Qu'il soit belge, flamand, wallon ou bruxellois Derrière la solidarité avec le système, l'explosion de la misère

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S'il faut en croire la bourgeoisie, ça va bien, ça va même mieux: les 200.000 emplois promis par Verhosftadt auraient été créés, le chômage aurait baissé, et même dans une telle mesure que les médias l'ont étalé pendant des semaines dans de nombreux articles allant jusqu'à titrer en première page que "presque toute la Flandre travaille" (De Standaard, 3.10.07). Egalement à Bruxelles, on noterait une diminution du chômage de 10 % parmi les moins de 25 ans qui se présentent sur le marché du travail. Des bonnes nouvelles donc, pourrait-on penser. Et pourtant, la bourgeoise continue à clamer haut et fort que "nous manquons la croissance économique" à cause du manque de personnel qualifié, du vieillissement de la population et surtout, des charges salariales trop élevées. Si nous voulons conserver notre travail, prétend la bourgeoisie, nous devons augmenter nos compétences et nos connaissances, il faut travailler plus pour moins d'argent. Après le "pacte de solidarité entre les géné-rations" de 2005, qui rallonge la durée de la carrière de travail et restreint les prépensions, nous devons maintenant avaler que "la modération salariale est une forme de solidarité", comme nous l'explique Van de Cloot, économiste chez ING, car "nous demandons à tout le monde de sacrifier un peu de pouvoir d'achat, mais moins de gens doivent partir" (De Standaard, 4.10.07). Avec cette logique de la bourgeoisie, nous comprenons beaucoup mieux cet autre gros titre des médias: "Toujours plus de Belges pauvres" (De Standaard¸17.10.07).

Quel cynisme! On demande à la classe ouvrière de se réjouir des statistiques du chômage, alors qu'en fait celles-ci dissimulent une paupérisation de l'ensemble de la classe ouvrière. Dans cet article, nous mettons côte à côte les faits et les plans d'avenir dans le but de démasquer cette duperie. Par-dessus tout, le discours de Van de Cloot symbolise très clairement la vision que la bourgeoisie veut nous imposer à propos de la "solidarité": celle avec son système et ses marges bénéficiaires. Et comme si cela n'était pas suffisant, de l'extrême gauche à l'extrême-droite, on appelle la classe ouvrière à se ranger une nouvelle fois derrière les intérêts régionaux de la bourgeoisie, ou à défendre l'Etat belge unitaire, au nom de "la solidarité". Comme si les intérêts de la bourgeoisie et ceux de la classe ouvrière étaient compatibles!? Dans le passé, les fascistes ont appelé ça le Solidarisme, les démocrates sont un peu plus hypocrites et disent solidarité.

Les faits: où en sont l'emploi et la pauvreté?

Ce que la bourgeoisie omet de mentionner dans sa propagande mensongère, c'est que les statistiques officielles annoncent encore toujours 35 % de chômage chez les jeunes pour Bruxelles, 31 % en Wallonie. Mais même pour l'OCDE (Organisation pour la Coopération économique et le développement), la Belgique dans son ensemble compte toujours 21 % de chômeurs parmi les jeunes, contre 17 % dans l'ensemble de l'Europe. Les régions bruxelloise et wallonne sont même la lanterne rouge des statistiques européennes. Voilà pour ce qui concerne la situation "rose" des jeunes! Par rapport à un taux d'emploi de 60,9 %, un des plus bas d'Europe, le "pacte de solidarité entre géné-rations", conclu en 2005, a fixé la fin de carrière à 65 ans (en attendant les 67 ans comme en Allemagne, ou les 68 ans comme en Grande-Bretagne?) et a sévèrement limité les possibilités de prépensions avant 60 ans. Quarante-cinq ans d'activité devient la base de calcul.

Il faut rajouter à cela que ces vingt dernières années, les allocations sociales ne suivent plus le niveau de vie, parce que tant de gens sont contraints de vivre d'une allocation, et que cela serait trop cher de le faire. En conséquence, pensions et allocations en Belgique sont maintenant moins élevées qu'ailleurs, et se trouvent même souvent en deçà du seuil européen de pauvreté. Si en 1980, avec 12 % de pauvres par-mi les retraités, la Belgique était dans le peloton de tête de l'Europe, elle se trouve maintenant clairement en queue. "Une pension moyenne s'élève aujourd'hui à seulement 992 euros par mois" (De Standaard, 23.10.07). Une personne de plus de 65 ans sur cinq vit par conséquent au-dessous du seuil de pauvreté (20,6 %). Cette situation s'empire sans cesse, puisque les générations maintenant éligibles à la retraite sont aussi de plus en plus touchées par la crise et le chômage. Voilà une autre image des perspectives pour les aînés!

