Soumis par RevueInternationale le 5 juin, 2005 - 12:07.
Critique de la théorie du maillon le plus faible
“Question
19 : Cette révolution se fera-t-elle dans un seul pays?
Réponse : Non. La grande
industrie, en créant le marché mondial, a déjà rapproché si étroitement les uns
des autres les peuples de la terre, et notamment les plus civilisés, que chaque
peuple dépend de ce qui se passe chez les autres. Elle a, en outre, uniformisé
dans tous les pays civilisés le développement social à tel point que, dans tous
ces pays, la bourgeoisie et le prolétariat sont devenus les deux classes
décisives de la société, et que la lutte entre ces deux classes est devenue la
principale lutte de notre époque. La révolution communiste, par conséquent, ne
sera pas une révolution purement nationale ; elle se produira en même
temps dans tous les pays civilisés, c’est à dire tout au moins en Angleterre,
en Amérique, en France et en Allemagne.,...Elle exercera également sur tous les
autres pays du globe une répercussion considérable et elle transformera
complètement et accélérera le cours de leur développement. Elle est une
révolution universelle ; elle aura par conséquent, un terrain universel”
(F. Engels, “Principes du
Communisme”, 1847)
1-Dès l’aube
du mouvement ouvrier a été affirmé le caractère mondial de la révolution
communiste. De tous temps, l’internationalisme a été la pierre angulaire des
combats de la classe ouvrière et du programme de ses organisations politiques.
Toute remise en cause de ce principe essentiel a toujours été synonyme de
rupture avec le camp prolétarien, d’adhésion au camp bourgeois. Cependant, si
depuis plus d’un siècle il est clair pour les révolutionnaires que le mouvement
de la révolution communiste se confond avec le processus de généralisation
mondiale des luttes ouvrières, les conditions et les caractéristiques de ce
processus n’ont pas été clairement appréhendées à toutes les époques de
l’histoire du mouvement ouvrier. On a même constaté sur cette question des
régressions : c’est ainsi que pendant plus de 60 ans le mouvement ouvrier
a traîné le boulet de deux idées :
- c’est
la guerre impérialiste mondiale qui crée les conditions les plus favorables à
l’éclatement d’un mouvement révolutionnaire,
- c’est
dans les pays où la bourgeoisie est la plus faible (le “maillon le plus faible
de la chaîne capitaliste”) que se déclenche d’abord un tel mouvement qui
s’étend par la suite aux pays les plus développés.
Ces deux idées
n’appartiennent pas au patrimoine classique du marxisme tel qu’il nous a été
légué par Marx et Engels. Elles sont apparues au cours de la 1e
Guerre Mondiale et font partie de ces erreurs auxquelles l’Internationale
Communiste a accordé ses sacrements et que la défaite de la révolution mondiale
a permis de transformer en dogme.
Cependant,
contrairement à d’autres positions erronées de l’IC combattues énergiquement
par la Gauche
Communiste, ces deux idées ont trouvé très longtemps la
faveur d’authentiques courants révolutionnaires([1]) et restent encore
aujourd’hui l’alpha et l’oméga de la perspective des groupes bordiguistes. Cela
résulte pour grande partie du fait que ces erreurs provenaient, comme cela est
arrivé souvent dans le mouvement ouvrier, de la défense intransigeante
d’authentiques positions de classe. C’est ainsi que :
- la
première erreur découlait de la défense du mot d’ordre juste de “transformation
de la guerre impérialiste en guerre civile” adopté par le Congrès international
de Stuttgart en 1907 et repris pendant la 1ère guerre mondiale par Lénine et
les bolcheviks contre les courants pacifistes qui en appelaient à un “arbitrage”
pour mettre fin au conflit et les “jusqu’auboutistes” qui ne voyaient de paix
possible qu’avec la victoire de leur pays ;
- la
deuxième erreur découlait du combat mené par les révolutionnaires, et notamment
les bolcheviks, contre les courants réformistes et bourgeois (mencheviks,
Kautskistes, etc.) qui niaient toute possibilité de révolution prolétarienne en
Russie et assignaient au prolétariat de ce pays la seule tâche d’appuyer la
bourgeoisie démocratique.
