L’hypocrite solidarité de la “gauche” envers les réfugiés

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On ne compte plus le nombre de fois où le mot “solidarité” est écrit depuis cet été dans les journaux, dit à la radio, prononcé le regard triste à la télévision... à propos du “drame des migrants”. La légitime indignation ressentie dans la population pour ces milliers de personnes perdues sur les côtes européennes, quand elles ne périssent pas avant de les atteindre, trouve là son écho médiatique qui relaie les gesticulations – pardon, les “efforts” – de la classe politique européenne pour les “accueillir dignement” et leur offrir un “avenir”. Au milieu de ce brouhaha, l’extrême-gauche fait entendre sa voix en relayant de son côté toutes les initiatives locales pour les soutenir et en saluer le caractère solidaire.

Le NPA comme les groupes anarchistes (CNT, FA, etc.), n’ont aussi que le mot “solidarité” à la bouche. Ils dénoncent l’hypocrisie et le cynisme de la classe dominante qui, il y a encore quelques mois, ne voulait pas voir un réfugié sur son sol et qui maintenant organise leur accueil au nom d’une “solidarité” inscrite dans les “valeurs de la démocratie et de la République”. On ne pouvait attendre moins de l’extrême-­gauche qu’elle démasque la contradiction entre les intérêts de la classe dominante et son engagement à dépenser des dizaines, voire des centaines de milliers d’euros pour loger, nourrir, équiper, former, éduquer les personnes accueillies sur son sol. On aurait été surpris qu’elle prenne pour argent comptant les discours émus de solidarité de Merkel ou de Hollande. Elle aurait bien été la seule !

Mais il ne faut pas se leurrer, cette dénonciation n’a de radicale que le nom. Elle cache en vérité un dessein tout autre que celui de l’éveil des consciences sur l’incapacité du capitalisme à offrir un avenir à ces réfugiés comme au reste de l’humanité.

Car que propose-t-elle ? Quelle solidarité oppose-t-elle à celle de l’ogre offrant un chocolat chaud aux enfants perdus dans la forêt pour mieux se les offrir en repas ?

C’est à ce moment précis qu’on tombe de notre chaise. Sur le site du NPA on peut ainsi découvrir la conception de la solidarité du mouvement trotskiste : “La solidarité, c’est-à-dire le combat pour l’ouverture des frontières et la liberté de circulation et d’installation est le seul antidote contre le poison raciste et xénophobe”. Bon sang, mais c’est bien sûr ! Il n’y a qu’à voir comment l’Union européenne, avec la disparition des postes frontières, la libre circulation et d’installation des ressortissants et des travailleurs, a mis fin aux nationalismes français, allemand ou anglais, comment désormais les Européens de l’espace Schengen nagent dans le bonheur et fraternisent dans une unité prospère et pacifique ! Ce n’est pas seulement nous qui tombons de notre chaise, c’est Trotski qui se retourne dans sa tombe !

La bourgeoisie n’a pas attendu le NPA pour ouvrir ses frontières, elle le fait déjà partout où elle y a un intérêt avec tous les contrôles nécessaires pour limiter les effets à ces intérêts et jamais cette ouverture des frontières n’a allégé en quoi que ce soit la défense des intérêts nationaux et la promotion du nationalisme. Bien au contraire, la bourgeoisie a toujours tourné le dos au protectionnisme pour mieux profiter des marchés du voisin et écraser sa concurrence. Seules quelques fractions extrémistes de la classe dominante croient encore que la fermeture des frontières constituerait une solution à la crise et renforcerait la puissance économique et impérialiste nationale.

