Belgique: Les coups de massue de la crise internationale

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La situation financière des ménages mise sous pression

La Belgique est l'un des pays où la crise actuelle se fait déjà cruellement ressentir. D'abord, l'inflation a explosé : la Belgique a réalisé de nouveaux records en Europe avec une inflation de 5,2% (contre 3,6% pour la zone euro) et une progression des prix alimentaires de 6,1% (De Morgen, 03.06.2008). Malgré les promesses optimistes que l'inflation est à présent sous contrôle, les prix des denrées alimentaires, des vêtements et d'autres biens vitaux continuent à augmenter (lire De Standaard, 01.11). La conséquence de ceci est une montée sensible du coût de la vie, un recul des salaires et des allocations, une croissance des dettes.

Ensuite, le pays a subi la tornade financière avec rien que chez Fortis plus de 500.000 petits porteurs qui ont vu leur argent fondre comme neige au soleil. En particulier chez Fortis, Dexia et Ethias, traditionnellement les institutions les plus populaires dans la mesure où ils ont absorbé les institutions publiques CGER, le Crédit Communal et la SMAB, ce sont surtout de petits épargnants qui ont écopé. Les institutions publiques ont déjà avancé 42,6 milliards d'euro rien qu'aux 4 plus grandes banques et assurances (Fortis, Dexia, KBC et Ethias), mais les épargnants ne sauront que plus tard ce qu'il subsistera de leur argent. Et n'oublions pas que ce soutien public n'est pas un cadeau : ce qui est avancé aujourd'hui devra être récupéré quelque part. Pire encore : ceux qui ont déposé leur épargne auprès de la banque islandaise Haupting voient leur argent bloqué et pour qui a acquis des produits avec garantie sur le capital auprès de la banque Lehman Brothers, la faillite a fait disparaître leur épargne en fumée, tout comme les 20.000 euros que le premier ministre Leterme avait placés à la Citybank. Par l'avalanche de faillites, les fonds de pension sont également sous forte pression. Cette année, les fonds de pension belge ont perdu en moyenne 15,5% (De Standaard, 01.11). Pour beaucoup de gens, cette perte combinée a signifié l'effondrement de leurs rêves, c'est l'espoir d'une retraite sans soucis qui est parti en fumée.

Enfin, 90.000 ménages n'arrivent plus à sortir de la spirale infernale de l'endettement et sont soumis à une médiation de dette ; des milliers d'autres sont sur les listes d'attente (Métro, 20.10). Les conséquences de la crise sur le marché du crédit et l'effondrement des valeurs hypothécaires aggraveront encore fortement la situation. 20% de la population peut déjà être considérée comme faisant partie des pauvres, 8% sont à situer dans l'extrême pauvreté. Près de 19% des enfants en Belgique vit dans une famille ayant des problèmes financiers. Un enfant sur sept vit dans une famille qui se situe en dessous du seuil de pauvreté. Quels chiffres révoltants !

Il est clair qu'en Belgique, toutes les générations sont touchées par l'uppercut de la crise financière mondiale actuelle : tous ceux qui ont essayé de mettre « quelque chose de côté » se retrouvent Gros-Jean comme devant et se voient confrontés avec la réalité implacable de la pire récession économique depuis les années 1930. Seuls les gens de quatre-vingt-dix et plus se remémorent encore une telle situation.

L'impact sur l'emploi

L'accélération et l'approfondissement de la crise ont des conséquences encore plus importantes pour l'emploi et les conditions de travail. A l'heure actuelle, il n'y a que 62% de la population active qui a du travail. Les investissements extérieurs ont reculé ces derrières années et cela a eu un impact sur le marché du travail. Si en 2006, la création d'emplois s'élevait à 10.000 unités, en 2007, cela n'en représentait plus que 7.800 (Métro, 23.10). Le chômage n'a pas augmenté jusqu'en 2008 mais il faut souligner que le type d'emplois créés représente un recul constant des conditions de vie et de travail de la classe ouvrière.