Le triomphe de
la révolution en 1917 en Russie a démontré la validité des positions
principielles défendues par les bolcheviks, notamment que la guerre mondiale,
caractéristique du 20e siècle est la manifestation du fait que le
système capitaliste comme un tout est
entré dans sa phase de déclin historique ce qui pose la nécessité de la
révolution socialiste comme unique alternative. Par contre, l’isolement
international de cette première tentative prolétarienne a permis que soient
masqués le caractère encore partiel des positions bolcheviques et la nature
erronée de certains arguments employés dans leur défense. La victoire mondiale
de la contre-révolution, enfin, a permis l’utilisation intensive de ces
faiblesses dans la justification de la politique bourgeoise des partis
soi-disant “ouvriers”. La dénonciation de cette politique bourgeoise ne peut
donc se limiter à une simple réaffirmation des véritables positions de Lénine
et de l’IC comme le proposent les bordiguistes. Elle passe nécessairement par
la critique des erreurs héritées du passé, par le rejet de toutes les
formulations qui prêtent le flanc à une exploitation par la bourgeoisie.
2-Le CCI a
déjà engagé depuis un certain temps une critique de la thèse suivant laquelle
les conditions optimales de la révolution et de la généralisation des combats
qui la conditionne étaient données par la guerre impérialiste([2]).
Par contre, tout en étant implicitement rejetée dans nos analyses, la thèse du
“maillon le plus faible” n’a pas été jusqu’à présent explicitement,
spécifiquement, combattue. C’est ce que se propose de faire le présent texte
dans la mesure où :
-les deux thèses considérées sont
étroitement liées, tant du point de vue des circonstances historiques de leur
surgissement que de la vision du monde capitaliste et de la révolution qui les
sous-tend : toute critique de l’une, pour être complète, a besoin de
s’appuyer sur la critique de l’autre ;
-bien plus encore que la thèse de
“la guerre condition de la révolution”, la thèse du “maillon le plus faible”
ouvre la porte à des analyses dangereuses et même bourgeoises ; cette
thèse s’appuie sur un avatar de la théorie du “développement inégal du
capitalisme” qui contient tant l’idée du “socialisme dans un seul pays”([3])
que le tiers-mondisme des maoïstes et des trotskistes et qui, au sein même du
camp prolétarien, a conduit les bordiguistes et un Mattick à affirmer que la
révolution démocratique bourgeoise serait à l’ordre du jour dans certaines
“aires géographiques” et à saluer “le progressisme de Che Guevara ou HO Chi
Minh ([4]
) ;
-même des groupes qui ont rejeté
sans ambiguïté toutes les tentations tiers-mondiste ont éprouvé quelques
difficultés à se dégager de la conception du “maillon le plus faible” dans
l’examen de la situation en Pologne à partir de l’été 80 et ont manifesté de ce
fait des tendances à la surestimation du niveau des luttes (ce fut notamment
le cas du Communist Workers’ Organisation qui en appelait à “la Révolution
maintenant!”)comme à la surestimation de l’importance de la défaite pour le
prolétariat mondial que constituait et exprimait 1’état de guerre.
En fait, si
comme élément fondamental de sa perspective, le CCI a réaffirmé à plusieurs
reprises avec force la nécessité de la généralisation mondiale des combats de
classe, il n’avait pas jusqu’à présent explicité les caractéristiques de cette
généralisation. Il n’avait pas, en particulier répondu expressément aux
questions :
-cette généralisation se
présente-t-elle comme la convergence d’une série de mouvements parallèles
touchant tous les pays du monde ?
-si cette généralisation se
présente comme un séisme avec des ondes de choc irradiant vers tous les pays,
où se trouve l’épicentre de ce séisme? peut-il se trouver dans n’importe quelle
zone du capitalisme et notamment hors de ses grandes concentrations
industrielles (les prétendus “maillons faibles”)?
Derrière cette
question du “maillon le plus faible” c’est toute la vision de la perspective
historique vers la révolution qui est en cause. C’est donc le cadre des
conditions générales de la révolution prolétarienne qu’il est nécessaire de
reposer.
