Quelle méthode scientifique pour comprendre l'ordre social existant, les conditions et moyens de son dépassement

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Dans la première partie de cette série, nous avons examiné la succession d'événements : guerres mondiales, révolutions et crises économiques globales, qui ont marqué l'entrée du capitalisme dans sa phase de déclin au cours de la première partie du 20e siècle et qui ont posé à l'humanité l'alternative historique : avènement d'un mode de production supérieur ou chute dans la barbarie. Pour comprendre quelles sont les origines et les causes de la crise que connaît la civilisation humaine, une théorie qui embrasse l'ensemble du mouvement de l'histoire est absolument nécessaire. Mais les théories historiques générales n'ont plus guère la faveur des historiens officiels qui, de plus en plus déroutés par l'évolution du capitalisme dans son déclin, s'avèrent incapables d'offrir la moindre vision globale, la moindre explication profonde des causes de la spirale de catastrophes qui ont marqué cette période. Les grandes visions historiques n'ont plus cours ; elles seraient l'apanage du 19e siècle et de philosophes idéalistes allemands comme Hegel, ou des libéraux anglais - et de leur optimisme exagéré - qui, à la même époque, pensaient que l'histoire était celle d'un progrès continu, allant de l'obscurantisme et la tyrannie vers la merveilleuse liberté dont jouissaient désormais les citoyens de l'État constitutionnel moderne (ce qu'on appelle la théorie "Whig" de l'histoire)

En fait, cette incapacité à envisager le mouvement de l'histoire dans son ensemble est caractéristique d'une classe qui ne représente plus aucun progrès historique et dont le système social n'a plus aucun avenir à offrir à l'humanité. La bourgeoisie a pu développer une ample vision du passé et de l'avenir tant qu'elle était convaincue que son mode de production constituait une avancée fondamentale pour l'humanité par rapport aux anciennes formes sociales et qu'elle pouvait regarder le futur avec la confiance d'une classe ascendante. Les horreurs de la première moitié du 20e siècle ont porté un coup mortel à cette confiance. Non seulement des lieux aussi symboliques que ceux de la Somme et Passhendale où des centaines de milliers de jeunes conscrits ont servi de chair à canon sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, ou que ceux de Auschwitz et Hiroshima, synonymes du meurtre de masse de civils par l'État, ou des dates tout aussi symboliques que celles de 1914, 1929 et 1939 ont mis en question toutes les hypothèses passées sur le progrès moral de la société ; ils ont aussi indiqué de façon alarmante pour l'ordre social existant que celui-ci ne serait peut-être pas aussi éternel qu'il y avait paru jusqu'ici. En somme, face à la perspective de sa propre fin - soit par l'anéantissement de sa société à travers son effondrement et sa chute dans l'anarchie, soit - ce qui pour la bourgeoisie revient au même - par son renversement par la classe ouvrière - l'historiographie bourgeoise préfère mettre des œillères, se borner à l'étude empirique de périodes courtes et d'événements locaux, ou bien développer des théories, comme le relativisme et le post-modernisme, qui rejettent toute notion de développement progressif entre une période et une autre et toute tentative de dégager une trame dans l'évolution de l'histoire humaine. De plus, la mise en avant de la culture people conforte tous les jours cette répression de la conscience historique, en lien avec les besoins désespérés du marché : ce qui a de la valeur est ce qui est nouveau et qui se passe maintenant, cela ne doit venir de nulle part et aller nulle part.

Vu l'étroitesse d'esprit de la plus grande partie de "la connaissance établie", on ne peut s'étonner que les charlatans, vendeurs de religion et d'occultisme, séduisent ceux qui cherchent encore à saisir le sens global de l'histoire. Le nazisme a constitué l'une des premières manifestations de cette tendance - son idéologie étant composée d'un bric-à-brac de théosophie occultiste et de théorie raciste du complot fournissant une solution fourre-tout à tous les problèmes du monde, supprimant ainsi réellement tout besoin de penser. Le fondamentalisme chrétien et islamique, ou encore les nombreuses théories du complot selon lesquelles des sociétés secrètes manipuleraient l'histoire, jouent le même rôle aujourd'hui. Non seulement la raison bourgeoise officielle n'a aucune réponse à offrir aux problèmes de la société mais, le plus souvent, elle ne cherche même plus à les soulever et laisse le champ libre à la déraison pour mitonner ses propres solutions mythologiques.

