Internationalisme no 351 - 3e trimestre 2011

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Face aux conséquences de la crise mondiale, une seule classe, un même combat !

L’Organisation des Nations Unies vient de tirer la sonnette d’alarme. Son département des Affaires économiques et sociales a intitulé son dernier rapport publié fin juin “La crise sociale globale”! Les médias ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, tous y ont vu un clair avertissement pour les bourgeoisies du monde entier: face aux différents plans d’austérité et aux effets dévastateurs de la crise économique mondiale, le risque grandit de voir partout apparaître une montée de la combativité ouvrière.

 Dans tous les pays, la classe ouvrière retrouve le chemin de la lutte

Ces derniers mois ont été marqués par une actualité sociale internationale brûlante. En fait, les luttes sociales donnent l’impression de se répondre les unes aux autres, de se faire écho d’un pays à l’autre.

Durant l’automne 2010, le prolétariat vivant en France s’est mobilisé par centaines de milliers à de multiples reprises, dans d’immenses manifestations, pour protester contre une énième attaque du régime de retraite. Le fait le plus significatif de ce mouvement fut sans nul doute l’apparition, certes très minoritaire, d’assemblées spontanées et autonomes, hors de tout contrôle syndical. Qu’elles se nomment assemblées “interprofes-sionnelles”, “autonomes” ou “populaires”, elles ont chaque fois permis à quelques dizaines de travailleurs, chômeurs, étudiants, précaires et retraités de se regrouper et discuter pour se battre ensemble, collectivement. Ils ont ainsi tenté de prendre l’organisation de la lutte entre leurs propres mains. L’un des slogans les plus forts de ce mouvement et initié par la CNT-AIT à Toulouse a été?: “Libérons la parole!”.

A peine quelques semaines plus tard, c’est au tour de la jeunesse vivant en Angleterre de faire parler d’elle. Refusant une nouvelle augmentation du coût des inscriptions aux universités, ces jeunes – qui sont largement précarisés et très souvent endettés pour plusieurs années – ont rompu l’atonie sociale qui prévalait depuis les années de plomb de l’ère Thatcher. Dans les années 1980, cette “Dame de fer” de la bourgeoisie anglaise avait réussi, en effet, à briser moralement le prolétariat alors le plus combatif d’Europe, avec la défaite de la grève des mineurs. Le début du retour à la lutte de classe dans ce pays est donc un signe particu-lièrement prometteur pour le futur.

Et depuis le début de l’année 2011, les exploités ont encore fait un pas supplémentaire sur le chemin de la lutte contre le développement de la misère.

En Tunisie et en Égypte, face aux conditions de vie insupportables liées à la dégradation de la situation économique, mais aussi contre la répression et l’absence de toute liberté d’expression, de larges couches de la population se sont dressées contre les pouvoirs en place. En quelques semaines, le “Printemps arabe” et la “place Trahir” sont devenus les symboles du courage des masses face aux puissants et à la répression sanglante. Évidemment, ces “révoltes” ont été aussi marquées par d’importantes faiblesses. La lutte ne s’est pas réellement organisée collectivement au sein de ces immenses rassemble-ments sur les grandes places des villes; par exemple, à notre connaissance, il n’y a eu que très peu de réels débats collectifs en assemblées. Mais surtout, la colère s’est chaque fois focalisée sur un gouvernant, le dictateur en place (ou sur sa famille et son clan). “Ben Ali dégage!” et “Moubarak dégage!” étaient les slogans les plus populaires: il y avait là, indiscutablement, le faux espoir d’établir un nouveau régime plus humain car plus “démocratique”. Enfin, allant de pair avec cette illusion démocratique, le nationalisme a lui aussi marqué de son empreinte le “Printemps arabe”; les drapeaux nationaux ont envahi tous les lieux de rassemblement. L’ensemble de ces faiblesses est lié à la faiblesse du prolétariat dans cette région du monde; celui-ci est très combatif et courageux mais aussi très peu expérimenté. Il n’a pas été confronté, comme les travailleurs d’Europe occidentale, à des décennies de mensonges “démocratiques”, de réformes “démocratiques”, de sabotages syndicaux “démocratiques”…

Cela dit, bien plus que “la pression populaire” en général, ce sont surtout les grèves ouvrières qui ont réellement fait trembler les pouvoirs tunisien et égyptien, mais aussi américain et européen, et qui ont poussé la bourgeoisie à mettre hors circuit Moubarak et Ben Ali. Toutes les grandes bourgeoisies ont senti qu’il leur fallait éviter qu’une grève générale n’embrase totalement les grands centres industriels.