3- Suivant le
point de vue classique du marxisme, tel qu’il nous est donné par le Manifeste
Communiste par exemple, les conditions de la révolution communiste sont
schématiquement les suivantes :
-développement suffisant des
forces productives au point de transformer en carcan les rapports de production
qui avaient permis leur épanouissement par le passé et au point de créer les
conditions matérielles à la mise en marche d’un processus de bouleversement de
ces rapports de production (nécessité et possibilité matérielles de la
révolution) ;
-développement
de la classe révolutionnaire, “chargée d’exécuter la sentence prononcée par
l’histoire “, “fossoyeur” de la vieille société moribonde.
Ces
conditions, qui sont valables pour toutes les révolutions de l’histoire
(notamment la révolution bourgeoise), s’expriment plus particulièrement dans le
cas de la révolution prolétarienne de la façon suivante :
-c’est à l’échelle mondiale (et
non à celle d’un pays ou d’une région du monde comme c’était le cas pour les
révolutions bourgeoises) que sont données (ou non encore données) les prémisses
matérielles de la révolution : développement des forces productives, crise
historique des rapports de production capitalistes ;
-cette crise des rapports de
production s’exprime, dans le capitalisme, par une crise de surproduction, par
une saturation des marchés solvables (et non des besoins humains
évidemment) ;
-pour la première fois de
l’histoire, la classe révolutionnaire est une classe exploitée de la vieille
société : ne disposant d’aucun pouvoir économique dans celle-ci, cette
classe, bien plus encore que les autres classes historiques, tire sa force de
son nombre, de sa concentration sur les lieux de production, de son éducation,
de sa conscience.
4- C’est
effectivement à l’échelle du monde entier que sont données, depuis la 1ère
guerre mondiale, les conditions matérielles de la révolution communiste (sur ce
point la position de Lénine était parfaitement juste qui faisait découler la
nature de la révolution en Russie de la situation mondiale et non des
caractéristiques spécifiques de ce pays, comme le faisaient les mencheviks et
l’ont fait par la suite, et jusqu’à aujourd’hui, de nombreux groupes
conseillistes) Le fait que ce soit tout le capitalisme qui soit entré dans sa
phase de décadence n’empêche pas cependant le fait, bien au contraire, qu’il
existe d’énormes différences entre les diverses régions du monde sur le plan du
développement des forces productives et en particulier de la principale d’entre
elles, le prolétariat.
La loi du
développement inégal du capitalisme, sur les extrapolations desquelles Lénine
et ses épigones basent leur thèse du “maillon le plus faible”, se manifeste
dans la période ascendante du capitalisme par une poussée impérieuse des pays
retardataires vers un rattrapage et même un dépassement des pays plus développés.
Par contre, ce phénomène tend à s’inverser au fur et à mesure que le système, comme
un tout, approche de ses limites historiques objectives et se trouve dans
l’incapacité d’étendre le marché mondial en rapport avec les nécessités
imposées par le développement des forces productives. Ayant atteint ses limites
historiques, le système en déclin n’offre plus de possibilité d’une égalisation
dans le développement, mais au contraire dans la stagnation de tout
développement, dans le gaspillage, dans le travail improductif et de destruction.
Le seul “rattrapage” dont il peut être question est celui qui conduit les pays
les plus développés à la situation qui existait auparavant dans les pays
arriérés sur le plan des convulsions économiques, de la misère, et des mesures
de capitalisme d’Etat. Si au 19ème siècle, c’est le pays le plus avancé, l’Angleterre,
qui indiquait ce que serait l’avenir des autres, ce sont aujourd’hui les pays
du tiers-monde qui indiquent d’une certaine façon, de quoi est fait l’avenir
des pays plus développés.
Cependant,
même dans ces conditions, il ne saurait exister de réelle “égalisation” de la
situation des différents pays qui composent le monde. Si elle n’épargne aucun
pays, la crise mondiale exerce ses effets les plus dévastateurs non dans les
pays les plus développés, les plus puissants, mais dans les pays qui sont arrivés
trop tard dans l’arène économique mondiale et dont la route au développement
est définitivement barrée par les puissances plus anciennes ([5]).
