Immigration: xénophobie de droite ou de gauche, le même cynisme

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Nous publions ci-dessous la traduction d’un article réalisé par World Revolution, organe de presse du cci en Grande-Bretagne.

Un “grand débat” sur l’immigration agite la planète. Il consiste la plupart du temps en arguments sur la façon de la limiter. L’immigration est présentée comme néfaste pour les économies vulnérables, érodant la culture des pays et aggravant nos conditions de vies. Contre ces arguments, il y a ceux qui affirment que l’économie tire toujours un bénéfice net des nouveaux arrivants, que la diversité culturelle est enrichissante et que les pays les plus attractifs ont la responsabilité d’accueillir ceux qui fuient la persécution, la pauvreté et la guerre.

Chaque jour la presse s’étale sur ce thème. Aux États-Unis, le président Obama propose de renforcer la sécurité aux frontières tout en présentant un projet de citoyenneté pour les immigrants sans papiers. Au Royaume-Uni, le Premier ministre Cameron expose les grandes lignes de nouvelles restrictions et des moyens de dissuader les émigrants potentiels. Le gouvernement australien, dans les pas de ses prédécesseurs travaillistes, a adopté des mesures de protection de ses frontières aussi sévères que coûteuses et inhumaines. En Suisse, un référendum a rejeté des mesures proposées pour réduire drastiquement l’immigration ; les opposants à ces restrictions argumentant que cela serait mauvais pour... l’économie. En Méditerranée, il y a régulièrement des annonces de sauvetages et de naufrages de réfugiés et d’émigrants sur des bateaux en route pour l’Italie et la Grèce. Amnesty International a critiqué la réponse “pitoyable” des pays les plus riches à l’accueil de millions de réfugiés fuyant les conflits en Syrie.

D’odieuses campagnes idéologiques de la bourgeoisie sont dominées par l’idée d’une menace étrangère et de la nécessité de renforcer les frontières et de dissuader les envahisseurs. En tant que forme de nationalisme, elles mettent en avant l’idée d’un patrimoine national qui risque de s’appauvrir, de subir des influences étrangères et un affaiblissement culturel. Depuis Aube Dorée, ouvertement nazie, en Grèce, jusqu’à la montée du Parti de l’Indépendance du Royaume-Uni en Grande Bretagne, et à la résurgence du Front National en France, il y a toute une série de partis populistes de droite qui expriment des idées racistes, xénophobes d’une manière qui n’était jusqu’à récemment pas considérée comme “respectables”. En retour, les libéraux et la gauche y opposent hypocritement un arsenal juridique (interdits et droits limités pour ces partis, criminalisation de la discrimination raciale) et leur propre version du nationalisme.

Le référendum sur l’indépendance de l’Écosse a été couvert internationalement et beaucoup de ceux qui soutenaient la séparation de l’Écosse le faisaient sur la base de l’autodétermination nationale. Au cours du siècle passé, cela s’est avéré n’être qu’une version de gauche du même poison nationaliste. Les bourgeoisies mondiales ont envié la bourgeoisie anglaise, capable d’organiser cette “confrontation démocratique” entre variétés différentes du même nationalisme.

Le racisme est-il naturel ?

En admettant qu’“une certaine xénophobie” avait marqué le “débat” sur l’immigration, le maire de Londres disait que “tous les êtres humains sont en proie à ce sentiment… cela fait partie de la nature humaine. Cela ne veut pas dire que les gens sont mauvais, ok ?”. S’il s’agit d’une remarque au pied levé, elle propage insidieusement le message que la classe dominante veut nous faire ingurgiter : avoir des préjugés est supposé être “naturel”. Le mensonge répugnant est précisément celui-ci : nous serions nés, naturellement, avec la méfiance à l’égard de tout ce qui est différent ou ne nous est pas familier.

En réalité, alors qu’il y a eu des périodes dans lesquelles l’immigration a été activement encouragée par l’État capitaliste 1 (et même aujourd’hui ceux qui ont “du talent” ou “travaillent dur” sont les bienvenus partout), la concurrence entre capitaux nationaux dans sa phase actuelle de décadence a poussé la classe capitaliste à intensifier les campagnes habituelles contre les étrangers. Quelques fois, cela prend la forme particulièrement hypocrite d’un “débat” sur l’immigration, quelques fois de racisme flagrant, et d’autres fois celle de la menace que représenteraient d’autres religions. Les arguments mis en avant pour valoriser les bénéfices de l’immigration sont eux aussi cyniquement basés sur la défense de l’économie nationale : les immigrants ne sont pas un fardeau, ils ont une valeur pour l’économie capitaliste.

Un autre aspect de la campagne de la bourgeoisie est le tour de passe-passe sur l’ethnicité. Tout en dénonçant le nationalisme de l’État capitaliste et ceux qui le soutiennent, certains encouragent les gens à se réfugier dans les groupes ethniques. Dans la pratique, beaucoup de recensements statistiques nationaux ont des questions qui portent sur les aspects ethniques.