Dans une certaine mesure, la conscience de cette situation s'exprime dans le bon sens commun et dominant. On est prêt à reconnaître qu'on a perdu l'ancienne confiance en soi. On ne chante pas vraiment les louanges du capitalisme libéral comme réalisation la plus formidable de l'esprit humain mais, plutôt, comme "la moins pire", imparfaite certes, mais infiniment préférable à toutes les formes de fanatisme qui semblent se déployer contre lui. Et dans le camp des fanatiques, sont rangés non seulement le fascisme ou le terrorisme islamique mais aussi le marxisme, définitivement réfuté aujourd'hui sous l'étiquette de messianisme utopique. Combien de fois nous a-t-on dit - souvent par des penseurs de troisième classe qui prétendent apporter quelque chose de nouveau : la vision marxiste de l'histoire ne serait que la vision inversée du mythe judéo-chrétien de l'histoire, une histoire de salut de l'humanité ; le communisme primitif serait le jardin d'Eden, le communisme futur le paradis à venir ; le prolétariat le peuple élu ou le messie souffrant ; les communistes les prophètes. Mais on nous dit également que ces projections religieuses sont loin d'être inoffensives : la réalité des "gouvernements marxistes" aurait montré que toute tentative de créer le paradis sur terre est vouée à finir dans la tyrannie et les camps de travail, que ce serait un projet insensé voulant façonner une humanité imparfaite selon sa vision de la perfection.

A l'appui de cette analyse, il y a ce qu'on nous présente comme la trajectoire du marxisme au cours du 20e siècle : en effet, qui peut nier que le Guépéou de Staline rappelait la Sainte Inquisition, ou que Lénine, Staline, Mao et d'autres grands dirigeants ont été transformés en nouveaux dieux ? Mais cette représentation est profondément trompeuse. Elle s'appuie sur le plus grand mensonge du 20e siècle selon lequel le stalinisme serait le communisme alors qu'il en est la négation totale. Si le stalinisme est une forme de la contre-révolution capitaliste, ce que tous les marxistes révolutionnaires authentiques affirment, il faut mettre en question l'argument selon lequel la théorie marxiste de l'histoire mène inévitablement au Goulag.

Et l'on peut aussi répondre, comme Engels l'a fait dans ses écrits sur l'histoire du christianisme primitif, que les similitudes entre les idées du mouvement ouvrier moderne et les adages des prophètes bibliques et des premiers chrétiens n'ont rien d'étrange car ces derniers représentaient aussi les efforts des classes opprimées et exploitées et l'espoir qu'elles mettaient dans un monde basé sur la solidarité humaine et non sur la domination de classe. Du fait des limites imposées par les systèmes sociaux au sein desquels ils sont apparus, ces premiers communistes ne pouvaient dépasser la vision religieuse ou mythique de la société sans classe. Ce n'est plus le cas aujourd'hui car l'évolution historique a fait de la société communiste une possibilité rationnelle et une nécessité urgente. Aussi, plutôt que de considérer le communisme à la lumière des anciens mythes, nous pouvons comprendre ces anciens mythes à la lumière du communisme moderne.

Pour nous, le marxisme, le matérialisme historique, n'est pas autre chose que la vision théorique d'une classe qui, pour la première fois dans l'histoire, est à la fois classe exploitée et classe révolutionnaire, une classe qui porte en elle un ordre social nouveau et supérieur. Son effort et, en fait, son besoin d'examiner l'histoire passée et les perspectives du futur sont donc totalement dégagés des préjugés portés par les classes dominantes qui sont toujours, en fin de compte, contraintes de nier et de cacher la réalité dans l'intérêt de leur système d'exploitation. Et, contrairement aux inclinations poétiques des anciennes classes exploitées, la théorie marxiste est aussi fondée sur une méthode scientifique. Ce n'est peut-être pas une science exacte du même type que les sciences naturelles, car on ne peut faire rentrer l'humanité et son histoire vaste et complexe dans une série d'expériences de laboratoire reproductibles - mais la théorie de l'évolution est elle aussi sujette aux mêmes contraintes. La question, c'est que seul le marxisme est capable d'appliquer la méthode scientifique à l'étude de l'ordre social existant et aux sociétés qui l'ont précédé, et d'utiliser de façon rigoureuse les meilleures connaissances que la classe dominante peut offrir, de les dépasser et d'esquisser une synthèse supérieure.

