Allemagne 1918-19: La Social-Démocratie tend un piège mortel à la révolution

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Le premier article de
cette série (Internationalisme n°341) concernait le début de la
révolution en Allemagne en novembre 1918. Dans cette seconde partie, nous nous
penchons sur la façon dont la classe dominante a utilisé ses armes les plus
puissantes - pas seulement la répression armée, mais aussi les campagnes
idéologiques du parti autrefois ouvrier, le SPD, pour infliger une défaite
majeure au mouvement révolutionnaire.

Avec son insurrection en novembre 1918, la classe ouvrière avait forcé
la bourgeoisie en Allemagne à mettre fin à la guerre. Pour saboter la
radicalisation du mouvement et empêcher une répétition des « événements en
Russie », la classe capitaliste a utilisé le SPD dans les luttes comme
machine de guerre contre la classe ouvrière. Grâce à une politique de sabotage
particulièrement efficace, le SPD, avec l'aide des syndicats, fit tout ce qu'il
put pour miner la force des conseils ouvriers.

Confrontée au développement explosif du mouvement, avec des soldats qui
se mutinaient partout et qui rejoignaient le camp des ouvriers insurgés, la
bourgeoisie ne pouvait pas envisager une répression immédiate. Elle devait
d'abord agir politiquement contre la classe ouvrière et poursuivre de façon à
obtenir une victoire militaire.

Toutefois, la préparation de l'action militaire se mit en place au tout
début. Ce ne furent pas les partis de droite de la bourgeoisie qui organisèrent
cette répression mais bien celui qui passait encore pour « le grand Parti
du prolétariat », le SPD, et il le fit en collaboration étroite avec
l'armée. Ce furent ces fameux démocrates qui s'activèrent pour être la dernière
ligne de défense du capitalisme. Ce furent eux qui s'avérèrent être le rempart
le plus efficace du capital. Le SPD commença par créer des unités de commandos
puisque l'armée régulière, contaminée par le « virus des luttes
ouvrières », obéissait de moins en moins au gouvernement bourgeois. Ces
compagnies de volontaires, qui recevaient une solde spéciale, allaient servir
d'auxiliaires de la répression.

Les provocations militaires
des 6 et 24 décembre

Juste un mois après le début des luttes, le SPD donna l'ordre à la
police d'entrer par la force dans les bureaux du journal de la fraction
Spartakus, Die Rote Fahne. Karl Liebknecht, Rosa Luxembourg et d'autres
spartakistes, mais aussi des membres du Conseil Exécutif de Berlin, furent
arrêtés. Au même moment, les troupes loyales au gouvernement attaquaient une
manifestation de soldats qui avaient été démobilisés ou avaient déserté ;
14 manifestants étaient tués. En réponse, plusieurs usines se mirent en grève
le 7 décembre ; des assemblées générales avaient lieu partout dans les
usines. Pour la première fois, le 8 décembre, il y eut une manifestation
d'ouvriers et de soldats en armes à laquelle participèrent plus de 150 000
personnes. Dans les villes de la Ruhr, comme à Mülheim, des ouvriers et des
soldats arrêtèrent quelques patrons d'industrie.

Face à ces provocations du gouvernement, les révolutionnaires ne
poussaient pas à l'insurrection immédiate mais appelaient les ouvriers à se
mobiliser massivement. Les Spartakistes avaient analysé la situation comme
n'étant pas encore assez mure pour renverser le gouvernement bourgeois, en particulier
du point de vue des capacités de la classe ouvrière.

Le Congrès national des conseils qui eut lieu à la mi-décembre 1918
montrait que c'était effectivement le cas et la bourgeoisie profita de la
situation. Les délégués à ce Congrès décidèrent de soumettre leur décision à
une Assemblée Nationale qui devait être élue. En même temps, un Conseil Central
(Zentralrat) fut constitué, exclusivement composé de membres du SPD
prétendant parler au nom des conseils ouvriers et de soldats en Allemagne. La
bourgeoisie mit à profit cette faiblesse de la classe ouvrière en déclenchant
une autre provocation militaire à la suite du Congrès : le 24 décembre,
les unités de commando et les troupes gouvernementales passèrent à l'offensive.
Onze marins et plusieurs soldats furent tués. Une fois de plus, cela suscita
une grande indignation chez les ouvriers. Les ouvriers de la compagnie
automobile Daimler et plusieurs autres usines de Berlin constituèrent une Garde
Rouge. Le 25 décembre, de puissantes manifestations eurent lieu en réponse à
cette attaque. Le gouvernement fut obligé de reculer. L'équipe gouvernementale
se discréditant de plus en plus, l'USPD, qui jusque là avait participé au
gouvernement avec le SPD, s'en retira.

