Scandale des abattoirs : le capitalisme détruit et méprise la vie

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Il y a plus d’un mois, des vidéos ont été diffusées sur les réseaux sociaux montrant des comportements d’une cruauté sans nom au sein de certains abattoirs français. L’association L214 Éthique & Animaux a filmé en caméra cachée et diffusé sa vidéo montrant comment sont traités les animaux d’un abattoir près de Pau. Cette vidéo a été reprise par les réseaux sociaux et les principaux médias dès le 29 mars. Le traitement infligé aux animaux, les atrocités et sévices commis parfois directement par les employés sont insoutenables. Le personnel découpe les animaux encore vivants, les assommant parfois à coups de crochet. Certains poussent des animaux en leur assénant des coups d’aiguillon électrique sur la tête, on voit même un agneau écartelé vivant, pris entre deux crochets en l’absence de l’opérateur. Ce sont des images analogues qui avaient poussé à la fermeture de l’abattoir d’Alès en octobre 2015 et à sa suite l’abattoir du Vigan en février 2016.

Une telle banalisation de pratiques barbares ne saurait signifier qu’elles sont la simple conséquence du sadisme ou du manque de scrupule du personnel. Soumis à des cadences mécanisées infernales, poussés par la rentabilité dans un contexte ultra-concurrentiel, par la compression des effectifs, leurs gestes sont par nécessité expéditifs, provoquant des souffrances inimaginables aux animaux, mais aussi, d’une certaine manière, aux hommes qui doivent les abattre. Cette situation oblige en effet les personnels à se forger une carapace, à la désensibilisation forcée. La bestialité du personnel est avant tout celle du système capitaliste, celle de son pouvoir totalitaire. Les actes de sauvagerie, les plaisanteries et les rires d’employés qui les accompagnent parfois, en apparence totalement assumés, sont autant de mécanismes de défense face à des tâches quotidiennes institutionnalisées et imposées par la logique meurtrière du capital.

Au-delà des pratiques dénoncées, assez courantes, nous devons comprendre que la marque de fabrique de cette société capitaliste est la standardisation, la transformation par la violence de la qualité en quantité. Dans quel but ? La rentabilité, le sacrifice de la nature et de l’homme lui-même à cette seule fin. Tout ce qui ose résister à la quantification est éliminé, méticuleusement disqualifié et exclu.

La concurrence pousse aux élevages en batteries, à des complexes hors sol, au mépris des animaux sauvagement engraissés et bourrés d’antibiotiques  1. Les animaux sont systématiquement transformés en usine à viande, en véritable monstres. Les bovins des feed-lots (parcs d’engraissement), par exemple, sont non seulement entassés en masse dans des espaces ultra-réduits, mais déformés physiquement au point de présenter une hypertrophie musculaire. Les vaches laitières ont une espérance de vie très réduite du fait des traites intensives, cela, alors que la surproduction pousse en même temps les éleveurs en colère à épandre leur lait invendu dans les champs ! Les pollutions de ces élevages massifs sont un des fléaux majeurs, les animaux baignant dans leurs déjections avec des risques de maladies accrus.

Les mêmes méthodes d’élevages sont utilisées lors de la sélection des canards ou des oies pour la production du foie gras. On inflige à ces animaux des souffrances terribles et souvent inutiles. D’abord, on sélectionne les mâles car leur foie grossit plus vite et on demande au personnel de jeter les femelles dans des broyeurs pour les tuer. Certaines agonisent lentement dans des bacs mouroir. Le gavage lui-même “occasionne des lésions, des inflammations (œsophagites, entérites), et des infections (notamment des candidoses et des infections bactériennes)” 2. On pourrait continuer ainsi la description de cruautés tout aussi scandaleuses, par exemple sur les porcs ou les animaux domestiques. Mais il est clair que la réalité de cette violence ne se limite en rien aux actes sur les animaux. Elle ne fait que parachever une logique d’uniformisation industrielle totalitaire pour laquelle les animaux sont réduits à des marchandises, tout comme les producteurs à de la force de travail échangeable.

L’association déjà évoquée milite surtout pour l’application de l’article L 214 du Code rural reconnaissant les animaux comme êtres “sensibles” 3.

Même si nous pouvons le comprendre, le combat de cette association est voué à l’échec ou du moins ne peut provoquer que des changements très éphémères puisqu’il en appelle simplement à “appliquer la loi”. Les lois ne sont en réalité que des “cache-­sexes” qui cherchent à nous faire croire que les réactions d’indignation des hommes politiques et leur soutien médiatique peuvent modifier sur le fond de telles pratiques liées fondamentalement à la logique bien réelle du capitalisme et du profit. C’est pourquoi, l’association L214, qui dénonce fort justement de nombreuses pratiques barbares lors d’abattage d’animaux, participe à la mystification sur la légalité bourgeoise lorsqu’elle en appelle aux “élus de la nation” pour “faire appliquer la loi”. Elle invite même les “citoyens” à faire pression sur “les personnalités politiques” : “Politique-animaux.fr se veut un outil au service des citoyens. Les ressources mises à leur disposition pourront les aider à interpeller les élus ou candidats, ainsi qu’à orienter leur vote lors des échéances électorales”.

Quand on voit la manière dont le capitalisme traite les êtres humains, les ouvriers dans les “unités de production” ou les migrants qui fuient les atrocités de la guerre et l’horreur de la faim, on voit mal comment le sort des animaux d’élevage pourrait le préoccuper. La réalité et le caractère éminemment mystificateur des “libertés publiques” et de “l’égalité entre les hommes” érigées en “Droits de l’homme” il y a plus de deux cents ans laissent déjà deviner à quel point le “droit animal” est voué à n’être qu’une coquille vide.