Ainsi, la “loi du développement
inégal” qui, en son temps, avait favorisé une certaine égalisation des situations
économiques, se manifeste maintenant comme un facteur d’aggravation des
inégalités entre pays. Si la solution aux
contradictions de la société - la révolution prolétarienne mondiale - reste à
l’instar du problème, unitaire et la même dans tous les pays, il n’en reste
donc pas moins que c’est avec des différences notables entre les zônes
géo-économiques que l’ensemble de la bourgeoisie entre comme un tout dans sa
période de crise historique.
Il en est de
même pour le prolétariat qui affronte sa tâche historique de façon unitaire
tout en présentant des différences importantes entre les divers pays et
contrées.
Ce deuxième point découle en
effet du premier dans la mesure où les caractéristiques du prolétariat d’un
pays et notamment celles qui déterminent, comme on l’a vu plus haut, sa force
(son nombre, sa concentration, son éducation, son expérience) dépendent
étroitement du développement du capitalisme dans ce pays.
5- C’est
uniquement en tenant compte de ces différences que nous lègue le capitalisme, en
les intégrant dans la perspective générale vers la révolution, qu’on peut
établir celle-ci sur des bases solides. Encore faut-il pour cela ne pas tirer
des conclusions fausses de prémisses justes et notamment ne pas attendre le
point de départ de la révolution justement là où il ne peut pas se trouver
comme le fait la théorie du “maillon le plus faible” développée par les
“léninistes”.
La démarche de
ces derniers consiste à transposer telle quelle une donnée de la
physique : “la chaîne soumise à une tension se rompt au point le plus
faible”, au domaine du mouvement social. De ce fait, ils négligent totalement
la différence, et qui est ici essentielle, existant entre le monde inorganique
et le monde organique vivant, et surtout le monde humain qui est social.
Une révolution
sociale ne consiste pas simplement en la rupture d’une chaîne, dans
l’éclatement de l’ancienne société. Elle est encore et simultanément une action
pour 1’édification d’une nouvelle société. Ce n’est pas un fait mécanique mais
un fait social indissolublement lié à des antagonismes d’intérêts humains, à la
volonté et aux aspirations des classes sociales et de leur lutte.
Prisonnière
d’une vision mécaniste, la théorie du maillon le plus faible scrute les points géographiques où le corps social
est le plus faible et c’est sur eux qu’elle fonde sa perspective. C’est là où
se trouve la racine de son erreur théorique.
Le marxisme -
celui de Marx et Engels - n’a jamais conçu une telle démarche de l’histoire.
Pour eux, les révolutions sociales ne se produisent pas là où l’ancienne classe
dominante est la plus faible et où sa structure est la moins développée, mais
au contraire là ou sa structure a atteint son plus grand achèvement compatible
avec les forces productives et ou la classe porteuse des nouveaux rapports de
production appelés à se substituer aux anciens devenus caducs est la plus
forte. Alors que Lénine cherche et mise sur les point où la bourgeoisie est la
plus faible, Marx et Engels cherchent et misent sur les points où le prolétariat
est le plus fort, le plus concentré et le plus apte à opérer la transformation
sociale. Car si la crise frappe en premier lieu et plus brutalement les pays
sous-développés en raison même de leur faiblesses économique et de leur manque
de marge de manœuvre, il ne faut jamais perdre de vue que la crise a sa source
dans la surproduction et donc dans les grands centres de développement du
capitalisme. C’est là une autre raison pour laquelle les conditions d’une
réponse à cette crise et à son dépassement résident fondamentalement dans ces
grands centres.