La Préface à l'Introduction à la Critique de l'économie politique

En 1859, alors qu'il travaillait assidûment à ce qui allait devenir Le Capital, Marx a rédigé un court texte qui résume de façon magistrale toute sa méthode historique. C'est la Préface à un travail intitulé Introduction à la Critique de l'économie politique qui a été largement supplanté ou, du moins, éclipsé par la parution du Capital. Après avoir expliqué de façon condensée l'évolution de sa pensée, depuis ses premières études de droit jusqu'à ses préoccupations actuelles concernant l'économie politique, Marx arrive au cœur de la question - au "fil conducteur" qui guide ses études. La théorie marxiste de l'histoire y est résumée de main de maître avec précision et clarté. Nous voulons donc examiner ce passage d'aussi près que possible afin de jeter les bases d'une véritable compréhension de l'époque dans laquelle nous vivons. Nous publions en totalité en appendice le passage le plus crucial de ce texte mais ici, nous voulons examiner en détail chacune des parties qui le composent : "Jamais une société n'expire avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir ; jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions matérielles de leur existence ne soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou, du moins, sont en voie de devenir. A grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'époques progressives de la formation économique de la société. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagoniste du processus social de la production, antagoniste non pas dans le sens d'un antagonisme individuel, mais d'un antagonisme qui naît des conditions sociales d'existence des individus ; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles propres à résoudre cet antagonisme. Avec ce système social, s'achève donc la préhistoire de la société humaine."

Les rapports de production et les forces productives

"Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève un édifice juridique et politique, et à quoi correspondent des formes déterminées de conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de la vie sociale, politique et intellectuelle en général."

Selon la caricature qu'en font ses détracteurs, bourgeois conventionnels ou pseudo-radicaux, le marxisme serait une théorie mécaniste, "objectiviste", qui chercherait à réduire la complexité du processus historique à une série de lois d'airain sur lesquelles les êtres humains n'auraient aucun contrôle et qui les entraîneraient comme un rouleau compresseur vers un résultat final, déterminé par la fatalité. Lorsqu'on ne parle pas du marxisme comme d'une nouvelle forme de religion, on nous dit que la pensée marxiste serait "un produit typique du 19e siècle", de son adoration non critique pour la science, de ses illusions sur le progrès, et chercherait à appliquer les lois prévisibles et vérifiables de la nature - la physique, la chimie, la biologie - à l'évolution fondamentalement imprévisible de la vie sociale. On nous présente alors Marx comme l'auteur d'une théorie d'une évolution, inévitable et linéaire, entre un mode de production et un autre, menant inexorablement de la société primitive au communisme, en passant par l'esclavage, le féodalisme et le capitalisme. Et l'ensemble de ce processus serait d'autant plus déterminé que c'est un développement purement technique des forces productives qui en serait la cause.

Il est vrai qu'il a existé, au sein du mouvement ouvrier, des travers relevant d'une telle vision. Par exemple, durant la période de la Seconde Internationale, lorsque les partis ouvriers tendaient de plus en plus à "s'institutionnaliser", un processus théorique de ce type a eu lieu et s'est manifesté par une vulnérabilité vis-à-vis des conceptions dominantes sur le progrès et par une certaine tendance à considérer la "science" comme une chose en soi, détachée des rapports de classe réels de la société. L'idée qu'avait Kautsky du socialisme scientifique comme étant l'invention d'intellectuels qui devait être ensuite injectée dans les masses prolétariennes, constituait une des expressions de cette tendance. C'est encore plus vrai pour le 20e siècle, quand beaucoup de ce qui avait été le marxisme dans le passé, a été transformé en une apologie ouverte de l'ordre capitaliste, que des visions mécanistes du progrès historique ont été officiellement codifiées. Il n'y en a pas de démonstration plus claire que dans le livre de Staline d'apprentissage du "marxisme-léninisme", L'histoire du parti communiste de l'Union soviétique (version abrégée), où la théorie de la primauté des forces productives est considérée comme la vision matérialiste de l'histoire : "La deuxième particularité de la production, c'est que ses changements et son développement commencent toujours par le changement et le développement des forces productives et, avant tout, des instruments de production. Les forces productives sont, par conséquent, l'élément le plus mobile, le plus révolutionnaire de la production. D'abord se modifient et se développent les forces productives de la société ; ensuite, en fonction et en conformité de ces modifications, se modifient les rapports de production entre les hommes, leurs rapports économiques."

