Rassemblement des cheminot(e)s devant le siège de la SNCF le 21 novembre

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Nous publions ci-dessous un compte-rendu adressé par un lecteur qui était présent au rassemblement organisé par des cheminots syndiqués et non syndiqués devant la direction de la SNCF le jour des négociations "tripartites" du 21 novembre (au lendemain de la grande manifestation des fonctionnaires) entre le gouvernement, les syndicats et la direction de l'entreprise.

Je vous remercie de publier ces quelques informations que j'ai pu recueillir en allant devant le siège de la SNCF à Paris (Montparnasse) le 21 novembre. D'après ce que j'ai pu comprendre en discutant avec les cheminot(e)s qui étaient là et en écoutant ce que les gens disaient autour de moi, ce rassemblement a été appelé par le syndicat SUD (opposé à la CGT) et les non syndiqués qui ont invité tous les usagers à y participer (mais comme les syndicats n'ont pas appelé à la grève dans la fonction publique après la manifestation du 20, il était difficile de pouvoir réunir davantage de monde). Il y avait un gros attroupement de cheminot(e)s, la plupart avec des badges et des drapeaux verts de SUD (c'étaient des cheminots des dépôts de Montparnasse et Austerlitz qui étaient au syndicat SUD ou non syndiqués ; certains avaient ou étaient sur le point de déchirer leur carte syndicale). Ils avaient l'air anxieux et attendaient la fin des négociations pour connaître le résultat. Il y avait aussi quelqu'un qui tenait un drapeau de FO et un autre qui essayait de distribuer des autocollants de la CNT. D'autres gens sont venus ensuite distribuer des tracts politiques. D'autres personnes, qui travaillaient dans l'Éducation nationale et la santé, sont aussi venues. Les gardes mobiles (pas agressifs) étaient là aussi pour protéger l'accès au siège de la SNCF où les négociateurs étaient en réunion.

Au début de l'après-midi, Bernard Thibault n'était toujours pas sorti de la réunion et les cheminots commençaient à trouver le temps long. Des cheminots ont dit en rigolant : "il est en train de prendre l'apéro avec les huiles de la direction". Des bruits ont circulé qu'il n'y avait pas de représentant du gouvernement dans ces négociations. Finalement, pour faire patienter les gens, le délégué de SUD a sorti un micro et a organisé une petite AG dans la rue en donnant la parole à tous ceux qui voulaient parler. Les cheminot(e)s étaient très en colère mais avaient une attitude très correcte. Ils ont été très dignes pendant tout le rassemblement (même si certains ont allumé des feux de Bengale à la fin, mais ce n'était pas dangereux). Le délégué de SUD a dit qu'il était contre la reprise du travail (car on ne peut pas reprendre le travail sans rien obtenir après neuf jours de grève). Le gars qui portait un badge de la CNT a pris le micro et a commencé à lever la tête vers les gardes mobiles qui étaient sur la balustrade, il s'est adressé à Sarkozy en criant : "On va t'enculer, le nabot des Carpates !" Les gardes mobiles ont gardé leur calme et ont observé tout ça de loin. Les cheminots étaient mal à l'aise et l'un d'entre eux a dit aux personnes présentes (qui ont demandé s'il y avait d'autres syndicalistes de la CNT ici) qu'il n'y avait pas de syndicat CNT chez eux. Pendant la discussion, quelqu'un a jeté une canette de bière en verre au milieu de l'AG. Un jeune homme qui s'est présenté comme cheminot (avec un badge SUD) a pris aussi longuement la parole et a dit que, vu la retraite qu'il allait toucher, il préférait aller "dealer de la cocaïne". Des cheminot(s) de SUD ont dit qu'ils ne l'avaient jamais vu chez eux.

