Réforme des retraites en France: un symbole de l’absence de futur dans le capitalisme

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Depuis que la gauche est arrivée au pouvoir en France, il y a près d’un an et demi, de changement il n’y a pas eu. C’est au contraire la même politique anti-ouvrière qui règne en maître. Comment pourrait-il en être autrement ? Toute fraction à la tête de l’état a pour mission de défendre l’économie nationale. Maintenir la compétitivité de la France dans l’arène du marché mondial en crise passe nécessairement par une exploitation de plus en plus forcenée des travailleurs et une baisse continue des coûts sociaux comme les allocations chômages, retraites et familiales, le remboursement des soins…

Une pluie incessante d’attaques

Pour faire ce sale boulot, si la méthode d’Hollande est apparemment plus « douce et consensuelle » que celle du « brutal et prétentieux Sarkozy », elle n’en est pas moins efficace, sinon plus. Par exemple, la réforme du marché du travail était l’un des vieux rêve de toute la droite… eh bien, la gauche l’a réalisé ! La loi adoptée définitivement en mai dernier augmente considérablement la mobilité interne à l’entreprise comme un droit et un devoir (en clair, refuser d’être bougé n’importe où et n’importe comment devient un motif de licenciement), accentue la variabilité du temps de travail et du salaire en fonction de la conjoncture (et là aussi, tout refus de voir ses heures et payes réduites à peau de chagrin, pour sauver l’entreprise, devient une cause de licenciement), diminue les recours possibles devant les prud’hommes (les délais de prescriptions sont réduits à trois ans au lieu de cinq ans auparavant), etc. Mais tout cela, la gauche a eu l’intelligence de le faire passer sans provocation inutile et sous un brouillard idéologique que sont ses déclarations en faveur de la justice sociale, de l’égalité, de l’équilibre de l’effort entre pauvres et riches, entre le monde du travail et celui du Capital…

Grappiller, si un terme devait qualifier l’action du gouvernement socialiste depuis plus d’un an, celui-ci lui irait comme un gant. Les impôts et les taxes multiples ne cessent d’augmenter, un euro par-ci, un euro par-là, la règle lancée comme un défi du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraire a été abandonnée en grande pompe pour être remplacée en catimini par une baisse drastique des budgets alloués et une explosion de la précarité... Un seul exemple : le statut des enseignants a été prétendument défendu et redoré par les socialistes, avec un retour de la formation et de la reconnaissance de l’Etat quand, dans le monde réel, ces mêmes enseignants constatent une dégradation sans précédent de leur condition de travail, que les milliers de nouveaux emplois promis se révèlent être des petits contrats de quelques heures, sous-payés et sans aucune stabilité.

La réforme des retraites, la colère ouvrière et l’intelligence de la bourgeoisie

Seulement, à force de grappiller, cela finit par se voir… ou plutôt se ressentir. Les conditions de vie et de travail sont de plus en plus insupportables ; la colère est donc grande au sein de la classe ouvrière, même si elle gronde pour l’instant en sourdine. La preuve en est la réforme des retraites finalement annoncée par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault. Cette réforme devait être LA réforme, celle qui allait enfin mettre à plat l’ensemble du régime des retraites en France, celle qui allait être à la hauteur des enjeux et des déficits… bref, nous allions voir ce que nous allions voir. Et alors ? « Retraites : une réforme habile mais timorée » titre le journal Libération1.

1) Timorée en effet. Evidemment, les conditions d’accès à la retraite s’empirent à nouveau, tout comme les conditions de vie des retraités. La durée de cotisation s’élèvera à 41,75 ans en 2020, contre actuellement 41,5 ans ; puis de 2020 à 2035, s’ajoutera un trimestre tous les trois ans, jusqu’à une durée de 43 ans en 2035. Les cotisations retraite salariales vont elles aussi augmenter progressivement (pour aboutir en 2017 à une hausse totale de 0,3 point). Les pensionnés seront touchés par deux mesurettes : la revalorisation annuelle des pensions est décalée du 1er avril au 1er octobre et la majoration de 10 % du montant de la retraite pour les parents de trois enfants, sera désormais soumise à l’impôt sur le revenu. Il s’agit donc indéniablement d’une nouvelle et énième attaque contre nos conditions de vie. Mais le pire a été écarté. Pas de hausse généralisée de la CSG, ni pour les travailleurs ni pour le retraités, l’abattement de 10 % dans le calcul de l’impôt sur le revenu qui devait être supprimé est finalement maintenu, l’âge de départ légal à la retraite n’est pas repoussé,… Pourquoi la montagne socialiste a-t-elle donc ainsi accouché d’une souris ? Pour la même raison qu’Hollande vient de déclarer : « le temps est venu pour une pause fiscale ».