6- Les
défenseurs inconditionnels de la théorie du haillon le plus faible répliqueront
à ces arguments que la révolution d’octobre 17 confirme la validité de leurs
conceptions puisqu’on sait bien depuis Marx que “c’est dans la pratique que
l’homme démontre la vérité, la validité de sa pensée”. La question est de
savoir comment on lit et on interprète cette “pratique”, comment on distingue
la règle de l’exception. Et, de ce point de vue, il ne faut pas faire dire à la
révolution de 17 plus qu’elle ne peut dire. De même qu’elle ne prouve pas que
les conditions les plus favorables à la révolution prolétarienne sont données
par la guerre, elle ne prouve nullement la validité de la “loi du maillon le
plus faible” et pour les raisons suivantes :
a) Malgré son arriération
économique d’ensemble, la Russie de 17 est la 5ème puissance industrielle du
monde avec, dans quelques villes, notamment Petrograd, d’immenses
concentrations ouvrières : Poutilov est à l’époque, avec 40 000 ouvriers,
la plus grande usine du monde.
b) La révolution de 17 se produit
en plein milieu de la guerre mondiale, ce qui limite les possibilités pour la
bourgeoisie des autres pays de prêter immédiatement main forte à la bourgeoisie
russe.
c) Le pays concerné est, par
ailleurs, le plus étendu du monde ; il représente 1/6 de la superficie du
globe, ce qui complique d’autant plus la riposte de la bourgeoisie mondiale
(comme on peut le constater lors de la guerre civile).
d) C’est la première fois (si
l’on excepte les tentatives prématurées et sans espoir de la Commune et même de
1905)que la bourgeoisie est confrontée à une révolution prolétarienne, aussi
est-elle surprise :
-en Russie même, où elle ne
comprend pas à temps la nécessité de se retirer de la guerre
impérialiste ;
-à l’échelle internationale, où
elle prend des risques importants en poursuivant pendant plus d’une année cette
guerre.
Sur ce dernier
point, il faut constater que la bourgeoisie a tiré rapidement les enseignements
d’octobre 17. Dès que la révolution commence en Allemagne en novembre 18 elle
arrête immédiatement la guerre et instaure une collaboration étroite entre ses
différents secteurs afin d’écraser la classe ouvrière (libération des
prisonniers allemands par les pays de l’Entente, dérogation aux accords
d’armistice et de paix permettant la garde par l’armée allemande d’un
contingent de 5000 mitrailleuses)
Cette prise de conscience par la
bourgeoisie du danger prolétarien se confirme par la suite avant ([6])
et au cours ([7])
de la seconde guerre mondiale, aussi les révolutionnaires lucides n’ont-ils pas
été surpris de constater la formidable collaboration qu’ont mis en place les
divers secteurs de la bourgeoisie mondiale face à la lutte de classe en Pologne
en 1980-81.
Ne serait-ce
qu’à cause de ce dernier élément -la bourgeoisie d’aujourd’hui ne sera pas
surprise comme par le passé- il est tout à fait vain de s’attendre à une
réédition d’un événement comme la révolution de 17.
Tant que les
mouvements importants de la classe ne toucheront que des pays de la périphérie
du capitalisme (comme ce fut le cas en Pologne) et même si la bourgeoisie
locale est complètement débordée, la Sainte Alliance de toutes les bourgeoisies du
monde, avec à leur tête les plus puissantes, sera en mesure d’établir un cordon
sanitaire tant économique que politique, idéologique et même militaire autour
des secteurs prolétariens concernés. Ce n’est qu’au moment où la lutte
prolétarienne touchera le cœur économique et politique du dispositif
capitaliste :
-lorsque la mise en place d’un
cordon sanitaire économique deviendra impossible, car ce seront les économies
les plus riches qui auront été touchées,
-lorsque la mise en place d’un
cordon sanitaire politique n’aura plus d’effet parce que ce sera le prolétariat
le plus développé qui affrontera la bourgeoisie la plus puissante, c’est alors
seulement que cette lutte donnera le signal de l’embrasement révolutionnaire
mondial.
Ce n’est donc
pas lorsque le prolétariat s’attaquera à un “maillon faible” du capitalisme
mondial que celui-ci sera menacé et en voie d’être renversé. C’est uniquement
lorsqu’il s’attaquera à ses “maillons forts”, si on reprenait l’image de
Lénine, qu’il pourra réellement l’ébranler.
