Soumis par CCI le 4 avril, 2005 - 23:22.
Introduction
L’effondrement du bloc russe et de
l’URSS à la fin des années 1980
a favorisé l’éclosion de tout une série de nouvelles
nations dans les régions de l’ancien bloc de l’Est (ce sont en fait quinze
États indépendants qui ont fait leur entrée sur la scène mondiale en lieu et
place de l’URSS : l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, l’Estonie, la
Géorgie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Lettonie, la Lituanie, la Moldavie,
l’Ouzbékistan, la Russie, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ukraine). De
même, à la faveur du nouveau désordre mondial issu de la disparition des deux
blocs impérialistes qui se partageaient le monde, un État d’Europe occidentale,
la Yougoslavie, s’est disloqué en cinq nouveaux États (la Slovénie, la Croatie,
la Serbie, la Bosnie et la Macédoine). Illustration caricaturale du même
phénomène mondial, dans certains pays, d’Afrique en particulier (comme au Congo
ou en Côte-d’Ivoire), le gouvernement central est incapable d’empêcher des fractions
rivales de la bourgeoise de proclamer par les armes l’indépendance de leur
territoire.
Loin de constituer un facteur de
progrès dans la vie de la société, il est apparu rapidement que ces nations
nouvellement créées, dont l’existence résulte du chaos mondial, ne font à leur
tour qu’accentuer ce dernier et ne survivent que dans un profond désordre
intérieur :
Les guerres tribales, ethniques,
deviennent une cause majeure de mortalité sur le continent africain déjà décimé
par la famine et les maladies :
– l’éclatement de la Yougoslavie s’est accompagné,
pour la première fois depuis le second conflit mondial, du retour de la guerre
en Europe, à deux reprises au cours des années 1990 ;
– il n’existe pas la moindre perspective de
développement, ni même d’un minimum de stabilité, pour les quinze États
nationaux qui ont émergé des ruines de l’URSS et qui constituent eux-mêmes, à
l’exception évidemment de l’immense Russie, des objets de convoitise de la part
des grandes puissances ;
– la Fédération de Russie (qui s’est trouvé
ramenée en deçà des frontières de la Russie du début du XXe siècle),
englobant 106 territoires “autonomes” qui constituent un puzzle de races, de
religions, de langues et de particularismes de tous types, est à son tour
menacée par les forces centrifuges qui ont déjà réduit en miettes l’ancien
Empire russe, comme l’illustre la guerre de Tchétchénie qui perdure depuis quasiment
une décennie.
L’effondrement du bloc de l’Est et la
dissolution de celui de l’Ouest n’ont fait qu’aggraver la violence et la
fréquence des guerres. Avant ce bouleversement majeur, la cause fondamentale
des guerres était l’antagonisme entre les deux grands blocs impérialistes
rivaux qui veillaient à les maintenir dans un cadre conforme à leurs intérêts.
Depuis la disparition de ces derniers, cette forme de « régulation »
des conflits armés a elle-même disparu. Désormais, ces guerres peuvent être
suscitées par des puissances d’importance moindre, voire par des cliques qui, à
la faveur du chaos généralisé, essaient de tirer leur épingle du jeu. Cela
n’empêche cependant pas les grandes puissances de se mêler de ces conflits,
voire d’y jouer les « boutefeu », quand elles ne prennent pas
elles-mêmes la responsabilité d’ouvrir de nouveaux fronts militaires. Hier,
c’était au nom du combat « contre le totalitarisme » ou « contre
l’impérialisme » que les pays de chaque bloc appelaient les exploités à se
faire tuer au service de leurs exploiteurs. Aujourd’hui, c’est au nom de la
« lutte contre le terrorisme » ou contre l’arrogance de la
« toute puissance américaine », pour la « défense des droits de
l’homme » ou de « l’indépendance nationale » que sont déchaînés
les massacres.
Si la forme sous laquelle se
manifestent les guerres depuis 1989 s’est modifiée, si les campagnes de propagande
qui les accompagnent et les justifient ont évolué, leur nature impérialiste
reste identique. Elles étaient et demeurent l’expression de la fuite en avant
du capitalisme en crise, face aux contradictions économiques qui l’assaillent
et qu’il ne peut surmonter.
Pour sa part, le prolétariat mondial,
au même titre que tous les exploités et les populations les plus démunies, se
trouve divisé au sein de différents camps bourgeois et constitue la première
victime des confrontations impérialistes dans l’issue desquelles il n’a
pourtant strictement aucun intérêt à défendre. C’est pourquoi cette situation
du capitalisme agonisant vient dramatiquement illustrer la validité et
l’actualité de l’affirmation du Manifeste communiste de 1848, “Les
prolétaires n’ont pas de patrie”, de même que celle du mot d’ordre par lequel
il se concluait (et qui concluait aussi l’Adresse inaugurale de l’Association
internationale des travailleurs – AIT, Première Internationale, en 1864),
“Prolétaires de tous les pays, unissez-vous”. En effet la seule attitude
conforme aux intérêts de la classe ouvrière est celle d’un internationalisme
sans faille (qui a constitué un principe fondamental du mouvement ouvrier
depuis ses origines), rejetant tout soutien à une fraction nationale ou
ethnique de la bourgeoisie, quelle qu’elle soit.