C’est d’ailleurs ce rôle, secondaire numériquement mais déterminant politiquement, que n’a pas pu jouer le prolétariat en Libye, au Yémen et en Syrie. Ici, sa quasi-inexistence n’a pu lui permettre d’empêcher le poison nationaliste de couler à flots dans les veines des “opposants” et de se répandre dans l’ensemble du mouvement, pour finalement tuer toute possibilité d’une lutte des exploités sur leur terrain de classe. Dans ces trois pays, les populations ont été enrôlées dans une guerre de cliques bourgeoises; elles n’ont là rien à y gagner et n’ont que la vie à y perdre! (1). Le “Printemps arabe” lègue donc à la classe ouvrière internationale trois leçons fondamentales:

– face au développement de la misère et à la répression sanglante, il n’y a pas d’autre choix que de relever la tête pour se battre dans la dignité. Comme le scandaient les manifestants sur la place Trahir “Maintenant, nous n’avons plus peur!”;

– la rue appartient aux exploités!;

– la force d’un mouvement de lutte contre la misère et la barbarie capitalistes dépend de la capacité de la classe ouvrière à s’organiser, à ne pas se laisser diluer dans la contestation interclassiste et à entraîner derrière ses propres mots d’ordre les autres exploités (et non le contraire).

C’est justement sur ces trois enseignements que s’est développé le “mouvement des Indignés” en Espagne.

Depuis trois ans, la crise économique frappe de plein fouet la péninsule Ibérique. Les plans d’austérité s’y succèdent les uns aux autres, engendrant une misère sans nom, et comme partout ailleurs les syndicats ne font qu’organiser des “manifestations-balades”, simulacre de lutte, pour encadrer et endiguer la colère. Mois après mois se rejoue depuis 2008 cette même scène sinistre d’un cortège de manifestants se rendant d’un point A à un point B, mobilisés pour une “journée d’action syndicale”, et rentrants chez eux démoralisés, avec un profond sentiment d’impuissance. Mais le courage et la combativité des exploités qui ont bravé la plus terrible des répressions en Tunisie et en Égypte ont allumé une flamme dans les yeux des jeunes travailleurs, chômeurs et précaires d’Espagne. Ceux que l’on appelle la “génération 600 euros” se sont inspirés des combats de leurs frères exploités de l’autre côté de la Méditerranée. Ils se sont, à leur tour, regroupés massivement sur les grandes places de plus de 70 villes du pays, notamment à Madrid et à Barcelone, pour prendre à leur tour l’organisation de la lutte entre leurs mains. “De la place Trahir à la Puerta del Sol” ou “Nous non plus, nous n’avons plus peur!”, sont autant de slogans qui témoignent de l’impact du “Printemps arabe”. Mais ces jeunes Indignés ont porté beaucoup plus loin le flambeau de la lutte.

Ils ont su organiser de grands débats collectifs à travers une multitude d’assemblées (assemblées générales ou populaires, assemblées de commissions et de quartiers…). Ils ont rejeté explicitement tous les grands partis bourgeois, de droite comme de gauche, ainsi que les centrales syndicales. Il faut dire que la présence à la tête de ce pays d’un gouvernement “socialiste” qui attaque sans relâche et férocement les conditions de vie, et la “trahison” quotidienne des syndicats pour accompagner ces attaques, ont permis une très large et profonde réflexion dans les rangs des exploités sur la véritable nature de ces officines.

Évidemment, ce mouvement a lui aussi présenté des faiblesses. En particulier, l’idéologie “alter-mondialiste”, préconisée par ATTAC et Democracia Real Ya, a désarmé en partie ce mouvement en transformant le slogan “Ni partis ni syndicats” en rejet de la “politique”. Cet “apolitisme” a permis en fait à toutes les fractions classiques de la gauche (socialistes, trotskistes, alter-mondialistes…) d’infiltrer le mouvement, de noyauter les AG et les commissions pour mieux empêcher toute possibilité d’extension massive du mouvement à l’ensemble de la classe ouvrière. Ils ont ainsi pu imposer à tous, à nouveau, leur idéologie démocratiste et réformiste (2).