Mais comme il a été dit plus
haut, l’image de la chaîne pour représenter la réalité du monde capitaliste est
fausse. C’est plutôt l’image d’un réseau ou mieux d’un tissu organique, d’un
corps vivant, qu’il faut évoquer. Toute blessure qui n’atteint pas les
fonctions vitales, finit par se cicatriser (et on peut faire confiance au
capital pour sécréter tous les anti-corps nécessaires à l’élimination du risque
d’infection). Ce n’est qu’en l’attaquant à son cœur et à son cerveau que le
prolétariat pourra venir à bout de la bête capitaliste.
7- Ce cœur et
ce cerveau du monde capitaliste, l’histoire l’a situé depuis des siècles en
Europe occidentale. C’est là ou le capitalisme a fait ses premiers pas, que la
révolution mondiale fera les siens, l’un et l’autre étant d’ailleurs liés.
C’est là en effet où sont réunies sous leur forme la plus avancée, toutes les
conditions de la révolution énumérées plus haut.
Les forces
productives les plus développées, les concentrations ouvrières les plus
importantes, le prolétariat le plus cultivé (de par les nécessités
technologiques de la production moderne) sont réparties dans trois grandes
zones du monde :
-l’Europe
-l’Amérique du nord
-le Japon.
Cependant, ces
trois zones ne sont pas sur un pied d’égalité quant aux potentialités
révolutionnaires.
D’une part, l’Europe Centrale et
de l’Est est rattachée au bloc impérialiste le plus arriéré : les
importantes concentrations ouvrières qui peuvent s’y trouver (la Russie est le
pays du monde où il y a le plus d’ouvriers industriels) mettent en œuvre un
potentiel industriel retardataire, sont confrontés à des conditions économiques
(en particulier la pénurie) qui ne sont pas les plus propices au développement
d’un mouvement ayant en vue l’établissement de la société socialiste. Par
ailleurs, ces pays sont ceux sur lesquels continue de peser le plus fortement
le poids de la contre-révolution sous la forme d’un régime politique
totalitaire, certes rigide et donc fragile, mais où les mystifications
démocratiques syndicales, nationalistes et même religieuses seront beaucoup
plus difficilement surmontées par le prolétariat (*). Ces pays, comme cela a
été le cas jusqu’à présent, connaîtront très probablement d’autres explosions
violentes, avec, à chaque fois que nécessaire, l’apparition de forces de
dévoiement du style de “Solidarité”, mais ne pourront être le théâtre du développement
de la conscience ouvrière la plus avancée.
D’autre part,
des zones comme le Japon et l’Amérique du nord, si elles réunissent la plupart
des éléments nécessaires à la révolution, ne sont pas les plus favorables au
déclenchement du processus révolutionnaire du fait du manque d’expérience et de
l’arriération idéologique du prolétariat. C’est particulièrement clair en ce
qui concerne le Japon, mais c’est valable aussi en Amérique du nord où le
mouvement ouvrier s’est développé comme appendice du mouvement ouvrier d’Europe
et où , à travers des éléments spécifiques comme le mythe de “la frontière” et
ensuite le niveau de vie de la classe ouvrière le plus élevé du monde, la bourgeoisie
s’est assurée une emprise idéologique sur les ouvriers beaucoup plus solide
qu’en Europe. Une des expressions de ce phénomène est l’absence en Amérique du
nord de grands partis bourgeois à coloration ouvrière. Non pas que ces partis
soient une expression de la conscience prolétarienne comme le prétendent les trotskistes,
mais tout simplement parce que le degré d’expérience, de politisation et de
conscience plus faible des prolétaires, leur plus grande adhésion aux valeurs
classiques du capitalisme, permet à celui-ci de se passer des formes les plus
élaborées de mystification et d’encadrement de la classe.
Ce n’est donc
qu’en Europe occidentale, là où le prolétariat a la plus vieille expérience des
luttes, où il est confronté d’ores et déjà depuis des décennies à ces
mystifications “ouvrières” les plus élaborées, qu’il pourra développer
pleinement sa conscience politique indispensable à sa lutte pour la révolution.