La bourgeoisie n'abandonna pas cependant. Elle continua à œuvrer au
désarmement du prolétariat qui était encore armé à Berlin et se prépara à lui
donner le coup décisif.

Le SPD appelle à la mise à
mort des communistes

Pour dresser la population contre le mouvement de classe, la SPD devint
le porte-parole d'une énorme campagne de calomnies contre les révolutionnaires
et alla même jusqu'à réclamer la mise à mort des Spartakistes en particulier.

A la fin de décembre, le groupe Spartakus quitta l'USPD et forma le KPD
avec les IKD. La classe ouvrière avait ainsi un parti de classe qui était né
dans le feu du mouvement et qui devenait la cible des attaques du SPD, le
principal défenseur du capital.

Pour le KPD, l'activité de la plus grande masse possible de
travailleurs était indispensable pour s'opposer à cette tactique du capital.
« Après la phase initiale de la révolution, celle de la lutte
essentiellement politique, maintenant s'ouvre une phase de lutte renforcée,
plus intense et principalement économique
 ». (Rosa Luxembourg au
Congrès de fondation du KPD). Le gouvernement SPD «ne viendra pas à bout des
flammes de la lutte économique de classe
. » (ibid.).
C'est pourquoi le capital, avec le SPD à sa tête, fit tout ce qu'il put pour
empêcher toute extension des luttes sur ce terrain en provoquant des soulèvements
ouvriers armés prématurés et en les réprimant ensuite. Il avait besoin
d'affaiblir le mouvement en son centre, Berlin, d'abord, pour attaquer le reste
de la classe ouvrière ensuite.

Le piège de l'insurrection
prématurée à Berlin

En janvier, la bourgeoisie réorganisa ses troupes stationnées à Berlin.
En tout, elle avait plus de 80 000 soldats répandus dans la ville, dont 10 000
étaient des troupes de choc. Au début du mois, elle fait une nouvelle
provocation contre les ouvriers de façon à les disperser militairement. Le 4
janvier, le préfet de police de Berlin, Eichorn, qui avait été nommé par les
ouvriers en novembre, fut relevé de ses fonctions par le gouvernement
bourgeois. Cela fut ressenti comme une attaque par la classe ouvrière. Le soir
du 4 janvier, les Hommes de confiance (Obleute) révolutionnaires tinrent
un meeting auquel assistaient Liebknecht et Pieck au nom du KPD qui venait de
se former.

Le KPD, les Hommes de confiance révolutionnaires et l'USPD appelèrent à
un rassemblement de protestation le samedi 5 janvier. 150 000 ouvriers environ
participèrent à la manifestation qui suivait ce rassemblement devant la
préfecture de police. Le soir du 5 janvier, quelques manifestants occupèrent
les bureaux du journal du SPD, Vorwärts, et d'autres maisons d'édition.
Ces actions étaient probablement à l'incitation d'agents provocateurs, et se
déroulèrent de toutes façons sans que le comité n'en ait eu connaissance ou
n'ait donné son approbation.

Les conditions n'étaient cependant pas réunies pour un renversement du
gouvernement et le KPD l'expliquait clairement dans un tract sorti début
janvier :

« Si aujourd'hui les ouvriers de Berlin dissolvent l'Assemblée
Nationale, s'ils jettent les Ebert -Scheidemann en prison, alors que les
ouvriers de la Ruhr, de la Haute-Silésie et de l'Elbe restent tranquilles,
demain le capitalisme sera capable d'affamer Berlin. L'offensive de la classe
ouvrière contre la bourgeoisie, la bataille pour le pouvoir des conseils
d'ouvriers et de soldats doit être l'œuvre de tous les travailleurs du Reich.
Ce n'est que la lutte des ouvriers des villes et des campagnes, partout et de
façon permanente, qui en s'accélérant et en grandissant jusqu'à devenir une
vague puissante qui déferle avec fracas sur l'ensemble de l'Allemagne, ce n'est
qu'une vague formée par les victimes de l'exploitation et de l'oppression et se
répandant sur tout le pays qui peut faire exploser le gouvernement capitaliste,
dissoudre l'Assemblée Nationale, et construire sur les ruines le pouvoir de la
classe ouvrière qui conduira le prolétariat à la victoire complète dans la
lutte ultérieure contre la bourgeoisie. (...)