Cette conception de la primauté des forces productives coïncidait parfaitement avec le projet fondamental du stalinisme, "développer les forces productives" de l'URSS aux dépens du prolétariat dans le but de faire de la Russie une grande puissance mondiale. C'était entièrement dans l'intérêt du stalinisme de présenter l'accumulation d'industrie lourde qui a eu lieu dans les années 1930 comme autant d'étapes vers le communisme et d'empêcher toute recherche concernant les rapports sociaux qui sous-tendaient ce "développement" - l'exploitation féroce de la classe des travailleurs salariés, en d'autres termes, l'extraction de la plus-value dans le but d'accumuler le capital.

Cette démarche va à l'encontre du Manifeste communiste de Marx qui, dès ses premières lignes, présente la lutte de classe comme la force dynamique de l'évolution historique, en d'autres termes la lutte entre les différentes classes sociales ("Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon") pour l'appropriation du surtravail. Elle est également niée sans détour dans les premières lignes de notre citation de la Préface : "Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, ..."

Ce sont les êtres humains en chair et en os qui "nouent des rapports déterminés", qui font l'histoire, pas des "forces productives", pas des machines, même s'il existe nécessairement un lien étroit entre les rapports de production et les forces productives qui leur "correspondent". Comme l'écrit Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, dans un autre passage célèbre : "Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé."

Notons bien : dans des conditions qu'ils n'ont pas choisies, les hommes entrent dans des rapports déterminés "indépendants de leur volonté". Jusqu'à aujourd'hui tout au moins. Dans les conditions qui ont dominé toutes les formes de société ayant existé jusqu'à présent, les rapports sociaux que les hommes ont noués entre eux leur étaient flous, opaques, plus ou moins brouillés par des représentations mythiques et idéologiques ; de même, avec l'avènement de la société de classe, les formes de richesse que les hommes ont produites à travers ces rapports sociaux, tendent à leur échapper, à devenir une force étrangère située au dessus d'eux. De ce point de vue, les hommes ne sont pas le produit passif de leur environnement ni des outils qu'ils produisent pour satisfaire leurs besoins mais, en même temps, ils ne maîtrisent pas encore leurs propres forces sociales ni les produits de leur travail.

Être social et conscience sociale

"Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience... Lorsqu'on considère ces bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel - qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse - des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref les formes idéologiques au sein desquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement d'après la conscience qu'elle a d'elle-même. Il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production."

En somme, les hommes font l'histoire, mais pas encore avec une pleine conscience de ce qu'ils font. De ce fait, lorsqu'on étudie l'évolution historique, on ne peut se contenter d'étudier les idées et les croyances d'une époque, ni d'examiner les modifications des systèmes politiques et juridiques ; pour saisir comment ces idées et ces systèmes évoluent, il est nécessaire de chercher les antagonismes sociaux fondamentaux qui les sous-tendent.

Répétons-le, cette démarche vis-à-vis de l'histoire n'écarte pas le rôle actif de la conscience, de la croyance et des institutions politiques et juridiques, ni la réalité de leur impact sur les rapports sociaux et le développement des forces productives. Par exemple, dans l'idéologie de la classe propriétaire d'esclaves de l'antiquité, le travail était considéré avec mépris ; cette attitude a directement joué un rôle en empêchant les avancées scientifiques considérables des penseurs grecs de se traduire dans le développement pratique de la science par des inventions ou par la création d'outils et de techniques qui auraient accru la productivité du travail. Mais ce qui constituait l'obstacle sous-jacent, c'était le mode de production esclavagiste lui-même : c'est l'existence de l'esclavage au cœur de la création de richesse dans la société classique qui était la source du mépris des propriétaires d'esclaves vis-à-vis du travail et le fait que, pour eux, accroître le surtravail, passait nécessairement par l'augmentation du nombre des esclaves.