Mais peut-être le reste va-t-il mieux? "Toujours plus de Belges pauvres", comme on l'a déjà dit. En 2003 Eurostat comptait en Belgique 13% de la population vivant dans la pauvreté. Fin 2005 ils sont déjà 15%, soit plus d'1,5 million de personnes vivant sous le seuil de pauvreté (1 Belge sur 7), ce qui veut dire en 2007 avec moins de 822 euros de revenus mensuels pour une personne isolée. Même que dans la région bruxellois, un habitant sur trois vit sous le seuil de pauvreté. Les travailleurs de rue, les CPAS, études universitaires et autres sources officielles confirment l'aggravation de cette tendance. La pauvreté est de plus en plus masquée, la montagne de dettes s'accroît. Le rapport de la fédération belge des banques alimentaires nous apprend aussi qu'en 2005, 106.550 personnes ont fait appel aux distributions de nourriture, contre 70.000 en 1995.

De plus, on savait déjà qu'on utilise depuis des années toutes sortes de subterfuges pour minimiser les chiffres du chômage, en excluant des statistiques divers groupes comme les suspendus des droits, les allocataires du CPAS, les petits boulots, les prépensionnés, les illégaux, etc. Quelques exemples parlants pour mieux comprendre la réelle tendance: on comptait déjà 10.955 chômeurs encourant une suspension de leurs droits à une allocation dans les six premiers mois de 2006, en augmentation de 12% par rapport à 2005, rejoignant ainsi très vite l'armée des pauvres, ou encore les chiffres du chômage dans les quartiers ouvriers de grandes villes comme Charleroi, Liège, Bruxelles, Anvers ou Gand, approchant ou même dépassant les 30 %.

Et pour ce qui est des 200.000 nouveaux jobs de Verhofstadt, comme le disait JM. Nollet de Ecolo: " je prend acte mais il faut voir comment Guy Verhofstadt calcule ces 200.000 emplois. Il faut voir aussi quelle est la part des temps partiels dans ces statistiques? Je rappelle qu'entre juin 2003 et juin 2006 le nombre de travailleurs à temps plein a diminué. Leur proportion est passée de 71,98% à 68,71% du nombre total des travailleurs." (Le Soir, 3.11.2007).

En fait, ces mesures sont une attaque contre les conditions de vie et de travail, présentées comme une solution au problème du chômage, pour faire baisser sensiblement les chiffres officiels du chômage. Le contrat à temps plein et à durée indéterminée cède toujours plus de terrain face au développement de jobs précaires, souvent sous-payés et à temps partiel, qui représentent plus de 30 % des emplois. Ainsi, le gouvernement peut parler en toute hypocrisie de la perspective de "plein emploi", alors que dans la réalité, c'est la précarité, le travail à temps partiel et la misère à grande échelle. Même l'emploi n'est plus une garantie contre la pauvreté parce que parmi les travailleurs, on trouve de 4 à 6% de pauvres en 2005. Voilà des faits qui contrebalancent les discours triomphalistes et les promesses d'un lointain futur rayonnant afin d'occulter cette marche vers l'abîme.

L'avenir: poursuite des attaques sur les conditions de vie et de travail

En effet, malgré les discours sur la reprise économique et la baisse du chômage, la crise historique irréversible du système capitaliste comme un tout, le marché mondial saturé dont est prisonnière la bourgeoisie, ont forcé et continuent à forcer la bourgeoisie belge à lancer des attaques importantes pour l'avenir contre la classe ouvrière. Les lignes directrices de l'offensive de la bourgeoisie sont à la poursuite, mais aussi à l'approfondissement, comme cela a été clairement formulé au cours des conférences de 2003 pour l'emploi, qui avaient réuni l'ensemble des forces patronales, syndicales et politiques: "baisse des charges des entreprises, modération salariale, diminution des frais liés au chômage, rallongement de la semaine de travail et de la carrière, et finalement le financement alternatif de la sécurité sociale". C'est ce que nous avons vu par l'adoption du Plan Marshall wallon, du Pacte de solidarité entre les générations, du Pacte de compétitivité, de la concertation salariale, ou du financement alternatif de la sécurité sociale sous le précédent gouvernement.