Ouvriers, hommes et femmes, soldats et marins ! Convoquez des
assemblées partout et expliquez clairement aux masses que l'Assemblée nationale
est un bluff. Dans chaque atelier, dans chaque unité de troupe, dans chaque
ville, regardez et vérifiez que votre conseil d'ouvriers et de soldats a bien
été élu, qu'il n'y a pas dedans des représentants du système capitaliste, des
traîtres à la classe ouvrière comme les hommes de Scheidemann, ou des éléments
inconsistants ou hésitants comme les Indépendants. 
»

Cette analyse montre que le KPD voyait clairement que le renversement
de la classe capitaliste n'était pas encore immédiatement possible et que
l'insurrection n'était pas à l'ordre du jour.

Après l'énorme manifestation de masse, le 5 janvier, les Hommes de
confiance tinrent une réunion le soir même, à laquelle assistaient des délégués
du KPD et des représentants des troupes de la garnison. Impressionnés par la
puissante manifestation de la journée, les présents élurent un Comité
Révolutionnaire de 52 membres avec Ledebourg comme président, Scholze pour les
Hommes de confiance révolutionnaires et Karl Liebknecht pour le KPD. Ils
décidaient la grève générale et une autre manifestation pour le lendemain, le 6
janvier.

Le Comité Révolutionnaire distribua un tract appelant à
l'insurrection : « Luttons pour le pouvoir du prolétariat
révolutionnaire ! A bas le gouvernement Ebert-Scheidemann ! »

Des soldats déclarèrent leur solidarité avec le Comité Révolutionnaire.
Une délégation de soldats assura qu'elle se mettrait du côté de la révolution
dès que la destitution du gouvernement Ebert-Scheidemann serait annoncée. En
réponse, Liebknecht pour le KPD et Scholze pour les Hommes de confiance
signaient un décret déclarant la destitution et que les affaires du
gouvernement seraient prises en main par le Comité Révolutionnaire. Le 6
janvier, environ 500 000 personnes manifestèrent dans la rue. Manifestations et
rassemblements eurent lieu dans chaque secteur de la ville ; les ouvriers
du Grand Berlin réclamaient qu'on leur rende leurs armes. Le KPD exigeait
l'armement du prolétariat et le désarmement des contre-révolutionnaires. Bien
que le Comité révolutionnaire ait donné le mot d'ordre « A bas le
gouvernement ! », il ne prit aucune initiative sérieuse pour faire
aboutir cette orientation. Dans les usines, aucune troupe de combat ne fut
organisée, aucun essai de prendre les affaires de l'Etat en main et de
paralyser l'ancien gouvernement ne fut tenté. Non seulement le Comité
révolutionnaire n'avait aucun plan d'action mais, le 6 janvier, il fut forcé
par la marine d'abandonner son quartier général.

La masse des ouvriers qui manifestaient attendaient des directives dans
la rue alors que leurs leaders étaient désemparés. Tandis que la direction
prolétarienne reculait, hésitait, n'avait aucun plan d'action, le gouvernement
mené par le SPD, pour sa part, surmontait rapidement le choc provoqué au début
par cette offensive des ouvriers. De l'aide lui venait de tous côtés. Le SPD
appela à des grèves et à des manifestations pour soutenir le gouvernement. Une
campagne encore plus acharnée et plus perfide se déchaîna contre les
communistes.

Le SPD et ses complices étaient ainsi en train de se préparer à
massacrer les révolutionnaires du KPD au nom de la révolution et des intérêts
du prolétariat. Il appelait les conseils, avec la duplicité la plus ignoble, à
soutenir le gouvernement en agissant contre ce qu'il appelait « les bandes
armées ». Le SPD ravitaillait même une section militaire, qui recevait des
armes des casernes, et Noske fut placé à la tête des forces de répression avec
les paroles : « Nous avons besoin d'un chien sanglant, je ne me déroberai
point devant une telle responsabilité. »

Le 6 janvier, des escarmouches eurent lieu. Alors que le gouvernement
massait ses troupes autour de Berlin, le soir du 6, l'Exécutif des conseils de
Berlin siégeait. Dominé par le SPD et l'USPD, il proposa qu'il y ait des négociations
entre les Hommes de confiance révolutionnaires et le gouvernement que le Comité
Révolutionnaire venait d'appeler à renverser. L'Exécutif jouait les
« conciliateurs », en proposant de réconcilier l'inconciliable. Cette
attitude sema la confusion chez les ouvriers, surtout chez les soldats qui
étaient déjà hésitants. Les marins décidèrent donc d'adopter une politique de
« neutralité ». Dans une situation de confrontation directe entre les
classes, toute indécision peut rapidement conduire la classe ouvrière à perdre
confiance dans ses propres capacités et à adopter une attitude méfiante
vis-à-vis de ses propres organisations politiques. En jouant cette carte, le
SPD favorisa un affaiblissement dramatique du prolétariat. En même temps, il
utilisait des agents provocateurs (comme cela a été prouvé plus tard) pour
pousser les ouvriers à un affrontement.

