Armes chimiques en Syrie: l’hypocrisie sans borne des grandes démocraties

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Nous publions ci-dessous un texte qui s’appuie très largement sur l'article d'un sympathisant du CCI en Grande-Bretagne1. Bien que les événements aient évolué depuis sa rédaction, nous pensons qu'il représente une contribution positive à la réflexion du prolétariat sur la nature de la guerre. En quelques lignes, est ici dénoncé à la fois la terreur semée par le régime au pouvoir en Syrie et la nature tout aussi meurtrière de la fraction bourgeoise ennemie nommée "camp de la rébellion" et l’hypocrisie sans borne des grandes puissances démocratiques qui exploitent cette nouvelle tragédie et les souffrances infligées à la population pour justifier leurs propres aventures impérialistes et ainsi défendre sur place leurs sordides intérêts.

Les plates discussions de la "communauté internationale" (c'est-à-dire du Royaume-Uni, des États-Unis et de la France, suivies de près par une partie des pays du Golfe, d'Israël et de l'opposition syrienne) à propos de l'utilisation hypothétique d'armes chimiques en Syrie par le régime d'Assad ont abouti à une conclusion unanime. La semaine dernière, le secrétaire américain à la Défense, Chuck Hagel, a ainsi déclaré que oui, le gaz sarin, un puissant neurotoxique, avait bien été utilisé par le régime syrien contre la rébellion.

Sans sous-estimer la brutalité de ce régime, on peut se demander pourquoi il utiliserait des armes chimiques, typiques de la stratégie de la terre brûlée d'une armée qui recule, alors qu'Assad consolide ses positions. L'offensive de l'armée loyaliste est peut-être la raison pour laquelle l'occident fait monter les enchères. Dans une interview à The Independent du 27 avril 2013, le professeur Sally Leivesley, analyste des produits chimiques et qui a travaillé pour les gouvernements occidentaux déclarait : "Certaines choses ne collent pas. L'utilisation du gaz sarin sur un champ de bataille causerait des décès de masse et laisserait très peu de gens en vie." Mais, bien que nos dirigeants insistent sur la nécessité d'être prudent quant aux accusations, des éléments d'agents chimiques et biologiques ont été découverts. Ainsi, le 25 avril dernier, dans la ville méridionale de Daraya, deux roquettes ont lâché un gaz qui a touché une centaine de personnes, selon l'opposition, et il a été signalé des attaques du même type dans d'autres zones. Alex Thomson, reporter sur Channel 4, a également signalé que 26 soldats de l'armée syrienne faisait partis des victimes d'une attaque chimique dans le quartier d'Al-Bab, près d'Alep, que le Front al-Nusra, groupe djihadiste de l'opposition, contrôle. Un certain nombre de services secrets et de forces spéciales agissent en Syrie avec leurs propres objectifs, notamment le Qatar qui a été particulièrement brutal en Libye. Il est donc tout à fait envisageable que certains éléments du régime, tout comme les rebelles, aient utilisé des armes chimiques.

La farce actuelle fait écho à la tragédie des fameuses armes de destruction massive de Saddam Hussein et aux mensonges éhontés du gouvernement britannique et du secrétaire d'Etat américain, Colin Powell, à l'ONU, il y a un peu plus de 10 ans sur les prétendus preuves de leur existence afin de justifier l'invasion de l'Irak. Une grande partie de la Syrie est désormais détruite par la guerre impérialiste. Les bombes tombent sur les usines, les tirs de roquettes sur les bâtiments et toutes sortes de combinaisons toxiques sont respirées par la population à cause des explosions. La poussière des matériaux de construction bas de gamme est souvent toxique et il y en a beaucoup dans l’atmosphère. Et cela sans parler de la puissance destructrice des explosifs eux-mêmes : les retombées chimiques sont une sorte de bonus impérialiste !

Il ne fait aucun doute que le régime syrien possède l'un des plus grands, si ce n'est le plus grand arsenal d'armes chimiques du Moyen-Orient. La ville d'Al-Safira, près d’Alep, détient l'une des principales installations de production d'armes chimiques, dont celle de gaz sarin. Les médias des puissances démocratiques de l'Ouest disent craindre que ces armes tombent entre de mauvaises mains, mais elles sont bel et bien entre les mains des rebelles directement ou indirectement soutenus par ces mêmes puissances Occidentales et les pays du Golfe. Le fait que ces armes tombent entre de "mauvaises mains" a été l'une des conséquences des actions de l'impérialisme occidental, notamment en Afghanistan dans les années 1980, ainsi que de la propagation de l’instabilité et de la décomposition au Mali cette année. Le premier ministre britannique, David Cameron, en dépit de sa "prudence", a déjà décidé que Assad avait commis un "crime de guerre." (Telegraph du 26 avril 2013) L'administration Obama a été plus circonspecte, mais affirme qu'elle "conserve sa capacité d'agir unilatéralement" et évoque des "lignes rouges" à ne pas franchir. Le gouvernement israélien a déclaré, pour sa part, qu’Assad avait bien utilisé des armes chimiques et que la "ligne rouge" avait effectivement été franchie. Israël a tout intérêt à soutenir cette idée de l'impérialisme américain en adhérant à la notion de "lignes rouges" par rapport aux conditions de la guerre et en particulier face aux menaces de l'Iran. Les États-Unis et la Grande-Bretagne se montrent plus exigeants avec leurs porte-parole de l'ONU pour faire pression sur le régime d’Assad afin qu'il donne un "accès inconditionnel et sans entraves" aux autorités chargées d’évaluer la présence des armes de destruction massive en Syrie. Cette inspection ne serait rien moins qu'une mission d'espionnage américaine et britannique, exactement de même nature qu'en Irak avec tout son cortège de mensonges et de désinformation.

Tout ceci ne repose donc que sur une pure hypocrisie : l'Etat d'Israël utilise bien du phosphore contre des civils hermétiquement cloîtrés dans la bande de Gaza. On peut ajouter à ceci l'utilisation passée de ces mêmes armes chimiques par les États-Unis à Falloujah, en Irak, où les malformations des nouveaux nés sont en hausse aujourd'hui. Un autre exemple, celui de l'opération Tempête du désert en 1991, où du napalm, des explosifs à dépression (faisant éclater les poumons), des bombes à fragmentation et des obus à l’uranium appauvri ont été utilisés par les armées britanniques et américaines. Et avant cela, lorsque les bourgeoisies de Grande-Bretagne et des États-Unis soutenaient Saddam Hussein dans la guerre contre l'Iran dans les années 1980 (il était alors le "bon ami" de la France), elle a fermé les yeux lorsque ce dernier a utilisé des armes chimiques (la plupart fournies par les occidentaux) contre les Kurdes, tuant au moins 5000 personnes rien qu’à Hallabjah. La classe dominante en Grande-Bretagne avait déjà constaté que le largage d'armes chimiques à partir des avions de guerre contre les Kurdes avait été très utile dans les années 1920 !

Les bourgeoisies occidentales battent les tambours de guerre en exploitant donc hypocritement la question des armes chimiques. Leurs réactions politiques et militaires peuvent conduire à diverses formes d'escalades et à des tensions supplémentaires en Syrie et dans la région. Nous pouvons être certains que les derniers événements ne feront qu'exacerber l'instabilité immédiate et les dangers potentiels, tout comme s'aggrave la misère imposée à la classe ouvrière. Les destructions en Syrie, comme expression du militarisme en décomposition, constituent une nouvelle attaque brutale contre toute la classe ouvrière.

D'après un article de Baboon, sympathisant du CCI (29 avril)

 

1 Le texte original est disponible sur notre site en anglais.