Or, à côté des discours des secteurs
de la bourgeoisie directement intéressés à enrôler le prolétariat et les
exploités dans de telles guerres, on entend souvent des organisations qui se
réclament du combat de la classe ouvrière, voire de la « révolution communiste »,
tels notamment les trotskistes, appeler les prolétaires à rallier telle ou
telle fraction bourgeoise, jugée plus progressiste, non impérialiste, etc.,
dans sa guerre contre telle autre. Suivant ces organisations, c’est justement
une telle politique de soutien à certaines fractions de la bourgeoisie
qu’auraient mis en œuvre les bolcheviks lors de la première vague
révolutionnaire mondiale et qui aurait contribué au développement de la
révolution dans l’ancien Empire russe. De même, pour ces organisations, c’est
en fait chez Marx lui-même qu’il faut rechercher l’origine d’une telle
orientation politique comme le prouverait le soutien qu’il avait apporté à son
époque à certaines luttes de libération nationale, comme celles de la Pologne
ou de l’Irlande.
La classe ouvrière est donc
confrontée à toute une série de questions cruciales :
– La réalisation du programme du
prolétariat, c’est-à-dire la révolution mondiale, l’abolition des nations et
des frontières, est-elle compatible, d’une certaine façon, avec la
participation à de telles guerres nationales, voire ethniques ?
– Quelle était la véritable
position des bolcheviks, quels étaient leurs arguments, lorsqu’ils estimaient
que le prolétariat devait soutenir certaines luttes de libération
nationale ? Peut-on considérer que ceux qui aujourd’hui se réclament de
cette position sont fidèles à la démarche véritable des bolcheviks ?
– En impulsant l’indépendance des
pays que l’empire tsariste avait maintenus sous sa domination (pays baltes,
Finlande, Pologne, Ukraine, etc.), les bolcheviks ont-ils participé de
renforcer ou d’affaiblir le développement de la révolution mondiale ? En
d’autres termes, la conception de la question nationale par les bolcheviks
était-elle juste ou comportait-elle de sérieuses faiblesses ?
– Qu’en est-il de la position de
Marx lui-même concernant la question nationale ? Est-il légitime de s’en
réclamer pour soutenir certaines guerres dans la période présente ? Ou
bien faut-il considérer que le soutien par Marx et par le mouvement ouvrier de
son époque à certaines luttes d’indépendance nationale correspondait à des
circonstances historiques aujourd’hui révolues ?
C’est à ces questions que répondent
en détail les différents chapitres de cette brochure dont la première édition
date de la fin des années 1970. Depuis son écriture, nous pensons que
l’évolution de la situation mondiale a largement confirmé les réponses qu’elle
donne” ([1]).
Nous avons néanmoins jugé nécessaire, à l’occasion de cette nouvelle édition,
d’augmenter le contenu de la première édition par la publication des deux
textes suivants :
–
« L’internationalisme et la guerre : la vision de Lénine
contre la vision bourgeoise du trotskisme aujourd’hui ([2]) » ;
– « Le
prolétariat d’Europe occidentale au centre de la généralisation de la lutte de
la classe (critique de la théorie du “maillon le plus faible”) » ([3]).
Le premier texte est motivé par la
nécessité de dénoncer certaines méthodes du trotskisme en vue d’enrôler le
prolétariat dans la guerre impérialiste, comme ce fut le cas notamment en Irak.
Pour fonder une telle politique, il n’hésite pas à invoquer les positions
défendues par Lénine au début du XXe
siècle sur la question nationale mais qui étaient déjà considérées alors comme
erronées par d’autres militants du mouvement ouvrier. Cependant, même si Lénine
pouvait se tromper sur cette question, il n’en dénonçait pas moins férocement
les prétextes invoquant “l’indépendance nationale” de tel ou tel pays ou
nationalité employés par les courants social-chauvins pour justifier leur
soutien à la guerre impérialiste. Comme ce texte le démontre, les arguments du
trotskisme rejoignent dans le fond ceux des social-chauvins de la Première Guerre
mondiale qui appelaient à faire une différence fondamentale entre deux formes
de capitalisme et à soutenir l’une d’entre elles au nom du “moindre mal”.