Confronté à cette situation, la direction du KPD, contrairement au
Comité Révolutionnaire, avait une position très claire basée sur l'analyse de
la situation qu'il avait faite à son Congrès de fondation et considérait que
l'insurrection était prématurée.

Le KPD appelait donc les ouvriers à renforcer d'abord et avant tout les
conseils, en développant la lutte sur leur terrain de classe, dans les usines
et en se débarrassant des Ebert, Scheidemann et compagnie. En intensifiant la
pression au travers des conseils, ils pouvaient donner un nouvel élan au
mouvement et se lancer ensuite dans la bataille pour s'emparer du pouvoir
politique.

Le même jour, Luxembourg et Jogiches critiquèrent violemment le mot
d'ordre de renversement immédiat du gouvernement donné par le Comité
Révolutionnaire, mais aussi et surtout le fait que ce dernier se soit montré,
par son attitude hésitante et capitularde, incapable de diriger le mouvement de
classe. Ils reprochaient particulièrement à Liebknecht d'avoir agi de son
propre chef, se laissant emporter par l'enthousiasme et l'impatience, au lieu
d'en référer à la direction du Parti et de se baser sur le programme et les
analyses du KPD.

Cette situation montre bien que ce n'étaient ni le programme ni les
analyses qui manquaient, mais la capacité du Parti, comme organisation, de
remplir son rôle en tant que direction politique du prolétariat. Fondé quelques
jours avant seulement, le KPD n'avait aucune influence dans la classe, encore
moins la solidité et la cohésion organisationnelle du parti bolchevik un an
auparavant en Russie. L'immaturité du Parti Communiste en Allemagne a été au
cœur de la dispersion dans ses rangs qui devait peser lourdement et
dramatiquement dans les événements qui suivirent.

Dans la nuit du 8 au 9 janvier, les troupes gouvernementales passèrent
à l'attaque. Le Comité Révolutionnaire, qui n'avait toujours pas analysé
correctement le rapport de force, appela à l'action contre le
gouvernement : « Grève générale ! Aux armes ! : Il n'y
pas de choix ! Nous devons combattre jusqu'au dernier homme ! ».
Beaucoup d'ouvriers répondirent à cet appel mais de nouveau ils attendirent en
vain des instructions précises du Comité. En réalité, rien n'avait été fait
pour organiser les masses, pour pousser à la fraternisation entre les ouvriers
révolutionnaires et les troupes... Les troupes du gouvernement entrèrent ainsi
dans Berlin et livrèrent, pendant plusieurs jours, de violents combats de rue
avec les ouvriers en armes. Beaucoup furent tués ou blessés dans des
affrontements éparpillés dans différentes parties de la ville. Le 13 janvier,
l'USPD décidait la fin de la grève générale et le 15 janvier, Rosa Luxembourg
et Karl Liebknecht étaient assassinés par les sbires du régime
Social-Démocrate. La campagne criminelle du SPD : « Tuez
Liebknecht ! » se concluait donc par un succès pour la bourgeoisie.
Le KPD était privé de ses leaders les plus importants.

Le KPD n'avait pas la force de retenir le mouvement comme l'avaient
fait les bolcheviks en juillet 1917. Selon Ernst, le nouveau chef de la police
social-démocrate qui avait remplacé Eichhorn évincé : « Tout succès
pour les gens de Spartakus était hors de question depuis le début puisque, avec
nos préparatifs, nous les avons forcés à frapper prématurément. On connaissait
leurs cartes dès qu'ils allaient les jouer et c'est pourquoi nous avons été
capables de les combattre. »

A la suite de ce succès militaire, la bourgeoisie comprit immédiatement
qu'elle devait profiter de son avantage. Elle déclencha une vague sanglante de
répression au cours de laquelle des milliers d'ouvriers berlinois et de
communistes furent assassinés, torturés et jetés en prison. Les meurtres de
Liebknecht et de Luxembourg n'étaient pas une exception mais révélèrent la
détermination bestiale de la bourgeoisie d'éliminer ses ennemis mortels :
les révolutionnaires.

Le 19 janvier, « la démocratie » triomphait : les
élections pour l'Assemblée Nationale avaient lieu. Sous la pression des luttes
ouvrières, le gouvernement se transférait au même moment à Weimar. La
République de Weimar s'instaurait sur les cadavres de milliers d'ouvriers.

(version abrégée d'un article publié dans la Revue
Internationale n°83, 4e trimestre 1995).