaient sur les murs de Berlin pour répondre aux exigences américaines. La bourgeoisie allemande pour être sûre d’avoir l’accord des États-Unis ira jusqu’à corrompre le membre du comité américain. A son retour, Avery Brundage, par son discours sur les bienfaits du sport et de l’olympisme, parvint à convaincre ceux qui voulaient boycotter les JO de Berlin. Il fallait maintenant convaincre Jesse Owens lui-même d’y participer.

Pour la bourgeoisie américaine, il était important que Jesse Owens soit présent et ceci pour différentes raisons. Détenteur de plusieurs records du monde, il avait de fortes chances de gagner. De plus, Owens, grâce à ses victoires, jouissait d’une certaine notoriété au sein de la population américaine et s’attirait la sympathie de la classe ouvrière dont il faisait partie. Tous les ingrédients étaient réunis pour provoquer une émotion collective forte sur cet événement, pour “dépasser les clivages de couleurs et de classes”, c’est-à-dire pour entraîner les esprits dans l’union nationale. Malgré quelques pressions de la communauté noire qui feront un peu hésiter Owens, celui-ci, par goût de la compétition mais aussi pour ce que représentent les JO pour un ­athlète comme marque et couronnement d’une carrière sportive, donnera son accord. Pour que celui-ci soit mis dans les meilleures dispositions pour gagner, mais surtout pour donner une bonne image de la bourgeoisie américaine, celle-ci n’hésitera pas, à l’occasion de ces Jeux, à dissimuler tout ce qui pouvait rappeler la ségrégation que subissaient les Noirs. C’est ainsi qu’Owens fut surpris que les Blancs et les Noirs puissent manger ensemble, à la même table et dormir dans le même établissement.

Les Jeux de 1936 furent certainement les premiers Jeux où l’on assista à une véritable guerre de propagande entre États et notamment entre les États-Unis et l’Allemagne. Le contexte de l’approche de la Seconde Guerre mondiale l’explique. Toute la technologie cinématographique avancée de l’époque fut mobilisée pour donner une image de la puissance de l’Allemagne et du régime nazi. Il en sera de même pour la “démocratie” américaine. Toutes les courses d’Owens furent retransmises en direct à la radio. Owens ne réalisait pas qu’il n’était qu’un instrument entre les mains de la bourgeoisie américaine, agissant pour la défense de ses seuls intérêts idéologiques nationaux, qu’il servait de symbole et d’image à sa propagande, ou s’il le réalisait, cela lui importait peu. Ne comptait pour lui que la compétition, mais comprise de manière communautaire, fraternelle. D’ailleurs, au nom de cette fraternité entre sportifs, il nouera une amitié avec le sauteur en longueur allemand (Luz Long), son principal concurrent dans cette discipline. Celui-ci n’hésitera pas à aider Owens à trouver ses marques lors de cette épreuve, n’hésitera pas à lui serrer la main et à s’exposer avec lui bras-dessus, bras-dessous à la fin de cette compétition, au grand dépit d’Hitler. Ce rapprochement entre les deux athlètes, outre l’aspect de respect sportif, s’explique aussi par le fait qu’Owens subissait la ségrégation et que l’athlète allemand n’était pas d’accord avec la politique antisémite et raciste du régime nazi. Cette fraternité affichée avec Owens vaudra d’ailleurs ensuite à Luz Long de partir en première ligne dès le début de la guerre sur le front russe.

Depuis, la propagande s’est amplifiée au centuple. Tous les responsables de la propagande de l’époque étaient de petits joueurs au vu de ce que vont développer par la suite aussi bien la bourgeoisie stalinienne que la bourgeoisie démocratique. Aujourd’hui, à l’ère du chacun pour soi suite à la disparition des blocs Est-Ouest, la propagande a pris une dimension plus fortement nationaliste. C’est ainsi que chaque victoire lors des épreuves des JO voit l’athlète faire un tour d’honneur avec le drapeau national sur les épaules. A chaque médaille d’or gagnée, l’hymne national résonne et tourne en boucle sur tous les médias 2.

Les sanctions disciplinaires contre tout athlète critiquant le régime de son pays n’a pas été le propre des régimes nazi ou stalinien. Aux jeux Olympiques de Mexico en 1968, les sprinters noirs américains Tommie Smith et John Carlos qui finiront respectivement premier et troisième du 200 mètres seront exclus de l’équipe américaine pour avoir tendu le poing avec un gant noir lors des hymnes. Par la suite, les deux athlètes seront exclus à vie des jeux Olympiques. Toutes les compétitions internationales ressemblent désormais à une mission-­commando pour chaque équipe nationale qui rappelle fortement les missions militaire en temps de guerre. Tout comportement suspect d’un athlète vis-à-vis des “valeurs de la nation” (ne pas chanter l’hymne national, par exemple) est sanctionné sévèrement ou donné en pâture à la vindicte populaire et souvent les deux.

Vu que la bourgeoisie américaine avait tout fait pour que les succès d’Owens soient retentissants pour servir ses intérêts, celui-ci sera célébré comme un héros à son “retour au pays”. La bourgeoisie démocratique américaine ne pouvait pas réemployer immédiatement les lois ségrégationnistes à l’encontre d’Owens. Par contre, une fois l’euphorie nationaliste et médiatique retombée, Owens se verra, lors des réceptions officielles, interdit d’accès par l’entrée principale. Il sera obligé d’emprunter les portes de service. De même, le président des États-Unis Roosevelt, refusera de lui serrer la main tout comme Hitler lors des JO. Tout ceci démontre bien que les soi-disant “grandes démocraties” n’ont rien à envier au régime nazi.

Ce film cherche à montrer que la prétendue “fraternité sportive” peut et permet de dépasser les divisions entre races et entre nations. Il participe en ce sens à développer l’idéologie humaniste qui est une utopie purement mystificatrice dans une société divisée en classes aux intérêts antagonistes. Il a malgré tout le mérite de nous rappeler, sans doute aux détriment des préjugés et du message idéologique volontairement colporté par le réalisateur, qu’en 1936, les mensonges et l’hypocrisie de la propagande démocratique n’avaient rien à envier au nazisme, comme par la suite, elles n’auront rien à envier au stalinisme. Toutes ont pour dénominateur commun d’être des expressions d’un même système : le capitalisme.

Cealzo, 16 août 2016

1 Voir notre article concernant Pearl Harbor : “Pearl Harbor 1941, les Twin Towers 2001 : le machiavélisme de la bourgeoisie”, Revue internationale no 108, 1er trimestre 2002.

2 Voir notre série sur “l’Histoire du sport” (RI nos 437 à 440, de novembre 2012 à avril 2013).