Néanmoins, ce mouvement des Indignés est riche de promesses pour les luttes futures. Il est par exemple parvenu à gagner la sympathie et la solidarité des travailleurs: dans de nombreuses entreprises d’Espagne ont éclaté des grèves, des assemblées générales avec débat ont été organisées sur les places occupées par les jeunes Indignés. Et cet élan a largement dépassé les frontières. En France, en Belgique, au Mexique, au Portugal, en Chine, en Allemagne, aux États-Unis et surtout en Grèce (3), il y a eu aussi et il y a encore des assemblées régulières, bien plus minoritaires, où s’affirment la solidarité avec les Indignés et la volonté d’organiser la lutte. Au Portugal, on a pu lire des pancartes telles que “Espagne, Grèce, Irlande, Portugal?: notre lutte est internationale” (4). Mais c’est encore une fois en Espagne que la maturation de la conscience de classe a été la plus évidente. A Valence, on a pu entendre le slogan: “Ce mouvement n’a pas de frontières!”. Dans plusieurs campements ont été organisées des manifestations “pour la Révolution européenne”. Le 15 juin, il y a eu des démonstrations de soutien aux luttes en Grèce. Le 19 juin sont apparus, minoritaires, des slogans internationalistes comme “Joyeuse union mondiale” ou, en anglais, “World Revolution” (révolution mondiale). Sur la place de Catalogne à Barcelone, on a pu lire sur une pancarte le slogan: “Capitalisme, dégage!” ou encore?: “Dictature et démocratie sont les deux faces de la même médaille. Tous les États sont des assassins!”, etc. A Tarrasa (ville ouvrière de la banlieue de Barcelone), des jeunes ont affirmé, dans une assemblée générale des commissions: “Nous ne luttons pas pour la victoire immédiate, mais pour préparer le futur”.

Il s’agit là d’une avancée très importante. Évidemment, cette prise de conscience que les exploités du monde entier rament en fait dans la même galère, qu’ils sont tous marqués au fer rouge de la même exploitation capitaliste, que sans une lutte mondiale du prolétariat, nul salut… tout cela n’est pas encore partagé par tous les prolétaires et dans tous les pays. En Grèce par exemple, le mouvement est sur ce point largement en retard par rapport au mouvement des Indignés d’Espagne: les drapeaux nationaux grecs, les slogans nationalistes et anti-allemands qui jalonnent les manifestations à Athènes en témoignent. Mais de manière générale, le sentiment internationaliste avance lentement, mais sûrement, dans les têtes des exploités. Pendant des années, ce qu’on a appelé la “mondialisation de l’économie” servait à la bourgeoisie de gauche à susciter des réflexes nationalistes, ses discours consistant à revendiquer, face aux “marchés apatrides”, la “souveraineté nationale”. Autrement dit, il était proposé aux ouvriers d’être encore plus nationalistes que les bourgeois eux-mêmes! Avec le développement de la crise, mais aussi grâce à la popularisation d’Internet, des réseaux sociaux, etc., la jeunesse prolétarienne commence à renverser les choses. Il émerge un sentiment selon lequel, face à la globalisation de l’économie, il faut répondre par la “globalisation” internationale des luttes. Face à une crise économique et à une misère mondiales, la seule riposte possible est la lutte mondiale!

 La responsabilité du prolétariat des pays d’Europe occidentale (5)

 Jusqu’à présent, c’est donc le prolétariat d’Espagne qui a porté le plus loin les méthodes et les revendications qui vont nous permettre à l’avenir de nous unir dans la lutte en tant que classe, de nous organiser collectivement et de construire peu à peu un rapport de force en notre faveur. Et ce n’est pas là un hasard. L’Espagne est un pays touché brutalement par la crise économique mais, surtout, il est un pays démocratique d’Europe occidentale. Les prolétaires d’Espagne font partie des bataillons les plus expérimentés par des décennies de luttes, de victoires, de défaites et d’amères expériences. C’est dans les pays centraux d’Europe occidentale que la classe ouvrière est confrontée aux pièges démocratiques les plus sophistiqués. C’est dans cette région du monde (et notamment dans l’espace Schengen), composée d’une mosaïque d’États nationaux, que la question de l’internationalisme se pose de façon plus évidente. C’est sur le vieux continent européen, là où le capitalisme est né et où la bourgeoisie est la plus forte et la plus expérimentée sur le plan idéologique, que la classe exploitée pourra ouvrir une perspective et donner le signal de la révolution prolétarienne mondiale.