Globalement, cela signifie:

- un abaissement encore plus important des charges des entreprises et l'assouplissement des procédures de licenciement;

- l'assainissement drastique des frais de production, délocalisation ou pure suppression de forces de travail qui sont et seront à la base des plans de restructuration, que ce soit dans le secteur privé ou public (ainsi VW, Gevaert, GM, Janssens Pharmaceutica,...). Exactement comme en France et aux Pays-Bas, où des centaines de milliers de fonctionnaires sont remerciés, la nouvelle équipe gouvernementale parle de 20.000 fonctionnaires fédéraux en moins (-10 %). De son côté, La Poste annonce qu'elle souhaite se séparer de 6.000 postiers, pour les remplacer par 12.000 jobs précaires, à temps partiel (pour des étudiants, des retraités ou des ménagères, comme une espèce de salaire d'appoint);

- l'augmentation de la productivité (déjà parmi les trois plus élevées du monde) par un accroissement important de la flexibilité sans frais supplémentaires et une diminution de l'absentéisme et des pauses, entraînant un rallongement effectif de la durée de travail et de la carrière. Les négociateurs gouvernementaux pensent aussi à comptabiliser le nombre d'heures travaillées par an, et non plus par jour, par semaine ou par mois. En 2006, le nombre d'heures de travail par an au-delà du temps de travail officiel est déjà passé de 65 à 130, soit une augmentation moyenne de deux heures par semaine;

- la révision à la baisse des normes salariales (réduction et suppression des barèmes d'ancienneté, des primes et suppléments). "L'indexation automatique des salaires" est elle-même devenue un mythe dans la mesure où l'index fait l'objet de nombreuses manipulations, par exemple, les produits pétroliers et les produits "nuisibles pour la santé" en sont exclus. Avec les prix pétroliers qui crèvent les plafonds, et dont seulement jusqu'à ce jour une fraction des aug-mentations est calculée (pensons seulement aux augmen-tations de prix différées au début 2008 pour l'électricité et le gaz), on peut s'attendre à un sérieux recul du pouvoir d'achat. En guise d'illustration, dans les prochaines semaines la livraison de gaz va être interrompue pour plus de 10.000 familles pour la seule Wallonie. De plus, depuis 1990, la bourgeoisie a mis en place une "norme salariale" pour encore limiter l'index, selon laquelle les augmentations de salaires ne peuvent en aucun cas dépasser la moyenne de celle qui est appliquée dans les pays voisins. Le pouvoir d'achat de l'ouvrier belge est par conséquent parmi les plus bas des pays industriels d'Europe, par exemple 25 % moins élevé qu'aux Pays-Bas (selon la Fédération européenne des entrepreneurs, citée dans De Morgen, 5.06.2006). Ainsi, la part des salaires dans le PIB (produit intérieur brut) diminue depuis des années suite aux mesures de la bourgeoisie; pour la première fois depuis 1971, elle est descendue sous les 50 %, ce qui est nettement moins qu'en France par exemple avec 51,9 %. "La masse salariale totale dans notre pays a donc augmenté moins vite que le PIB, alors que les profits des entreprises ont accroissé relativement plus vite" (De Tijd, 3.10.2007).

Avec en perspective une augmentation des prix de 4 à 30 % pour les produits de base, l'appel à une nouvelle baisse des charges salariales prend l'allure d'une gifle en pleine figure;

- enfin, la révision et réduction graduelles du système de la sécurité sociale, surtout au niveau du chômage, des frais de santé et des retraites. Ainsi, gouvernement et patronat veulent fermement diminuer les allocations de chômage en les limitant dans le temps, et des voix de plus en plus fortes se font entendre pour qu'on s'occupe des pensions "excessives" des fonctionnaires et autres régimes spéciaux, exactement comme ce qui se passe actuellement en France.