Dans des écrits ultérieurs, Marx et Engels ont dû défendre leur démarche théorique tant vis-à-vis des critiques que vis-à-vis de leurs partisans qui interprétaient la formule "l'être social détermine la conscience sociale" de la façon la plus sommaire, prétendant, par exemple, que cela signifiait que tous les membres de la bourgeoisie étaient fatalement conduits à penser d'une certaine manière à cause de leur position économique dans la société, ou encore, de façon plus absurde, que tous les membres du prolétariat avaient obligatoirement une claire conscience de leurs intérêts de classe puisqu'il étaient assujettis à l'exploitation. C'est précisément ce genre de vision réductionniste qui a amené Marx à proclamer : "je ne suis pas marxiste". Il existe beaucoup de raisons qui font que, dans la classe ouvrière telle qu'elle est dans la "normalité" du capitalisme, seule une minorité reconnaît sa véritable situation de classe : non seulement à cause des différences qui existent dans l'histoire et dans la psychologie de chaque individu mais, de façon plus fondamentale, du fait du rôle exercé par l'idéologie dominante qui empêche les dominés de comprendre leurs propres intérêts de classe - une idéologie dominante dont la longévité des effets est bien plus étendue que la propagande immédiate de la classe dominante puisqu'elle est profondément intériorisée dans l'esprit des exploités. "La tradition de toutes les générations mortes pèse d'un poids très lourd sur le cerveau des vivants" écrit Marx, juste après le passage précédemment cité du 18 Brumaire à propos des hommes qui font l'histoire dans des conditions qu'ils n'ont pas choisies.

En fait, la comparaison entre l'idéologie d'une époque et ce que pense chaque individu de lui-même, loin d'exprimer du réductionnisme chez Marx, manifeste en réalité une profondeur psychologique : le psychologue qui ne montrerait aucun intérêt envers ce qu'un patient lui dit de ses sentiments et de ses convictions serait un bien mauvais thérapeute, mais il le serait tout autant s'il s'en tenait à la conscience immédiate que le patient a de lui-même et ignorait la complexité d'éléments cachés et inconscients dans son profil psychologique. Il en va de même pour l'histoire des idées ou l'histoire "politique". Elle peut nous apprendre beaucoup sur ce qui se passait à une époque donnée mais, en elle-même, elle ne nous apporte qu'un reflet distordu de la réalité. D'où le fait que Marx rejetait toutes les démarches historiques qui se limitaient à l'apparence des événements.

"Jusqu'ici, toute conception historique a, ou bien laissé complètement de côté cette base réelle de l'histoire, ou l'a considérée comme une chose accessoire, n'ayant aucun lien avec la marche de l'histoire. De ce fait, l'histoire doit toujours être écrite d'après une norme située en dehors d'elle. La production réelle de la vie apparaît à l'origine de l'histoire, tandis que ce qui est proprement historique apparaît comme séparé de la vie ordinaire, comme extra et supraterrestre. Les rapports entre les hommes et la nature sont de ce fait exclus de l'histoire, ce qui engendre l'opposition entre la nature et l'histoire. Par conséquent, cette conception n'a pu voir dans l'histoire que les grands événements historiques et politiques, des luttes religieuses et somme toute théoriques, et elle a dû, en particulier, partager pour chaque époque historique l'illusion de cette époque. Mettons qu'une époque s'imagine être déterminée par des motifs purement "politiques" ou "religieux", bien que "politique" et "religion" ne soient que des formes de ses moteurs réels : son historien accepte alors cette opinion. L'"imagination", la "représentation" que ces hommes déterminés se font de leur pratique réelle, se transforme en la seule puissance déterminante et active qui domine et détermine la pratique de ces hommes. Si la forme rudimentaire sous laquelle se présente la division du travail chez les Indiens et chez les Égyptiens suscite chez ces peuples un régime de castes dans leur État et dans leur religion, l'historien croit que le régime des castes est la puissance qui a engendré cette forme sociale rudimentaire." (L'idéologie allemande, chapitre : "L'idéologie en général et en particulier l'idéologie allemande")

Les époques de révolution sociale

Nous arrivons maintenant au passage de la Préface qui mène le plus clairement à comprendre la phase historique actuelle de la vie du capitalisme :

"A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors, et qui n'en sont que l'expression juridique. De formes de développement des forces productives, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. "

Ici encore, Marx montre que l'élément actif du processus historique est constitué par les rapports sociaux que nouent les êtres humains pour produire ce qui est nécessaire à la vie. Si on regarde le mouvement entre une forme sociale et une autre, il est évident qu'il y a une dialectique constante entre les périodes au cours desquelles ces rapports donnent naissance à un véritable développement des forces productives et les périodes pendant lesquelles ces mêmes rapports deviennent une entrave à un développement ultérieur.