Nous ne voulons pas croire que le NPA soit aussi limité que cela dans ses analyses. Il n’est pas concevable pour ce digne héritier de la LCR qui a donné à la bourgeoisie de si brillants éléments, économistes, politiques, stratèges... Non, si le NPA veut orienter la solidarité vers ces combats stériles et surtout idéologiquement dangereux pour la conscience de la classe ouvrière, c’est de façon totalement délibérée, pour nourrir l’espoir que le capitalisme peut, contre quelques aménagements qui peuvent paraître radicaux à première vue, être compatible avec la solidarité que beaucoup d’ouvriers ressentent au fond d’eux-mêmes comme une exigence. Ces ouvriers ne doivent surtout pas prendre conscience que combattre pour la solidarité implique combattre le capitalisme, s’attaquer aux racines même de ce système d’exploitation décadent. Le NPA indique volontairement une autre voie, ou plus précisément une impasse : celle de l’aménagement des règles et lois du capitalisme en prétendant que “bien géré”, il pourrait être plus humain. Dans le même article, le NPA conclut ainsi sur un appel au : “contrôle des travailleurs et de la population sur l’économie”. Cette vieille rengaine gauchiste est toujours là et toujours pour les mêmes raisons : laisser entendre de façon assez explicite que le capitalisme est en soi vertueux, à condition que ceux qui dirigent ne tirent pas la couverture à eux et pour cela, un “contrôle des travailleurs” (et de la population, jugent-ils utile de rajouter...) fera parfaitement l’affaire.

Du côté de bon nombre d’anarchistes, le discours est peu ou prou le même. Ainsi, la Fédération anarchiste, dans un article au titre évocateur (“Liberté de circulation et d’installation – Personne n’est illégal”), reprend-elle les mêmes axes d’intervention que le NPA en ajoutant des idées aussi affligeantes que “notre soutien doit aller vers les réfugié-e-s afin de les accueillir dans de bonnes conditions. C’est-à-dire sans les flics! Il faut pouvoir les héberger, leur trouver de quoi s’installer et vivre dignement. Ne pas les parquer dans des cités miséreuses mais bien les accepter dans nos vies, dans nos quartiers, dans nos écoles. Et éviter qu’ils ne tombent entre les mains de patrons peu scrupuleux qui les exploiteraient”. C’est vrai qu’à l’issue de leur terrible périple, ne manquerait plus qu’ils atterrissent dans un monde où les ouvriers sont encadrés par des flics, sont parqués dans des cités miséreuses et se retrouvent exploités par des patrons peu scrupuleux. Et il est bien connu qu’un patron “scrupuleux” n’exploite pas ses employés...

De qui se moque-t-on ? Heureusement que nous n’avions pas eu le temps de remonter sur nos chaises, ça nous évite une chute de plus. À qui s’adresse la FA dans ce texte ? À chacun d’entre nous ? Mais qui a le pouvoir individuellement d’écarter les flics, ouvrir les maisons vides et des classes dans les écoles ? À l’État ? Dans ce cas, nous retrouvons exactement le même discours que le NPA : un capitalisme sans “patrons peu scrupuleux” et dirigeants mal intentionnés ne mènerait pas à ce désastre humain.

Bien plus grave que ces déclarations qui nagent dans le ridicule achevé, les sites et journaux de l’extrême-gauche en général laissent la plus grande place à la promotion d’initiatives locales, manifestations, recueils de dons, distributions de nourritures, etc., en reléguant, quand elle existe, l’analyse au second plan (et quelle analyse !). Ce qui peut paraître au premier regard comme une initiative louable pour donner plus d’écho aux bonnes volontés qui se développent poussées par l’indignation, est en fait une manœuvre répugnante. Elle maintient chaque élan de solidarité séparé des autres, elle stérilise l’inestimable instinct prolétarien de solidarité en le limitant à ces initiatives louables mais sans fin tant les besoins sont immenses et aboutit par laisser mourir ces bonnes volontés dans l’épuisement et le découragement. Quand les seuls mots d’ordre auxquels se raccrocher pour donner un sens plus large et plus politique à son action locale et immédiate sont “ouverture des frontières”, “libre circulation”, “des papiers pour tous” ou “dehors les flics”... comment trouver le lien entre toutes ces initiatives ? Comment les relier à un combat plus grand, plus large, plus historique, qui permette à la fois de comprendre d’où vient le problème qu’on essaie de combattre à son niveau et où se trouve sa véritable solution ?

Agissant en remparts idéologiques au profit de la bourgeoisie, l’extrême-­gauche exploite à nouveau et sans scrupule la misère humaine et défend la légitimité du capitalisme. Ce ne sont pas seulement les flics qu’il faut éloigner des migrants, mais aussi tous ces prétendus défenseurs de la solidarité qui, au final, font le même boulot : défendre le système capitaliste !

GD, 23 octobre 2015

 
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