2) C’est ici que le terme « habile » utilisé par Libération prend tout son sens. Les socialistes ont clairement perçu le ras-le-bol grandissant. Le temps n’est pas propice à une grande réforme spectaculaire et qui potentiellement pourrait unir tous les secteurs, toutes les générations. Car la retraite est un symbole. « Si vous trimez pendant 40 ans, alors les portes du paradis de la retraites vous seront ouvertes », tel est le deal capitaliste depuis l’après-guerre. Rogner toujours plus ces conditions d’accès à la retraite, c’est dévoiler que l’avenir du capitalisme est d’une noirceur absolue, que demain sera pire qu’aujourd’hui. La bourgeoisie sait parfaitement que ceci est insupportable aux yeux de la classe ouvrière. Or, il y a eu ces derniers mois quelques indices de la montée de la colère sociale à l’échelle internationale : en Turquie, au Brésil, actuellement en Colombie… Ces mouvements sociaux prouvent que les exploités, en particulier les jeunes, ne sont pas prêts à subir sans broncher, à toujours courber l’échine. Or, en France plus qu’ailleurs, la lutte a tendance à prendre une tournure massive et politique. Le mouvement contre le CPE en 2006, qui a contraint la bourgeoisie à reculer devant le risque d’extension, par solidarité du monde des travailleurs avec la jeunesse précaire, fut là pour le démontrer à nouveau. Et la menace de guerre qui plane en Syrie, les velléités de la France à jouer son rôle dans cette nouvelle aventure impérialiste, sans que la « population » y soit réellement favorable, rend le moment encore moins propice à une attaque d’ampleur contre la classe ouvrière.

La bourgeoisie française, en tout cas sa fraction la plus clairvoyante et qui est actuellement aux manettes, la gauche, a donc eu cette intelligence d’éviter une réforme trop grosse pour passer inaperçue et ne pas engendrer de réaction ; elle va continuer son œuvre de rabotage progressif, insidieux mais permanent. Pour ce faire, elle sait qu’elle pourra continuer de s’appuyer sur ses plus fidèles chiens de garde, les syndicats. Ceux-là même qui lors des dernières réformes des retraites, en 2007 puis en 2010, ont su multiplier les journées d’actions ponctuelles et stériles, pour que la vapeur soit lâchée progressivement, qu’il n’y ait pas d’explosion incontrôlée, ni de rassemblements spontanés et autonomes, hors de leur emprise, aucune réelle assemblée générale sur les lieux de travail où la discussion serait libre et ouverte… La « grande » journée de manifestation « unitaire » du 10 septembre s’inscrit d’ailleurs en tout point dans cette logique : une kermesse syndicale, une « journée ballade », faite pour décourager et distiller un sentiment d’impuissance.

Le maillon manquant: l’identité de classe

La colère est grande, disions-nous. Mais alors pourquoi l’atmosphère sociale semble si atone, pourquoi ni en Angleterre, ni en France, ni en Allemagne, aucun mouvement d’ampleur n’a su se développer ces dernières années alors que la crise économique produit ses ravages ? C’est que la colère ne suffit pas. Faut-il encore être porté par un projet, une perspective. Le plus grand frein au développement de luttes massives est l’absence de confiance que la classe ouvrière a en elle-même. Plus exactement, les salariés ne savent plus qu’ils forment une classe, qu’unis et organisés, ils sont la force principale de la société, la seule capable d’offrir à l’humanité un autre monde.

Le constat lucide que le capitalisme est obsolète, qu’il est en train de plonger l’humanité dans la misère et la barbarie, qu’il n’a finalement aucun réel avenir, ne cesse de croître dans les rangs des exploités. Mais l’identité de classe, la capacité à se reconnaître comme une force collective, tel est le maillon manquant, perdu depuis des décennies.  Retrouver cette identité est une étape cruciale, fondamentale et en même temps, c’est un pas très difficile à franchir. Elle passe par un processus conscient : la prise en charge directe des besoins d’auto-organisation et d’extension de la lutte, vers les masses, pour les masses et par les masses. Tel est l’un des sens profonds de cette affirmation de l’Adresse inaugurale de 1864 de l’AIT (Association internationale des travailleurs, la 1ère Internationale) : « L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-même ». Prendre ainsi conscience de ce qu’elle est, de la force collective qu’elle représente au sein de la société, des valeurs dont elle est porteuse est en effet le seul moyen pour notre classe de prendre confiance en elle-même, de renouer avec son histoire, de redécouvrir les leçons de ses luttes passées et ainsi de pouvoir déjouer les pièges que lui tend sans cesse la bourgeoisie pour la diviser. Cette nécessaire identité de classe pourra commencer à être reconquise dans les rues, quand celles-ci se rempliront de millions de manifestants poussés par l’indignation face aux politiques d’austérité et enthousiasmés par la solidarité spontanée qui émanera de leurs rangs. Voilà ce que cherche à éviter la bourgeoisie, voilà la seule chose qui tempère encore un peu la brutalité de ses attaques à nos conditions de vie.

Pawel, le 30 août

1 Article publié le 27 août sur le site liberation.fr