Dans Le Manifeste communiste, Marx et Engels ont montré que les rapports de production capitalistes, surgissant du déclin de la société féodale, ont eu une action profondément révolutionnaire, balayant toutes les anciennes formes stagnantes, statiques de la vie économique et sociale qui leur faisaient obstacle. La nécessité d'entrer en concurrence et de produire aussi bon marché que possible a contraint la bourgeoisie à révolutionner constamment les forces productives ; la nécessité permanente de trouver de nouveaux marchés pour ses marchandises l'a forcée à conquérir toute la planète et à créer un monde à son image.

En 1848, il était clair que les rapports sociaux capitalistes constituaient une "forme de développement" et ne s'étaient jusqu'alors établis fermement que dans un ou deux pays. Cependant, la violence des crises économiques du premier quart du 19e siècle avait initialement conduit les auteurs du Manifeste à conclure que le capitalisme était déjà devenu une entrave au développement des forces productives et à considérer que la révolution communiste (ou au moins une transition rapide de la révolution bourgeoise à la révolution prolétarienne) était à l'ordre du jour.

"Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s'abat sur la société, - l'épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentanée ; on dirait qu'une famine, une guerre d'extermination lui ont coupé tous ses moyens de subsistance; l'industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le régime de la propriété bourgeoise ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle ; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l'existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein." (Le Manifeste communiste ; chapitre : "Bourgeois et prolétaires")

Avec la défaite des révolutions de 1848 et l'énorme expansion du capitalisme mondial qui a eu lieu dans la période suivante, Marx et Engels ont revu ce point de vue même si, de façon compréhensible, ils étaient toujours impatients qu'arrive l'ère de révolution sociale attendue depuis longtemps, le jour du jugement pour l'arrogant ordre capitaliste mondial. Mais ce qui est central dans cette démarche, c'est la méthode : la reconnaissance qu'un ordre social ne peut être balayé tant qu'il n'est pas entré définitivement en conflit avec le développement des forces productives, précipitant toute la société dans une crise, non pas momentanée, pas une crise de jeunesse, mais dans toute une "ère" de crise, de convulsions, de révolution sociale ; en d'autres termes une crise de décadence.

En 1858, Marx revient une nouvelle fois sur la question : "La tâche propre de la société bourgeoise, c'est l'établissement du marché mondial, du moins dans ses grandes lignes, et d'une production fondée sur cette base. Comme le monde est rond, la colonisation de la Californie et de l'Australie et l'ouverture de la Chine et du Japon semblent parachever cette tâche. La question difficile à résoudre pour nous est la suivante : sur le continent, la révolution est imminente et prendra aussi immédiatement un caractère socialiste. Dans ce petit coin, ne va-t-elle pas être nécessairement écrasée étant donné que sur un secteur bien plus vaste, le mouvement de la société bourgeoise est encore ascendant ?" (Lettre à Engels, à Manchester, 8 octobre 1858)

Ce qui est intéressant dans ce passage, c'est précisément la question qu'il pose : quels sont les critères historiques pour déterminer le passage à une époque de révolution sociale dans le capitalisme ? Une révolution communiste peut-elle être victorieuse tant que le capitalisme est encore globalement un système en expansion ? Marx se trompait en pensant que la révolution en Europe était imminente. En fait, dans une lettre à Vera Zassoulitch sur le problème de la Russie, écrite en 1881, il semble avoir à nouveau modifié son point de vue : "Le système capitaliste a dépassé son apogée à l'ouest, approchant du moment où il ne sera plus qu'un système social régressif" (2e brouillon de lettre à Vera Zassoulitch). Ainsi, plus de 20 ans après 1858, le système ne fait encore qu'"approcher" sa période de "régression" y compris dans les pays avancés. Encore une fois, ces réflexions expriment les difficultés rencontrées par Marx dans la situation historique où il vivait. Il s'est avéré que le capitalisme avait encore devant lui une dernière phase de développement, la phase de l'impérialisme, qui allait déboucher dans une période de convulsions à l'échelle mondiale, indiquant que le système dans son ensemble, et non pas une partie de celui-ci, avait plongé dans sa crise de sénilité. Cependant, les préoccupations de Marx dans ces lettres montrent le sérieux avec lequel il traitait le problème : pour fonder une perspective révolutionnaire, il fallait savoir si le capitalisme avait ou non atteint cette étape.

