Les "droits démocratiques" [droit de l'homme]

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ce que cachent les "droits de l’homme" et les "libertés" démocratiques

Jamais, en cette époque de guerres, de massacres, de terreur quotidienne de la bourgeoisie, on n'a autant parlé de "droits de l'homme", de "défense des libertés fondamentales", de "démocratie". Une telle logorrhée dans l'utilisation du mot "démocratie", "droits de l’homme", n’est pas fortuite, l'enflure de la phrase suppléant au vide du contenu. Ve réalité au 19ème siècle, Va démocratie bourgeoise est devenue vide de sens mais lourde de mystifications, dans un monde que le capitalisme terrorise quotidiennement A l’heure où la bourgeoisie se gargarise sans pudeur avec le mot "démocratie", qu’elle accole à "liberté", il s’agit de voir pour le prolétariat quelles sont les racines de la démocratie bourgeoise ; quel est le sens aujourd’hui des "droits démocratiques" demandés par les "dissidents" des pays de l'Est; d'opposer enfin à cette "démocratie", la dictature du prolétariat, la vraie liberté, celle de la majorité opprimée sur l’infime minorité exploiteuse.

mensonge du droit et réalité de l’exploitation capitaliste

Depuis que le capitalisme a définitivement triomphé au 19ème siècle, ses porte-paroles et idéologues patentés se sont toujours efforcés de le présenter comme le porteur des aspirations de l'humanité, comme le sommet de la "civilisation". Les diverses constitutions qui sont nées de la révolution bourgeoise ont été le produit de cette justification par le droit d'une domination s'érigeant par le fer et par le feu, non seulement sur les ruines de l'ancien système féodal, mais sur le corps des exploités supposant au pouvoir de la nouvelle classe exploiteuse. Dernière classe exploiteuse surgie de la société divisée en classes, la bourgeoisie s'est toujours efforcée de dissimuler la nature de son exploitation et de son oppression des masses laborieuses dans la sphère du droit. La "déclaration des droits de l'homme et du citoyen" de 1789 est le monument érigé autant à ses illusions dans les "lumières" qu'elle croyait donner au monde qu'à sa bonne conscience de minorité exploiteuse, mettant deux ans plus tard hors-la-loi les ouvriers en grève qu'elle privait de ce "droit" (loi de 1791).

Face au socialisme petit-bourgeois, croyant dans les vertus du "progrès" et de la "démocratisation" des libertés bourgeoises étendues aux couches exploitées de la société, le communisme s'est toujours dressé dès ses origines contre le mensonge d'un "droit égal" (liberté, égalité, fraternité) pour tous, montrant que les "droits" proclamés par la bourgeoisie éternels "ne sont rien d'autre que les droits du membre de la société bourgeoise, c'est-à-dire de l'homme égoïste, de l'homme séparé de l'homme et de la communauté" (Marx, "la question juive", 1843). En instaurant par le principe de la propriété, l'atomisation de la société en cellules concurrentes, en décrétant la guerre de tous contre tous, le capitalisme ne pouvant définir ses propres "libertés démocratiques" dans la sphère politique (libéralisme) et économique (libre-échangisme) que négativement :

  • "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui" (Déclaration des Droits de l'Homme").

C'est cette pseudo-liberté, celle d'une minorité exploiteuse et non de la communauté humaine, que Marx devait définir comme "la démocratie de la non-liberté, l'aliénation achevée" ("Critique de l'Etat hégélien", 1842). Le prolétariat, dernière classe exploitée de l'histoire, est l'incarnation de l'homme déshumanisé, transformé en marchandise. Sa "liberté" nouvelle, par rapport aux anciennes classes exploitées (esclaves, serfs), c'est de vendre -sous la contrainte économique- sa force de travail qu'il aliène au capital. Sous les "droits de l'homme" se cachent en fait la déshumanisation de l'homme transformé en marchandise, en simple force de travail exploitable à merci.