C'était un peu la confusion et les cheminots avaient un air très grave. A ce moment, quelqu'un a sorti des canettes de bière et a commencé à faire un peu de bruit. Des usagers se sont demandé si ce n'était pas des provocations pour saboter l'AG (quelqu'un a dit : "ils sont venus faire du spectacle" car il y avait des gens qui filmaient et prenaient des photos). Les gardes mobiles étaient devant le rassemblement et il n'y a pas eu de débordement. Des cheminots ont compris qu'il y avait une nouvelle tentative de division et que le gouvernement cherchait à pourrir la grève. Un cheminot qui a compris le danger a dit assez fort à ses camarades : "on reprend le travail mais dans l'unité !". Une cheminote a dit à un usager : "si je reprends, ce sera la tête haute". Un autre, qui discutait avec quelques usagers, a dit qu'il valait peut-être mieux suspendre la grève pour garder les forces et remettre ça plus tard, à un moment plus stratégique. Il a dit aux usagers qu'il en avait marre de faire des grèves pour rien et de perdre à chaque fois autant d'argent en se battant pour les autres. "Il faudrait que les autres s'y mettent à leur tour". Il voulait raconter aux usagers son expérience et a dit des choses très intéressantes du style : "il faut compter à peut près une semaine. Si au bout de 6 à 8 jours, la grève ne s'étend pas, ce n'est pas la peine de continuer". Il y a eu des discussions où des usagers, et des étudiants (venus malgré la grève des transports), ont dit aux cheminots de ne pas se démoraliser. Les gens étaient scandalisés. Il y avait un fort sentiment de solidarité et de colère contre les syndicats car c'était évident pour tout le monde qu'ils étaient des traîtres et qu'il fallait que la fonction publique se mobilise. Mais quand et comment était la question.

L'idée d'une solidarité financière a aussi circulé si les cheminots n'obtiennent pas le paiement des jours de grève. Comme les cheminots en avaient un peu assez de faire le poireau, au bout d'un certain temps (au milieu de l'après-midi), le délégué syndical a annoncé l'arrivée du responsable de SUD qui était présent dans la réunion tripartite et allait donner des nouvelles. Étrangement, le micro avait disparu et tous les cheminots ont dû se rapprocher pour pouvoir entendre sa déclaration car il parlait très bas. Les usagers qui étaient à l'arrière n'ont presque rien entendu. Il a annoncé que SUD appelait à la reconduction de la grève et qu'il avait été décidé un calendrier de négociations jusqu'au 20 décembre. Bref, les cheminots étaient encore maintenus en haleine. Mais personne n'a cru à ce nouveau "calendrier" (dans le meilleur des cas, le gouvernement leur donnera une aumône). Des cheminots (et des usagers) ont dit qu'il fallait arrêter avec des "négociations"-magouilles dans le dos des grévistes. Ce rassemblement a eu lieu dans un climat assez tendu car, le matin même, la radio avait annoncé que des cheminots avaient fait des sabotages sur des voies ferrées du côté de Poitiers et les menaces de sanction étaient annoncées. Tout le monde était scandalisé et a compris que cette "nouvelle" était un avertissement aux cheminots qui voudraient encore faire reculer le gouvernement. Un cheminot a dit que ce n'était pas forcément une fausse nouvelle (c'est déjà arrivé qu'une petite minorité de cheminots désespérés et entraînés dans des actions "coups de poing" des syndicats fassent ce genre de chose).

A.

Quelques commentaires :

Ce témoignage est significatif de la méfiance et de la colère croissante contre les dirigeants syndicaux considérés comme des "traîtres", ceux qui "magouillent dans le dos des grévistes" et "prennent l'apéro avec la Direction". Il révèle aussi qu'une réflexion se fait jour sur la question "comment lutter ?" En particulier, la question de l'élargissement des luttes et de la solidarité entre différents secteurs (au sein de l'entreprise et en dehors) fait son chemin. L'idée que c'est rapidement que cet élargissement doit se réaliser avance également de même que celle qu'il est préférable de "reprendre dans l'unité" plutôt que de laisser la bourgeoisie pourrir le mouvement afin de démoraliser les ouvriers, de les dégoûter de la lutte et lui laisser les mains libres pour continuer à attaquer.

Cela dit, il est clair que le chemin est encore long car, pour le moment, une bonne partie de la colère contre les syndicats "traditionnels", particulièrement la CGT, est récupérée par un syndicat "radical" comme SUD.

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