La lutte: pas de solidarité avec les exploiteurs et leur Etat

Pourquoi ce paquet de mesures ne mène-t-il pas à une plus grande unité, une plus grande solidarité dans la résistance à ces attaques? Comme le rappelle l'introduction de cet article, la bourgeoisie belge tente, comme dans les autres pays, de cacher le plus cyniquement du monde l'aggravation de la crise aux yeux de la classe ouvrière. En plus, les discours visent à présenter une fausse vision de la solidarité aux travailleurs. On détourne la solidarité entre parties de la classe ouvrière vers une collaboration avec les exploiteurs: au nom de l'équité sociale, au nom de l'intérêt collectif, des sacrifices doivent être consentis. De cette manière, on essaye d'enfoncer un coin entre fractions de la classe ouvrière pour déclencher d'autres attaques, encore plus lourdes. On souligne ce qui nous divise, pas ce qui nous unit. Culpabilisées, traitées de "fainéantes" et "d'assistées", les victimes sont taxées de "profiteurs du système". Ainsi, on présente tour à tour différentes catégories comme des privilégiées. Si à l'époque, toute sorte de systèmes spécifiques ont été mis en place pour mettre les ouvriers au travail dans les pires circonstances et avec le salaire le moins élevé possible (pour "se retrousser les manches" lors de la reconstruction après guerre, attirer des forces de travail pour des jobs sales et dangereux, avec des horaires difficiles, et pour des salaires de misère dans les services publics), maintenant tout ça est présenté comme des privilèges indéfendables. Systèmes de pensions, règlements de chômage, barèmes salariaux, primes et suppléments, règlements de congés, pauses de midi, barèmes d'ancienneté, couvertures en cas de maladie, etc., tout y passe dans cette spirale descendante. Et on le justifie par des raisonnements sur les "droits démocratiques", la "solidarité sociale", la "défense des acquis sociaux", la lutte contre les "profiteurs, fraudeurs, corrompus et abus de toutes sortes".

Plus encore: au nom de la démocratie, de la liberté individuelle, de la réconciliation entre travail et vie privée, la bourgeoisie crée une atmosphère de concurrence impitoyable entre travailleurs qui doit saper la solidarité, par un système de sous-traitance, de filialisation, d'îlots qui sont "autonomes" et "responsables" de leurs résultats et des moyens utilisés. De même, le système de rétribution dépendant des prestations (contre lequel les travailleurs de Ikea se sont récemment mis en grève), ou de projets rémunérés suivant le résultat, renforce la concurrence mutuelle et sape la solidarité entre ouvriers.

Enfin, nous sommes depuis des mois matraqués de campagnes nationalistes, une fois de plus sous le mot d'ordre de la "solidarité" qui doit lier les ouvriers à leurs exploiteurs. Les "régionalistes" et "séparatistes" d'une part, veulent nous convaincre que la classe ouvrière serait mieux et pourrait mieux défendre ses acquis sociaux si elle se range sous la bannière flamande, wallonne ou bruxelloise contre les exploiteurs et les profiteurs des autres régions; de leur côté, les "nationaux", avec les syndicats, les partis de gauche et diverses personnalités du monde des médias, de la culture ou des sports en tête, à grand coups de pétitions massives et d'actions du genre "Sauvons la solidarité", amalgament la solidarité avec la mobilisation de la classe ouvrière derrière l'Etat: "Nous sommes flamand, bruxellois ou wallon, nous sommes belges et citoyens du monde. Nous ne voulons pas construire de nouveaux murs entre les gens, les régions ou les pays. Nous ne voulons pas que le principe de solidarité soit remplacé par la concurrence et l'égoïsme" (début de la Pétition pour la solidarité entre Flamands, Bruxellois et Wallons).

Ces campagnes permanentes ne facilitent pas l'unité des forces de la classe ouvrière pour faire barrage aux attaques communes du gouvernement, du patronat et des syndicats. De plus, malgré le poids de ce qu'ils ont déjà subi, les travailleurs sont conscients que le plus dur reste à venir. Momentanément, cela empêche que la lutte soit menée avec une réelle solidarité de classe, qu'un mouvement survienne, s'élargisse, cherche et offre cette solidarité aux autres frères de classe qui subissent les mêmes attaques. C'est pourquoi à l'heure actuelle, l'unification des forces se fait encore avec difficulté et qu'on réussit à faire régner les divisions entre secteur public et privé, entre régions ou communautés, entre ouvriers au travail ou au chômage, entre malades et non-malades, entre aînés et jeunes, entre allochtones et autochtones. Mais cette difficile quête de l'unité et de la solidarité dans la lutte mène inévitablement à l'identification des mensonges et faux-fuyants de la fausse unité, de la fausse solidarité avec l'entreprise, la région ou la nation, avec l'Etat démocratique, et jette donc les bases de la construction d'une véritable solidarité de classe dans la lutte.

Lac / 7.11.07