Si les droits de l'homme, si chers au aujourd'hui à M. Carter et Amnesty International, ont parrainé la révolution bourgeoise, ils sont vite passés du domaine de la "raison pure" chère au monde bourgeois à celui du pur mensonge : les "droits de l'homme", ce furent les babouvistes tombant sous le couperet de la vraie raison bourgeoise : la guillotine ; ce sont les ouvriers anglais pendus dans les années 1830 pour bris de machines ; ce sont les milliers d'ouvriers parisiens massacrés en juin 1848 par les républicains démocrates ; ce sont les charniers de la Commune ouvrant la voie à la république bourgeoise française la plus "démocratique". Tout au long de son histoire, le capitalisme a montré la vérité de ses principes humanistes dans le sang des prolétaires broyés par ses machines, affamés, fusillés, traqués comme des bêtes par la meute déchai née des agents de l'ordre bourgeois.

Si, dans les "Statuts de l'AIT", il est affirmé, dans le préambule, que l'"émancipation de la classe ouvrière n'est pas une lutte pour des privilèges et des monopoles de classe, mais pour l'établissement de droits et de devoirs égaux, et pour l'abolition de tout régime de classe", il faut entendre ces  "droits et devoirs égaux" non comme ceux de l'individu abstrait bourgeois, mais ceux de l'homme concret s'affirmant dans la société sans classes ; le communisme, véritable porteur des intérêts de l'humanité, abolit le règne bourgeois du "droit" inégal et fait surgir celui de la liberté humaine où chaque membre de la communauté n'est pl.us "libre et égal devant la loi" mais responsable vis-à-vis de tous. Face à tous les courants petits-bourgeois proudhoniens et trade-unionistes prédominant dans l'Internationale, prisonniers du langage et des illusions bourgeoises des "droits -et des devoirs de l'humanité", le marxisme affirmait avec force qu'il ne pouvait y avoir de principes abstraits de "liberté, égalité, devoir", et que leur réalisation ne se rattachait pas à l'application de la constitution bourgeoise, mais à l'abolition du régime de classe à la base de celle-ci.

“la conquête de la démocratie" au 19ème siècle

Comment expliquer cependant le combat mené par le mouvement ouvrier du siècle dernier pour la "démocratie" ? Marx lui-même n'accepta-t-il pas en 1847 la vice-présidence de l’"Association démocratique" à Bruxelles ? N'appela-t-il pas la "Nouvelle gazette rhénane" en 1848, l'organe de la démocratie" ?

Derrière toutes ces formulations, il n'y a pas, en fait, d'ambiguïtés sur l'essence de la démocratie, comme forme de la démocratie bourgeoise. Cette "démocratie" avec ses libertés pour la classe dominante, le marxisme la rejette. Lorsque le "Manifeste" parle de "conquête de la démocratie" cela doit s'entendre comme le combat du prolétariat sur la voie de son émancipation. Cette émancipation, à l'époque où le capitalisme est encore ascendant, au point que les conditions objectives -pour la révolution prolétarienne sont encore immatures, passe par la conquête non de "libertés en soi"- derrière lesquelles se cache l'hypocrite liberté de la bourgeoisie de commercer et d'asservir les classes laborieuses- mais des libertés du prolétariat pour s'organiser face au capital. C'est pourquoi le prolétariat se battit dès l'origine pour la liberté de se coaliser en partis politiques et en syndicats ; pour la liberté d'avoir sa propre presse ses propres coopératives pour le suffrage universel afin de faire entendre sa voix au parlement bourgeois ; pour la diminution du temps de travail comme condition à l'obtention d'un temps libre pour sa propre existence comme classe. Autant de libertés que le prolétariat exigeait contre la "liberté" de propriété bourgeoise.

Ce n'est pas sur le terrain du droit que le prolétariat livra bataille pour résister et concentrer toutes ses forces face à la machine impitoyable du capitalisme, mais sur son terrain à lui : celui de la lutte de classe.