De nombreuses mesures ont été déguisées comme des solutions au problème du chômage et ont fait baisser fortement les chiffres officiels du chômage: le contrat d'embauche plein temps de durée illimitée cède de plus en plus la place à des emplois aléatoires, sous-payés et à temps partiel. Ils représenteraient aujourd'hui 30% des emplois. Dans les pays périphériques et du tiers-monde, ce phénomène prend de plus en plus la forme de travailleurs journaliers, sans contrats, salaire minimum ou sécurité sociale.

Aujourd'hui, même Frank Vanden Broucke, ministre flamand de l'emploi, reconnaît « que les chiffres du chômage ne continueront pas à baisser ». C'est un euphémisme pour dire : les perspectives pour 2009 annoncent une perte de 200 emplois par jour ! Des sources officielles attendent en effet 70.000 licenciements pour 2009. Fin octobre 2008, on relevait déjà le chiffre record de 6.953 faillites dont quelques entreprises importantes (+7,6% par rapport à 2007). En dix mois, 16.957 emplois se sont envolés en fumée, soit une augmentation de 25% par rapport à l'année précédente ! Rien que depuis août il y en a eu 5.290, ce qui a produit dans les médias des titres du genre ; « La vague de licenciements menace de devenir un tsunami » (De Morgen, 23.10). A côté des nombreux licenciements dans des entreprises importantes il y a aussi les pertes d'emplois dans les entreprises sous-traitantes. Et les contrats temporaires et intérimaires ont connu une chute record de plus de 8%, tandis que le recrutement de nouveaux employés est suspendu. Des licenciements dans le secteur bancaire sont inéluctables, on parle déjà de 15.000 suppressions d'emploi, mais ce n'est sans doute qu'un début. A cela s'ajoute une extension massive du chômage économique parmi les ouvriers, ce qui a justifié une dérogation à la norme légale qui fixe le maximum à 4 semaines de suite. Le phénomène s'est massivement développé en Belgique et ceci dans de nombreux cas sans compensation salariale.

Les conséquences sur les salaires et les conditions de travail 

L'approfondissement de la crise fait irrémédiablement sentir ses effets sur les salaires et les conditions de travail.

Le battage autour des primes de licenciements élevées pour les cadres dirigeants dans le secteur bancaire est révélateur. Ces sommes astronomiques provoquent de manière compréhensible la colère des travailleurs mais la bourgeoisie tente par ce battage de mobiliser les travailleurs derrière des propositions pour « mettre le holà à ces excès », elle tente d'exploiter l'occasion pour « déterminer une réglementation des délais et des conditions de préavis » (Pieter Timmerman de l'organisation patronale FEB), d'après l'exemple de l'Autriche, des Pays-Bas ou d'autres pays européens. « La réglementation sur les licenciements et l'ancienneté est la cause d'une mobilité limitée sur le marché du travail » répondent en écho les sociaux-chrétiens du CD&V et le syndicat chrétien CSC. La mobilité, la polyvalence et la flexibilité sont des prétextes pour justifier l'insécurité d'emploi et le recul des salaires et des conditions de travail.

Ces orientations se confirment pleinement dans la réalité, aussi bien dans le secteur public que dans le privé :

- Dans le secteur public, 5.000 emplois sont supprimés au niveau des fonctionnaires fédéraux ; au niveau régional et local, la nouvelle réglementation statutaire est loin d'être favorable aux employés : baisse des primes, flexibilité accrue, allongement de la semaine de travail, réduction des jours de congé. Et ces mesures ne tiennent pas encore compte des pertes de rentrées causées par la crise financière, en particulier chez Dexia et Ethias, dont les communes sont des actionnaires importants. Dès à présent, les communes wallonnes annoncent une perte de 90 millions d'euros (Métro, 24.10). Par ailleurs, le gouvernement fédéral compte transférer le paiement des retraites pour le personnel statutaire vers les pouvoirs régionaux et locaux, ce qui implique aussi que « chaque région ou commune pourrait revoir les réglementations concernant ces retraites » ;

- Dans le secteur privé, la pression sur les salaires est constante : divers exemples démontrent combien la bourgeoisie s'évertue à faire baisser significativement les salaires. Chez Carrefour, une épreuve de force se déroule avec le personnel car dans le nouvel hypermarché de Bruges, les salaires et normes de travail sont en baisse de 25 à 30%, tandis que les groupes les plus vulnérables et désespérés de chômeurs sont utilisés de manière cynique pour remettre en question l'ensemble des conditions salariales et de travail des travailleurs du groupe Carrefour et de tout le secteur de la distribution.