Le second texte se justifie par la
nécessité de pallier une insuffisance de la première édition de notre brochure
sur une question particulière. En effet, bien que sur le fond le contenu de la première
édition demeure parfaitement valide, elle laisse néanmoins la porte ouverte à
l’idée fausse que la future révolution prolétarienne pourrait surgir en premier
lieu dans un pays n’appartenant pas à l’ensemble des pays les plus industrialisés,
ouvrant ainsi une période de guerre civile mondiale entre le prolétariat et la bourgeoisie. Nous
avons depuis lors précisé cet aspect en montrant que, même si évidemment la
révolution sera mondiale et concernera tous les pays, seule la lutte du
prolétariat le plus concentré et expérimenté, au cœur du capitalisme, face aux
fractions les plus expérimentées de la bourgeoisie mondiale, était à même de
donner le signal de l’embrasement révolutionnaire mondial. Cela ne veut pas
dire que la lutte de classe, ou l’activité des révolutionnaires, n’a pas de
sens dans les autres régions du monde, puisque la classe ouvrière est une seule
classe à l’échelle mondiale et que la lutte de classe existe partout où se font
face prolétaires et capital. Cela ne nie pas non plus, tout au contraire, que
les enseignements et différentes manifestations de cette lutte sont valables
pour toute la classe, quel que soit le lieu où elles prennent place et que
l’expérience des luttes dans les pays de la périphérie influencera aussi la
lutte des pays centraux. Ce n’est donc nullement par « eurocentrisme »
et encore moins par mépris des secteurs périphériques du prolétariat que nous
avons rédigé ce document, mais pour insister sur la responsabilité particulière
et immense qui pèse sur les épaules du prolétariat des pays centraux,
responsabilité qu’il devra assumer pour que la révolution communiste soit
possible.
(mars 2005)
INTRODUCTION
“
Ce n’est pas seulement
dans leurs réponses, mais bien déjà dans les questions elles-mêmes qu’il y
avait “une mystification.”
(Marx-Engels,
l’Idéologie allemande)
S’il peut se poser,
d’un point de vue communiste, une question sur les luttes de “libération
nationale”, c’est bien : “Pourquoi et dans quelles circonstances le
prolétariat a t’il pu les appuyer ?”
Et certainement pas : “Pourquoi le
prolétariat ne doit-il pas y participer ?”
En effet, l’internationalisme
constitue, de façon indiscutable, une des pierres angulaires du communisme.
Depuis 1848, il a été bien établi dans le mouvement ouvrier que “les
prolétaires n’ont pas de patrie” et les derniers mots de ce même manifeste
“Prolétaires de tous les pays, unissez-vous” ont constitué un véritable cri de
guerre repris par les différentes générations ouvrières dans leurs combats
successifs. Quant à elle, la nation constitue par excellence le cadre dans
lequel se développe la société capitaliste, à tel point que la lutte
révolutionnaire de la bourgeoisie contre la féodalité s’est souvent confondue
avec une lutte nationale. Mais si le capitalisme a trouvé dans la nation le
cadre le plus approprié à son développement, le communisme ne peut s’instaurer
qu’à l’échelle mondiale : la révolution prolétarienne
détruira les nations. C’est pour cela que tout soutien du prolétariat à une
lutte nationale apparaît d’emblée comme une sorte d’anomalie et n’a eu de sens
que dans des circonstances très particulières du mouvement ouvrier, lorsqu’il y
avait encore des révolutions bourgeoises et que la révolution communiste
n’était pas encore à l’ordre du jour.
Le fait qu’aujourd’hui les révolutionnaires
soient obligés, de façon constante et répétée, de répondre non pas à la
première question mais à la seconde, illustre bien de quelle façon étouffante
pèsent encore les mystifications entretenues par la terrible contre-révolution
d’un demi-siècle d’où la classe ouvrière sort à peine.
Au tournant du siècle, la “question
nationale” avait donné lieu, au sein de la Deuxième Internationale,
à des débats très suivis entre les révolutionnaires. Certains, comme Rosa
Luxembourg et l’ensemble du parti social-démocrate de Pologne, étaient
résolument opposés au soutien par le prolétariat de ces luttes qu’ils
considéraient comme des entraves à sa prise de conscience et comme des moments
d’un conflit inter-impérialiste ou de sa préparation. D’autres, comme Lénine et
la majorité des bolcheviks, étaient favorables au “droit des nations à disposer
d’elles-mêmes”, et prônaient un soutien prolétarien à certaines luttes nationales
dans lesquelles ils voyaient un moyen d’affaiblir les régimes les plus
réactionnaires comme la Russie et plus généralement d’affaiblir les métropoles
impérialistes. C’est d’ailleurs la divergence sur la question nationale qui a
fait échouer les différentes tentatives d’intégration de la ‘SDKPil’ polonaise dans le
POSDR russe. Mais, quelles que fussent les positions des révolutionnaires, tous
admettaient que le soutien des luttes nationales n’allait “pas de soi” pour le
prolétariat dans la mesure où la nation est par excellence un cadre bourgeois
que le prolétariat devra détruire.