Ce n'est pas en s'aplatissant devant la bourgeoisie, en lui demandant humblement par des pétitions qu'elle cède, comme le soutinrent les éléments modérés du chartisme et le théorisèrent les courants proudhonien et lassalien, mais par la force que le prolétariat put s'organiser, éditer sa presse, tenir ses propres meetings. Le flot montant des grèves ouvrières dans les années 1860-70, la bourgeoisie ne put le contenir, son appareil juridique en reconnaissant dans la plupart des pays capitalistes le "droit de grève", "le droit d'association" ne faisait qu'entériner une situation de fait. En dépit de ses lois d'exception, comme celle du gouvernement bismarckien en 1878 contre la social-démocratie allemande, la bourgeoisie ne put empêcher la fondation des partis socialistes ; elle dut en valider l'existence dans les pays où le prolétariat était suffisamment développé pour l'imposer.

La bourgeoisie industrielle, fraction la plus avancée du capitalisme, avait d'ailleurs l'illusion qu'elle pourrait utiliser le prolétariat soit contre la bourgeoisie agraire, soit contre la réactionnaire caste nobiliaire. Le suffrage universel qu'elle généralisa, souvent avec réticence, lui permettait d'avoir une base de masse dans les classes petites-bourgeoises, en vue de mieux asseoir et assurer sa domination de l'Etat en y éliminant les derniers vestiges d'archaïsme féodal.

L'alliance électorale de fait entre le parti libéral anglais et les trade-unions allait dans ce sens aussi et menaçait l'indépendance de classe du prolétariat. Ce fut la tâche du socialisme de fonder des partis ouvriers qui maintinrent pendant longtemps une rigoureuse indépendance de classe face aux partis bourgeois. La gangrène s'instaura quand les courants réformistes entraînèrent ces partis dans la voie des compromissions et des alliances avec la bourgeoisie "démocratique", au nom de la défense de la "démocratie pure". Les trotskystes n'ont rien inventé...

Ces "libertés" que le prolétariat obtint par un rapport de forces favorable et surtout parce que la bourgeoisie ne voyait pas pointer à l'horizon. le spectre de la révolution, le marxisme en a toujours montré le caractère formel et non réel sous le capitalisme. La "démocratie", c'est la participation de la bourgeoisie au gouvernement de son Etat, l'exploitation de la majorité par la minorité. Cette minorité dispose des moyens matériels (police, armée, presse, de maintenir sa propre domination. Le marxisme a lutté de toutes ses forces au siècle dernier contre les courants réformistes qui sacralisaient la "démocratie" et en faisaient le but final du prolétariat par la conquête de l'Etat, quand le but véritable est la destruction de l'Etat et donc de la démocratie comme expression de la société divisée en classes. Le marxisme a enfin montré le vrai sens de cette "démocratie" pour la classe dominante :

  • "Prenez les lois fondamentales des Etats contemporains, prenez leur administration, prenez la liberté de réunion de presse, prenez "l'égalité des citoyens devant la loi", et vous verrez à chaque pas l'hypocrisie de la démocratie bourgeoise bien connue de tout ouvrier honnête et conscient. Il n'est point d'Etat, même le plus démocratique qui n'ait dans sa constitution des biais aux restrictions permettant à la bourgeoisie de lancer la troupe contre les ouvriers, de proclamer la loi martiale, etc." (Lénine, "Le renégat Kautsky").

les « droits démocratiques » à l'ère de la décadence

Que cette légalité soit le cadet des soucis de la bourgeoisie, quand elle se trouve confrontée au prolétariat, alors que sa propre domination économique est sapée à la base, la période qui a suivi la première guerre mondiale l'a amplement montré.

L'impérialisme comme phase ultime d'un système en décadence s'est traduit :