L’antiracisme est un autre phénomène que la bourgeoisie utilise contre le développement de la conscience de classe. L’antiracisme demande constamment à l’État de freiner le racisme, de s’attaquer aux racistes et de faire respecter la justice. C’est ce qu’on voit aux États-Unis dans les protestations contre le meurtre d’une personne noire par des flics blancs. On en appelle toujours à la justice, oubliant ou voulant faire oublier par là que l’État est en réalité l’appareil de la classe dominante et qu’il n’y a que la classe ouvrière unie qui peut l’affronter et le détruire. Un exemple classique de la réalité de l’antiracisme d’État fut le gouvernement travailliste anglais à la fin des années 1960. Les gens qui connaissent cette période pensent à Enoch Powell 2 et à son discours sur des “fleuves de sang” en 1968, prophétisant un conflit ethnique. En réalité, le gouvernement travailliste était arrivé au pouvoir en 1964 avec un manifeste engagé qui disait que “le nombre d’immigrants qui entrent au Royaume Uni doit être limité” (et il a montré ce que ça voulait dire en 1968 avec des restrictions draconiennes à l’égard des Kenyans originaires d’Asie qui fuyaient les persécutions 3. Un autre engagement du manifeste de 1964 était de “légiférer contre la discrimination et la provocation raciale dans les lieux publics” qui a conduit à la Loi sur les relations entre les races en 1965 et à la formation d’un Bureau des relations entre les races (devenu par la suite la Commission pour l’égalité des races). L’État pouvait dire qu’il s’était engagé à traiter le racisme, alors qu’en même temps, il menait des politiques racistes contre différents groupes d’immigrants qui essayaient de s’installer au Royaume-Uni. L’État pouvait avoir le beurre et l’argent du beurre.

La morale de la classe ouvrière

L’idée que la xénophobie serait quelque chose de naturel va à l’encontre de l’expérience réelle de l’humanité. Si on examine les dizaines de milliers d’années de la société de chasseurs-cueilleurs, avant le développement de l’agriculture et de la société de classe, il est clair que les rapports basés sur la solidarité mutuelle ont été à la base de la survie dans la communauté communiste primitive. De plus, l’humanité n’aurait pas dépassé le stade de la horde si les communautés particulières n’avaient pas développé des relations “exogamiques” avec d’autres groupes humains.

Mais alors qu’un instinct social est au cœur de ce qui fait de nous des humains, la fragmentation de l’humanité, l’aliénation, l’individualisme et le nationalisme alimentés par le système capitaliste ont mis en avant d’autres aspects de la personnalité humaine. Les marxistes ont montré à juste titre de quoi le capitalisme est responsable : un système d’exploitation qui a conduit aux guerres impérialistes et aux génocides. Mais, tout en voyant les révoltes, les rébellions et les révolutions contre la domination de la classe capitaliste, nous devons aussi reconnaître le poids du conformisme, de l’obéissance et de l’acceptation du capitalisme et de ses idéologies. Les campagnes de propagande sur l’immigration ont un impact ; les gens croient souvent qu’il y a une menace qui doit être affrontée, et “l’étranger” parmi nous est souvent le premier bouc-émissaire à qui l’on attribue la responsabilité de nos conditions misérables.

La classe ouvrière est souvent profondément divisée par ces préjugés et ces idéologies. Mais cela ne doit pas porter atteinte à sa nature historique unique. C’est une classe exploitée par le capitalisme et qui subit le poids de l’idéologie capitaliste. C’est aussi une classe révolutionnaire avec la capacité de renverser le capitalisme et de développer de nouveaux rapports de production basés sur la solidarité. La révolution de la classe ouvrière n’est pas seulement une révolte provoquée par les privations et la répression ; si elle doit réussir, elle doit avoir une conscience du monde que nous devons quitter et le projet du communisme. En tant que telle, la vision de la classe ouvrière n’est pas seulement une critique de la société, c’est aussi une vision morale, dans laquelle les besoins immédiats de parties de la classe sont subordonnés à un but historique. Le racisme bourgeois classique tout autant que l’antiracisme de la gauche bourgeoise crée des illusions et provoque des divisions au sein de la classe ouvrière. Pour que la classe ouvrière fasse une révolution, elle a besoin d’une unité qui vient d’une conscience de ses intérêts communs au niveau international. Contre le racisme, le nationalisme et la xénophobie, la classe ouvrière offre la perspective du communisme, une société basée sur l’association, pas sur le renforcement de la séparation.

Car, 6 décembre 2014

1 Pour un article de fond sur beaucoup d’aspects de la question de l’immigration, voir sur notre site Internet : “L’immigration et le mouvement ouvrier”.

2 Politicien britannique connu pour ses positions contre l’immigration.

3 Jusqu’en 1962 tout citoyen d’un pays du Commonwealth avait le droit d’entrer en Grande-Bretagne sans restrictions. A partir de 1962, ce droit fut de plus en plus limité : en 1968 le gouvernement travailliste de l’époque réagit à un premier exode de personnes d’origine indienne habitant au Kenya mais détenteurs de passeports britanniques, qui fuyaient la persécution qui les visait, en limitant le droit d’habiter en Grande-Bretagne aux personnes ayant une “connexion proche” avec le pays. Dans les faits, on inventa une catégorie de citoyens britanniques ayant le droit d’habiter… nulle part. Le Commonwealth Immigration Act fut encore renforcé en 1971 pour faire face à un nouvel exode, cette fois d’Indiens ougandais fuyant les persécutions d’Idi Amin Dada

 

 
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