Ce n’est
nullement là une vision “européocentriste”. C’est le monde bourgeois qui s’est
développé à partir de l’Europe, qui y a développé le plus vieux prolétariat,
lequel a été doté de ce fait de son expérience la plus grande. C’est le monde
bourgeois qui a concentré sur un petit espace de terre autant de nations
avancées, ce qui facilite d’autant l’épanouissement d’un internationalisme
pratique, la jonction des luttes prolétariennes de différents pays (ce n’est
pas par hasard si c’est le prolétariat anglais qui se trouve à la base de la
fondation de la 1ère Internationale, comme ce n’est pas par hasard si c’est le
prolétariat allemand qui se trouve à la base de la fondation de la 2ème
Internationale). C’est l’histoire bourgeoise enfin, qui a placé la frontière
entre les deux grands blocs impérialistes de la fin du 20ème siècle en Europe
(et même en Allemagne, pays “classique” du mouvement ouvrier).
Cela ne veut
pas dire que la lutte de classe, ou l’activité des révolutionnaires, n’a pas de
sens dans les autres régions du monde. La classe ouvrière est une. La lutte de classe existe partout où se font face prolétaires et capital. Les
enseignements des différentes manifestations de cette lutte sont valables pour
toute la classe quel que soit le lieu où elles prennent place ; en
particulier l’expérience des luttes dans les pays de la périphérie influencera
la lutte des pays centraux. De même, la révolution sera mondiale et concernera tous les pays. Les courants
révolutionnaires de la classe seront précieux
dans tous les lieux où le prolétariat s’affrontera à la bourgeoisie,
c’est-à-dire dans le monde entier.
Cela ne veut
pas dire non plus que le prolétariat aura gagné la partie dès lors qu’il aura
terrassé l’Etat capitaliste dans les grands pays d’Europe occidentale : le
dernier grand acte de la révolution, celui qui sera probablement décisif se
jouera dans les deux grands monstres impérialistes : l’URSS et surtout les
Etats-Unis (**).
Cela veut dire
simplement et fondamentalement :
- que la
généralisation mondiale des luttes ne prendra pas la forme de la convergence
d’une série de luttes parallèles dans les divers pays, toutes sur un même plan
et d’égale importance, mais se développera à partir de combats affectant les
centres vitaux de la société ; que l’épicentre du séisme révolutionnaire à
venir se trouve placé dans le cœur industriel de l’Europe occidentale ou sont
réunies les conditions optimales de la prise de conscience et de la capacité de
combat révolutionnaire de la classe, ce qui confère au prolétariat de cette
zone un rôle d’avant-garde du prolétariat mondial.
Cela veut dire
aussi que ce n’est qu’au moment où le prolétariat de ces pays aura déjoué tous
les pièges les plus sophistiqués tendus par la bourgeoisie, et notamment celui
de la gauche dans l’opposition, qu’aura sonné l’heure de la généralisation
mondiale des luttes prolétariennes, l’heure des affrontements révolutionnaires.
Le chemin est
long et difficile qui y conduit, et il n’y a pas de raccourci. La grève de
masse pouvait se développer en Pologne et sombrer ensuite dans l’impasse
syndicaliste. C’est parce que cette impasse aura été surmontée que la grève de
masse et avec elle (comme le constatait Rosa Luxembourg) la révolution pourront
se déployer, en Europe occidentale et dans le monde entier.
Le chemin est
long mais il n’y en a pas d’autre.
.
Notes placées a posteriori sur
cet article
(*) Le fait que l’URSS ait éclaté
et le stalinisme se soit effondré ne change pas fondamentalement la réalité des
handicaps auxquels le prolétariat de ces pays doit faire face depuis lors.
(**) Bien que le bloc de l’Est se soit effondré et celui
de l’ouest désagrégé la nécessité pour le prolétariat, dans la dynamique de la
révolution mondiale, de renverser la bourgeoisie du pays le plus puissant
économiquement et militairement au monde, à savoir les Etats-Unis, demeure tout
aussi vitale. Et si aujourd’hui l’importance de la Russie sur la scène mondiale
est d’équivaloir à celle de l’ancienne URSS, rendant moins décisive pour le
rapport de force entre les classes au niveau mondial, le renversement de la
bourgeoisie dans ce pays, il s’agit néanmoins d’une étape importante sur le
chemin qui mène à la victoire de la révolution mondiale.
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