L'abandon d'outils usés : la nécessité de périodes de décadence

"Jamais une société n'expire avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir ; jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions matérielles de leur existence ne soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou, du moins, sont en voie de devenir."

Dans ce passage, Marx insiste encore sur l'importance de fonder les perspectives de révolution sociale non pas sur une aversion purement morale - que tout système d'exploitation inspire - mais sur l'inaptitude de ce dernier à développer la productivité du travail et, de façon générale, la capacité des hommes à satisfaire leurs besoins matériels.

L'argument selon lequel une société ne peut expirer tant qu'elle n'a pas déployé toutes ses capacités de développement, a été utilisé pour contredire l'idée selon laquelle le capitalisme serait entré en décadence, puisque celui-ci a connu une croissance depuis 1914 ; on ne peut donc dire qu'il est décadent tant que cette croissance n'a pas pris fin. Des théories comme celle de Trotsky dans les années 1930 qui affirmait que les forces productives avaient cessé de croître, ont semé beaucoup de confusion. Comme le capitalisme à l'époque était en proie à la plus grande dépression jamais connue, ce point de vue semblait plausible ; de plus, l'idée selon laquelle la décadence est caractérisée par un arrêt complet du développement des forces productives et même par une régression de celles-ci peut, dans une certaine mesure s'appliquer aux précédentes sociétés de classe dans lesquelles les crises étaient toujours le résultat d'une sous-production, d'une incapacité absolue à produire suffisamment pour faire face aux besoins fondamentaux de la société (et, même dans ces sociétés, le processus de déclin a connu des phases de reprise apparente et même de croissance vigoureuse). Mais le problème fondamental contenu dans ce point de vue est qu'il ignore la réalité fondamentale du capitalisme - la nécessité de la croissance pour l'accumulation, pour la reproduction élargie de la valeur. Comme nous le verrons, dans la décadence de ce système, cette nécessité ne peut être remplie qu'en trichant de plus en plus avec les lois-mêmes de la production capitaliste mais, comme nous le verrons aussi, le moment où l'accumulation capitaliste est totalement impossible d'un point de vue purement économique ne sera probablement jamais atteint. Comme Rosa Luxemburg l'a mis en évidence dans La critique des critiques, "il s'agit à vrai dire d'une fiction théorique, pour la raison précise que l'accumulation du capital n'est pas seulement un processus économique mais un processus politique." (2e partie, chapitre 5) De plus, Marx avait déjà ébauché l'idée d'une non identité entre phase de déclin du capitalisme et la stagnation des forces productives : "Le point d'épanouissement le plus haut de cette base elle-même (la fleur en laquelle la plante se transforme ; mais c'est toujours la même base, cette plante devenue fleur ; et donc celle-ci se fane après la floraison et c'est la conséquence de la floraison) constitue le moment où elle est elle-même arrivée à son terme, développée, en une forme correspondant au plus haut développement des forces productives, et donc au plus grand développement des individus. Dès que ce point est atteint, la suite de son développement apparaît comme un déclin et le nouveau développement part d'une nouvelle base" (Gründrisse, cahier V, "Différence entre le mode de production capitaliste et tous les modes antérieurs" ; souligné par nous)

Il est certain que le capitalisme a développé des forces productives suffisantes pour que surgisse un mode de production nouveau et supérieur. En fait, à partir du moment où les conditions matérielles du communisme sont développées, le système entre dans sa phase de déclin. En créant une économie mondiale - fondamentale pour le communisme - le capitalisme a aussi atteint les limites d'un développement sain. La décadence du capitalisme ne s'exprime donc pas par un arrêt complet des forces productives mais par une série de convulsions croissantes et de catastrophes qui démontrent l'absolue nécessité de son renversement.

Le principal point que Marx souligne ici, c'est la nécessité d'une période de décadence. Les hommes ne font pas la révolution pour se faire plaisir mais parce qu'ils y sont contraints par la nécessité, par les souffrances intolérables qu'apporte la crise du système. De même, leur conscience est profondément attachée à ce que les choses ne changent pas et ce n'est que le conflit social croissant entre cette idéologie et la réalité matérielle qu'ils affrontent qui poussera les hommes à mettre en question le système existant. C'est d'autant plus vrai pour la révolution prolétarienne qui requiert pour la première fois une transformation consciente de tous les aspects de la vie sociale.

