"Politique-fiction" sur la fin de la Belgique

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Le soir du 14 décembre, la RTBF annonçait la fin de la Belgique, le parlement flamand ayant voté l'indépendance. Ce n'est qu'au bout d'une demi-heure que la RTBF consentit à prévenir les téléspectateurs en plaçant en sous-titre: "ceci est peut-être une fiction". Les réactions outrées des principaux dirigeants politiques relèvent de la plus haute comédie. Qui peut croire que ces gens-là n'étaient pas au courant du contenu de cette "politique-fiction" en chantier depuis deux ans, dont le thème central, l'éclatement de la Belgique, n'en est plus au coup d'essai sur les ondes nationales? Au-delà de la grotesque théâtralisation par les médias et les milieux politiques pour forcer le trait, il faut surtout constater que cette émission "électrochoc" sur le communautaire n'est pas tombée n'importe quand : elle a eu lieu au moment même où l'ensemble de la population et de la classe ouvrière du pays se préoccupait du coup sauvage porté aux travailleurs de VW. La RTBF aurait mieux fait de sous-titrer son émission : "ceci n'est sûrement pas un hasard".

Certes, les tensions communautaires ont leurs racines historiques dans la constitution même de l'Etat belge (lire nos articles sur la question dans Internationalisme 319, 321 et 323). Celui-ci était une création contre-révolutionnaire et artificielle, mis en place par les grandes puissances de l'époque, comme un cadre étriqué et non progressif, défavorable pour l'industrialisation et l'instauration de rapports sociaux modernes. C'est en particulier l'entrée en décadence du capitalisme qui mettra inexorablement à nu le manque inhérent de cohésion de la "nation belge" et tendra à exacerber de plus en plus les contradictions au sein de la bourgeoisie. L'extension de la décomposition et du "chacun pour soi" dans le monde à la fin du 20ème siècle renforce encore les poussées centrifuges et les tensions communautaires, et rend la recherche et l'imposition de ces équilibres de plus en plus difficiles, ce qui débouche régulièrement sur des rapports à couteaux tirés entre fractions régionales de la bourgeoisie belge et leurs partis politiques. Toutefois, malgré ces difficultés permanentes, inhérentes à la constitution de son Etat, la bourgeoisie belge a toujours réussi à exploiter de manière magistrale ses propres faiblesses contre la classe ouvrière, faisant même des divisions et oppositions communautaires un de ses fers de lance dans l'encadrement et le sabotage des combats ouvriers. Depuis 50 ans, elle les utilise systématiquement pour empêcher l'unification de la classe ouvrière sur son terrain de lutte, en jouant les différences entre les régions : l'arme régionaliste fut un puissant instrument pour contenir et désamorcer les combats contre la fermeture des mines, d'abord en Wallonie, puis en Flandre, de la sidérurgie wallonne et des chantiers navals flamands. Et aujourd'hui, les médias bourgeois martèlent à longueur de journée que " l'enseignement serait plus performant en Flandre", "les chômeurs moins sanctionnés en Wallonie", etc. De même, une des forces de l'encadrement par les syndicats est le fait qu'ils séparent non seulement les travailleurs par secteurs et par usines, mais également par région.

Or, la terrible agression contre les travailleurs de VW allait diamétralement à l'opposé de cette tendance : du fait de la position géographique de l'usine (Bruxelles), et surtout du fait de la composition de la force de travail en parties quasi égales de travailleurs des deux régions, la carte de la mystification régionaliste, de la division entre Wallons et Flamands n'a pu être exploitée dans l'imposition de la restructuration de VW. Tout au contraire même, à travers l'attaque en soi mais aussi à travers les expressions de solidarité venant de l'ensemble des régions, un début de prise de conscience commençait à s'exprimer parmi les travailleurs que l'ennemi n'est pas le travailleur wallon ou flamand, mais un système sans perspectives et les forces qui le défendent; un début de prise de conscience donc, qui remet en question ce qui constitue historiquement un des barrages fondamentaux mis en place par la bourgeoisie belge contre le développement de la lutte ouvrière, en particulier en période de décadence (prise de conscience que patrons, syndicats et partis ont d'ailleurs essayé de limiter en instillant l'idée que c'étaient les travailleurs allemands qui étaient responsables du choix de VW de licencier en Belgique plutôt qu'en Allemagne). Cette compréhension, pour la bourgeoisie, il fallait à tout prix la contrer en remettant au centre de l'attention les contradictions traditionnelles afin d'empêtrer à nouveau les travailleurs dans les filets des mystifications bourgeoises.

Pour tout cela, la classe ouvrière n'a pas à s'impliquer dans les multiples mystifications que cette campagne développe, ni à prendre en compte les illusions de la prochaine foire électorale où nous verrons monter les discours communautaires d'une part, et de l'autre les accents visant à maintenir la cohésion de l'Etat. Tirant les leçons du conflit chez VW, la classe ouvrière doit continuer à lutter en s'efforçant de se dégager de tous les pièges qui jalonnent le parcours de la reconquête de son identité de classe : contre toutes les divisions sectorielles, régionales, nationales. C'est l'enjeu central de la lutte de classe pour le futur.