Cela ne veut pas dire que les combats prolétariens dans les autres parties du monde ne peuvent à leur tour rien apporter aux prolétaires d’Europe occidentale, loin de là! La classe ouvrière est une classe internationale, la lutte de classe existe partout où se font face prolétaires et capital. Les enseignements de toutes les luttes sont valables pour l’ensemble du prolétariat mondial quel que soit le lieu où elles éclatent. En particulier, l’expérience des luttes dans les pays de la périphérie influencera de plus en plus la lutte des pays centraux, comme on l’a vu en Tunisie et en Égypte. La détermination, le courage exemplaire et la massivité de la révolte des exploités de Tunisie et d’Égypte ont constitué un encouragement pour les luttes des exploités en Espagne comme dans tous les pays (par exemple en Grande-Bretagne).

Mais le prolétariat vivant en Europe occidentale a une responsabilité particulière. Ses 200 ans d’expérience doivent lui permettre de tracer le chemin vers la révolution pour tous les exploités du monde. Il doit parvenir, comme il commence timidement à le faire, à mettre en avant les méthodes de luttes qui, seules, peuvent permettre à toute la classe ouvrière de s’organiser collectivement, de prendre en main sa propre destinée. Et il doit surtout dévoiler à ses frères de classe des pays périphériques le vrai visage de la démocratie bourgeoise en déjouant ses pièges les plus dangereux et sophistiqués: les illusions démocratiques, réformistes, électoralistes, syndicales…

Ce n’est nullement là une vision “euro-centriste”. Le monde bourgeois s’est développé à partir de l’Europe, il y a développé le plus vieux prolétariat, qui de ce fait a été doté de l’expérience la plus grande. C’est le monde bourgeois qui a concentré sur un petit espace de terre autant de nations avancées, ce qui facilite d’autant l’épanouissement d’un internationalisme pratique, la jonction des luttes prolétariennes de différents pays…

Le cœur du monde capitaliste, l’histoire l’a situé depuis des siècles en Europe occidentale. C’est là où le capitalisme a fait ses premiers pas et c’est là que la révolution mondiale prolétarienne fera les siens.

 

Ces derniers mois de lutte, de l’Afrique du Nord à l’Europe occidentale, en passant par la Chine et les États-Unis, ont confirmé une nouvelle fois que le prolétariat est une seule et même classe sur toute la planète, qu’il mène le même combat pour l’émancipation de toute l’humanité dans tous les pays, sans distinction de race, de nationalité ou de religion. Comme l’écrivait déjà Engels en 1847 dans ses Principes du communisme: “La grande industrie, en créant le marché mondial, a déjà rapproché si étroitement les uns des autres les peuples de la terre, et notamment les plus civilisés, que chaque peuple dépend de ce qui se passe chez les autres. Elle a, en outre, uniformisé dans tous les pays civilisés le développement social à tel point que, dans tous ces pays, la bourgeoisie et le prolétariat sont devenus les deux classes décisives de la société, et que la lutte entre ces deux classes est devenue la principale lutte de notre époque. La révolution communiste, par conséquent, ne sera pas une révolution purement nationale; elle se produira en même temps dans tous les pays civilisés, c’est à dire tout au moins en Angleterre, en Amérique, en France et en Allemagne. (...) Elle exercera également sur tous les autres pays du globe une répercussion considérable et elle transformera complètement et accélérera le cours de leur développement. Elle est une révolution universelle; elle aura par conséquent, un terrain universel.” 

 Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!

Pawel /1.07.2011

 

(1) Lire notre article sur la Syrie au sein de ce même journal,

(2) Lire notre article concernant le piège de l’apolitisme, publié au sein de ce même journal,

(3) De nombreux articles au sein de ce journal ou sur notre site Internet détaillent les différentes luttes qui ont animé les exploités de ces différents pays ces derniers mois.

(4) Éléments repris du site espagnol http://www.kaosenlared.net/
(5) De très larges extraits de cette partie sont repris de notre article “Le prolétariat d’Europe occidentale au centre de la généralisation de la lutte de classe” qui date de 1982. Celui-ci, à notre sens, n’a rien perdu de sa force et de son actualité et nous en conseillons évidemment vivement sa lecture (article disponible sur notre site Internet).