On accuse quelquefois les révolutionnaires de penser que "le pire est le mieux" parce qu'ils considèreraient que plus les masses soufrent, plus elles seront disposées à être révolutionnaires. Mais il n'y a pas de lien mécanique entre la souffrance et la conscience révolutionnaire. La souffrance contient une dynamique qui mène à la réflexion et à la révolte, mais elle contient aussi le danger d'émousser et d'épuiser la capacité de révolte, et elle peut, tout autant, mener à adopter des formes de révolte tout à fait fausses comme la montée actuelle du fondamentalisme islamique le montre. Une période de décadence est nécessaire pour convaincre la classe ouvrière qu'elle doit construire une nouvelle société mais, d'un autre côté, une période de décadence indéfiniment prolongée peut menacer la possibilité même de la révolution et entraîner le monde dans une spirale de désastres qui ne font que détruire les forces productives accumulées et, en particulier, la force productive la plus importante de toutes, le prolétariat. C'est en fait le danger que pose la phase finale de la décadence, cette phase que nous appelons décomposition et qui a, selon nous, déjà commencé.

Le problème de la société pourrissant sur pied est particulièrement aigu dans le capitalisme car, contrairement aux précédents systèmes, la maturation des conditions matérielles d'une nouvelle société - le communisme - ne coïncide pas avec le développement de nouvelles formes économiques au sein de l'ancienne société. Pendant le déclin de la société romaine esclavagiste antique, le développement de domaines féodaux était souvent mis en œuvre par d'anciens propriétaires d'esclaves qui s'étaient éloignés de l'État central afin d'éviter le poids écrasant des impôts. Pendant la décadence féodale, la nouvelle classe bourgeoise est née dans les villes - qui ont toujours constitué les centres commerciaux de l'ancien système - et a jeté les bases d'une nouvelle économie basée sur la manufacture et le commerce. L'émergence de ces nouvelles formes constituait à la fois une réponse à la crise de l'ordre ancien et un facteur qui poussait activement à la disparition de celui-ci.

Avec le déclin du capitalisme, il est certain que les forces productives qu'il a mises en mouvement entrent de plus en plus en conflit avec les rapports sociaux dans lesquels il opère. Ceci s'exprime par dessus tout dans le contraste entre l'énorme capacité productive du capitalisme et son incapacité à absorber toutes les marchandises qu'il produit : en un mot, dans la crise de surproduction. Mais, tandis que cette crise rend l'abolition des rapports marchands de plus en plus urgente et contraint à enfreindre de plus en plus les lois de la production marchande, cela n'aboutit pas dans l'émergence spontanée de formes économiques communistes. Contrairement aux classes révolutionnaires précédentes, la classe ouvrière n'a pas de propriété, c'est une classe exploitée et elle ne peut construire son propre ordre économique et social au sein de l'ancienne société. Le communisme ne peut qu'être le résultat d'une lutte de plus en plus consciente contre l'ancien ordre, menant au renversement politique de la bourgeoisie comme condition de la transformation communiste de la vie économique et sociale. Si le prolétariat ne parvient pas à hisser ses luttes aux niveaux élevés de conscience et d'organisation nécessaires, les contradictions du capitalisme n'amèneront pas à l'avènement d'un ordre supérieur mais "à la ruine mutuelle des classes en présence".

Gerrard

Appendice

Préface à l'Introduction à la Critique de l'économie politique

(Totalité du passage cité) :

"Le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi. Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève un édifice juridique et politique, et auquel correspondent des formes déterminées de conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de la vie sociale, politique et intellectuelle en général.

Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors, et qui n'en sont que l'expression juridique. De formes de développement des forces productives, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale.

Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement tout cet énorme édifice.

Lorsqu'on considère ces bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel - qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse - des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref les formes idéologiques au sein desquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement d'après la conscience qu'elle a d'elle-même. Il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production.

Jamais une société n'expire avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir ; jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions matérielles de leur existence ne soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. A grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'époques progressives de la formation économique de la société. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagoniste du processus social de la production, antagoniste non pas dans le sens d'un antagonisme individuel, mais d'un antagonisme qui naît des conditions sociales d'existence des individus ; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles propres à résoudre cet antagonisme. Avec ce système social, s'achève donc la préhistoire de la société humaine."

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