Chez IKEA aussi, les salaires sont attaqués et le système de bonus est remplacé par un système liant les primes aux frais et aux résultats de l'entreprise. De même, chez les entreprises énergétiques on oppose les ‘vieux' et les ‘nouveaux' employés au moyen de barèmes salariaux très différents. Et puis, il y a les secteurs du nettoyage et de l'alimentation où ce type d'opposition est déjà pleinement développé. Dans les hôpitaux ‘autonomisés' du CPAS d'Anvers, le nouveau personnel ne reçoit plus de chèque repas, d'assurance hospitalisation et il aura moins de jours de congé, à travers un engagement en sous-traitance.

Ces exemples ne sont encore que le sommet de l'iceberg.

 De nombreuses protestations, mais aussi beaucoup de doutes et de déceptions

Gouvernements, patronat et partis politiques de la gauche à la droite crient en cœur depuis septembre qu'il faut arrêter ce pillage. Ils proclament l'innocence du système capitaliste, diffusent une image fataliste et appellent au sens des responsabilités, à resserrer les rangs derrière ‘leurs' mesures qui présentent la note de la débâcle économique à la classe ouvrière. A court terme, il y a de la panique et de l'inquiétude : chacun songe à ses économies, ses traites, les frais de scolarité de ses enfants, son emploi, sa retraite à venir. Mais chacun dans son coin, on ne peut que ressentir un sentiment d'impuissance. Beaucoup se sentent coincés entre un patronat agressif et un syndicat conciliant qui ‘comprend le sérieux de la situation'.

Mais les mouvements de protestation face à une telle situation doivent forcément voir le jour.

Ainsi, il y a eu des mouvements de grève massivement suivis auprès du personnel communal d'Anvers avec des AG largement fréquentées et des discussions houleuses sur la manière de mener la lutte, avec des manifs spontanées. A La Louvière, Willebroek et Bruxelles, le personnel communal et du CPAS est descendu dans la rue. Les services privatisés d'éboueurs ont obtenu des succès dans le Centre et le Borinage, surtout grâce à la solidarité du personnel communal qui a refusé de prendre en charge des tâches impliquées (Solidair n°40). Egalement à Anvers, près de 1.000 employés des hôpitaux ‘autonomisés' du CPAS sont sortis dans la rue pour protester contre les attaques visant le personnel d'entretien. Dans l'entreprise textile Beaulieu ainsi que dans les entreprises énergétiques et les divers sièges de la chaîne IKEA il y a eu de nombreuses actions de grève dans pratiquement tous les sites. Pendant des semaines, il y avait dans tout le pays les actions du personnel des hypermarchés Carrefour contre les conditions salariales scandaleuses au nouvel hypermarché de Bruges.

Beaucoup de mouvements donc et ici ou là aussi des actions de solidarité, dont quelques grèves spontanées en Wallonie. Mais la résistance doit être plus forte et plus unie. Dans ce cadre, il est important de dénoncer les manœuvres syndicales qui freinent et détruisent la lutte. Les syndicats sont conscients du mécontentement au sein de la classe ouvrière et de la nécessité d'y apporter une réponse mais celle-ci ne vise qu'à assurer le contrôle sur ces mouvements, pas à les stimuler.

Il faut reprendre le fil de la dynamique enclenchée avant les vacances et qui est momentanément brisée. Ce qui avait commencé spontanément à la mi-janvier 2008 comme un conflit social local  pour ‘un euro de plus' s'est vite transformé en une véritable vague de grèves pour l'augmentation du pouvoir d'achat. Un lien y était établi entre les licenciements, l'attaque contre les conditions de travail et les atteintes au pouvoir d'achat.

Tous les travailleurs ont les mêmes intérêts à défendre face aux attaques contre les conditions de vie et de travail. Mais face à l'agression généralisée que nous subissons aujourd'hui, cette résistance est illusoire si nous restons divisés (lire l'encadré p.5: « comment répondre aux attaques? »).

KS & LAC / 15.11.2008