La mise à jour de pratiques alliant l’inhumanité de la production de marchandises et l’excès de cruautés jusqu’au sadisme dans l’abattage des animaux, si elle indigne, n’a pas d’autres finalité que mystifier les “citoyens” sur le terrain de l’ordre capitaliste à l’origine de ces horreurs. Le système a établi des règles hypocrites (des lois) contournées du fait de la logique économique de productivité et du contexte de guerre commerciale généralisée. Dans plusieurs sites de production de viande animale où des comportements barbares commis lors d’abattage d’animaux ont été signalés, au moins une partie de la viande produite avait acquis des labels de qualité (Label rouge et IGP) et, dans plusieurs cas, elle était certifiée bio. Ce qui devrait signifier, en principe, un maximum de précaution et de respect. Le directeur d’un abattoir donne pourtant une explication très limpide sur la raison de ces pratiques barbares lorsqu’il décrit les cadences de travail : “Il faut tuer 15 000 agneaux en quinze jours pour Pâques. Si on travaillait plus sereinement, ils ne commettraient pas ce type d’action” 4.

En fait, plus la barbarie se développe au sein de cette société, plus sont utilisés n’importe quel argument ou règlement pour en masquer les causes et continuer à vendre n’importe quel produit en tentant d’augmenter les profits. Pour cela, le marketing imagine de nouveaux “labels” qui visent à inciter le consommateur à acheter des produits d’une marque qui revendique une prétendue “éthique” ou “qualité supérieure”. Mais ces labels ne préservent pas de la réalité de la décadence en marche du système capitaliste. Comme le dit un expert, consultant en sécurité alimentaire, nous sommes là devant des images “révélatrices du fonctionnement standard des abattoirs en France [dans lesquels] les cas de maltraitance ou de négligence sont quotidiens” )(5.

En fait, on ne prend pas plus de précaution dans l’abattage d’animaux que lorsqu’on découpe du bois ou que l’on trie des pierres. Et il en va de même pour les êtres humains robotisés par les rapports sociaux et qui ne sont que de la force de travail à exploiter, des “choses”, plus exactement des marchandises qu’on achète et qu’on vend sur le marché du travail.

Le capital se fiche totalement des êtres humains et des animaux. Son organisation implacable n’a pas pour finalité la satisfaction des besoins humains. Elle ne répond qu’à la loi du marché et du profit. On prétend que la folie destructrice du capital serait le prix à payer pour nourrir les hommes. Ceci est faux. La réalité est que les industriels produisent de manière aveugle avec un objectif quasiment unique : vendre à tout prix la marchandise. Nourrir n’est donc qu’une simple conséquence dont se moque le système. Et en l’occurrence, il faudrait bien souvent plutôt parler d’empoisonnement (voir nos articles sur la malbouffe sur https ://fr.internationalism.org). C’est ce qui explique que cette logique totalitaire puisse aussi permettre que “toutes les cinq secondes un enfant de moins de dix ans meurt de faim. Sur une planète qui regorge pourtant de richesses… Dans son état actuel, en effet, l’agriculture mondiale pourrait nourrir sans problèmes 12 milliards d’êtres humains, soit deux fois la population actuelle. Il n’existe donc à cet égard aucune fatalité. Un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné6.

Rappelons aussi comment les gouvernements des pays européens viennent de marchander avec le gouvernement de Turquie l’acceptation ou le rejet des nouveaux migrants, traités comme du bétail qu’on parque et déplace sans aucune préoccupation de respect et de dignité. L’État capitaliste traite les êtres humains comme il traite les animaux et réciproquement.

Bien sûr, les bourgeois ne pratiquent pas eux-mêmes directement ces gestes horribles qu’ils commanditent et que bien souvent ils méprisent en prenant bien soin de les observer à distance. Jamais, pour la plupart, ils ne supporteraient de se salir les mains ! Ils disposent pour cela d’une masse d’exploités. Peu importe les conséquences sur les humains ou les animaux, ces “êtres sensibles” que le capital méprise et broie. Tout cela, Rosa Luxemburg le reconnaissait déjà et le dénonçait, il y a un siècle, affirmant par là-même son grand sens moral, comme en témoigne une de ses lettres (voir la republication de ce texte de Rosa Luxemburg ci-dessous). Elle savait se sentir proche d’un animal qui souffrait après avoir été battu violemment par un soldat parce qu’il n’arrivait pas à franchir un obstacle. Et elle était capable d’assimiler cette férocité aux actes barbares commis entre êtres humains en temps de guerre : “Et devant mes yeux, je vis passer la guerre dans toute sa splendeur...”.

Paco, 22 avril 2016

1 Ce qui favorise au passage la prolifération de bactéries résistantes et réduit l’efficacité des médicaments pour les hommes également.

2 “Des canetons broyés et mutilés pour produire du foie gras” (Le Monde, 21 décembre 2015).

3 “Tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce” (Article L 214-1 du Code rural).

5 Actes de cruauté dans un abattoir du Gard certifié bio” (Le Monde, 23 février 2016).

6Destruction massive – Géopolitique de la faim, 2011, Jean Ziegler (rapporteur spécial à l’ONU pour le droit à l’alimentation entre 2000 et 2008).