  • 1. par la militarisation de la lutte sociale en vue de la préparation des guerres impérialistes, avec comme corollaire la prépondérance de l'exécutif sur la démocratie parlementaire, reléguée dans le musée des curiosités bourgeoises au rang d'attractions foraines à usage de mystifications.
  • 2. par la fusion entre le capital et l'Etat. La tendance qui s'est affirmée avec toujours plus de force, c'est la tendance au parti unique, ou à la fusion des anciens partis bourgeois dans un même appareil étatique. Tendance concrétisée jusqu'à la caricature dans la majorité des nations capitalistes du tiers-monde aux prétendues démocraties populaires. Désormais, la bourgeoisie s'affirme comme un tout, à travers son Etat. La concentration des différentes fractions du capital (basées sur le profit, la rente foncière) a rendu vide de sens la distinction entre fractions agraires réactionnaires et fractions industrielles progressives, valables au siècle dernier.
  • 3. par la fragilité d'un système où chaque bourgeoisie nationale est écartelée en différents intérêts opposés (agriculture, industrie), en différentes orientations économiques (protectionnisme," libéralisme"), en différents secteurs (capital privé et d'Etat), en options internationales divergentes (bloc américain, bloc russe). L'Etat capitaliste est le dernier rempart face à l'effondrement et au déchirement de plus en plus aigu de la société.
    Le libéralisme qui était au siècle dernier la forme politique de conciliation entre les intérêts divergents au sein de la classe dominante, s'est transformé en terreur de l'Etat, y compris sur les fractions de la bourgeoisie qui s'opposent à l'intérêt général du capital, sous sa forme étatique L'Etat a absorbé toutes les libertés bourgeoises traditionnelles (presse, pluripartisme, élections, etc.) en ne laissant plus qu'une seule "liberté", celle de l’arbitraire de l'Etat.
  • 4. par le contrôle absolu et permanent du prolétariat, la "liberté syndicale" signifiant l'encadrement totalitaire à tout moment dans l'usine. Le prolétariat a été privé par la terreur ou par la puissance de récupérations bourgeoises de la possibilité de s'affirmer et de résister dans des organismes permanents, dont l'existence menacerait immédiatement la vie du système par leur contenu révolutionnaire (conseils ouvriers). A l'ère de la décadence capitaliste, la liberté du prolétariat de s'organiser comme classe signifie l'anéantissement révolutionnaire du système. L'Etat totalitaire a absorbé la société civile, qu'il domine dans chacune de ses cellules sociales.

Il s'ensuit que la tactique du prolétariat vis-à-vis de la démocratie bourgeoise a changé du tout au tout. Alors qu'au 19e siècle le prolétariat essayait de s'aménager des places fortes au sein de la société, des forteresses permanentes de résistance aux assauts du capital, la décadence l'a privé de ces lieux de résistance permanents, le mettant hors-la-loi, la bourgeoisie n'étant plus en mesure de faire des concessions durables :

  • "La bourgeoisie, comme classe dominante, était en mesure avant la guerre de faire des concessions. Le 19e siècle pris comme un tout peut être considéré comme une époque au cours de laquelle la bourgeoisie faisait des concessions à la classe ouvrière et à des couches spécifiques de celle-ci. C'était des concessions constamment inscrites au bilan de la bourgeoisie, pour autant que son pouvoir, sa domination n'étaient pas ébranlées... avec le début d'une nouvelle époque du capitalisme, dont le cadre est devenu trop étroit pour les forces productives, la bourgeoisie a été privée de la possibilité de faire encore des concessions. La guerre a aiguisé cette situation." (Trotski, Discours au 4e congrès de l'Internationale communiste, 14-11-1922)

Le prolétariat ne peut avoir aujourd'hui, et quelle que soit la forme de la dictature bourgeoise ("démocratie occidentale", "démocratie populaire") qu'un seule but : non la "conquête " ou la "reconquête de la démocratie", mais l'anéantissement du système capitaliste. Exiger les "libertés démocratiques" comme le font les "dissidents " intellectuels des pays de l'Est, voire "les droits de l'homme" dans le système capitaliste qui est la négation même de l'humain, n'est pas simplement utopique mais mystificateur en voilant la nature du régime capitaliste, fût-i1 en apparence le plus "démocratique". Les véritables libertés, celles de s'organiser, de penser, d'agir consciemment, le prolétariat ne pourra les conquérir que par la transformation révolutionnaire de la société, par l'élimination de la société de classes. La phase historique qui permettra au prolétariat de passer du "règne de la nécessité" au "règne de la liberté", c'est non la "démocratie pure" mais la dictature du prolétariat, la seule forme de démocratie qui, pour lui et l'ensemble des exploités, soit réelle et non formelle. C'est ce que nous verrons dans un prochain article.

Ch.

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