Ainsi, Lénine, derrière lequel
s’abritent aujourd’hui les tenants des luttes de “libération nationale”, écrivait-il
en 1903 (Iskra n° 44) :
“La social-démocratie, en tant que
parti du prolétariat, se donne pour tâche positive et principale de coopérer à
la libre disposition non pas des peuples et des nations, mais du prolétariat de
chaque nationalité. Nous devons toujours et inconditionnellement tendre à
l’union la plus étroite du prolétariat de toutes les nationalités, et
c’est seulement dans des cas particuliers, exceptionnels, que nous
pouvons exposer et soutenir activement des revendications tendant à la création
d’un nouvel État de classe ou au remplacement de l’unité politique totale de
l’État par une union fédérale plus lâche...”.
Mais il est arrivé à Lénine ce qui
arrive en général aux grands révolutionnaires après leur mort : la bourgeoisie
s’empresse d’utiliser leurs erreurs pour tenter d’émousser le tranchant de leur
pensée et de la réduire à un nouveau catéchisme fait pour endormir et mystifier
les masses travailleuses.
Ainsi,
pour justifier son évolution réformiste, la social-démocratie allemande
avait-elle systématiquement monté en épingle les quelques passages de l’œuvre
de Marx et Engels où ceux-ci évoquaient, à tort, la possibilité d’un passage
pacifique et parlementaire au socialisme, alors qu’elle ignorait complètement
l’ensemble des textes qui insistent sur la nécessité de la destruction de
l’État bourgeois. De la même façon, pour “couvrir” leurs politiques
nationalistes et de participation aux guerres impérialistes, les “léninistes”
(staliniens, maoïstes et trotskistes) ont-ils “oublié” les textes remarquables
de Lénine contre ces guerres, contre la “défense nationale” et en faveur de
l’internationalisme pour ne parler que de son soutien du “droit des peuples à
disposer d’eux-mêmes” et en faire un vulgaire apôtre de la nation. Le stalinien
Ho-Chi-Minh n’a-t-il pas déclaré : “je suis devenu communiste le jour
où j’ai compris que Lénine était un grand patriote !”.
C’est
pour cela que l’activité des communistes à l’heure actuelle ne peut se
limiter à dénoncer les falsifications que la bourgeoisie de gauche ou
d’extrême-gauche a fait subir à la pensée des grands révolutionnaires du passé
mais passe également par une critique impitoyable de leurs erreurs à la lumière
de l’expérience accumulée depuis leur époque par le prolétariat. C’est le
double but qu’essaie de se fixer cette brochure en ce qui concerne la question
nationale :
1) Quelle est, face aux luttes
nationales, la position classique du marxisme que staliniens et trotskistes se
sont plus à falsifier,
2) Quelles
furent les erreurs commises sur cette question et quelle doit être la position
des communistes aujourd’hui ?
Un demi-siècle d’affrontements
inter-impérialistes ouverts ou par “peuples” interposés ont définitivement
donné tort à l’idée défendue par Lénine que “des guerres nationales ne sont
pas seulement probables mais inévitables à l’époque de l’impérialisme”
et “qu’une guerre nationale peut se transformer en guerre impérialiste et vice-versa”
(A propos de la Brochure de Junius). Il a par contre pleinement confirmé
1’analyse de Rosa Luxembourg suivant laquelle : “le monde étant partagé
entre une poignée de “grandes” puissances impérialistes... toute guerre,
serait-elle nationale au début, se transforme en guerre impérialiste
puisqu’elle heurte les intérêts d’une des puissances ou coalitions
impérialistes” (la Crise de la social-démocratie) ; et “à
l’époque de l’impérialisme déchaîné, il ne peut plus y avoir de guerre
nationale. Les intérêts nationaux ne sont qu’une mystification qui a pour but
de mettre les masses populaires laborieuses au service de leur en ennemi
mortel : l’impérialisme” (« Thèses sur les tâches de la
social-démocratie internationale »).
La
présente brochure donne une série d’exemples historiques venant illustrer la
validité de ces affirmations de Rosa Luxembourg mais on peut donner comme
exemple supplémentaire celui de l’Afrique d’aujourd’hui. Après avoir été
transformé “en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux
noires” (Marx, le Capital), ce continent est devenu ces dernières
années un véritable champ clos des affrontements entre puissances
impérialistes. Au nom de la défense des droits du peuple Sarahoui,
l’impérialisme russe essaie de bousculer, par Algérie interposée, les intérêts
impérialistes occidentaux solidement implantés sur toute la façade Nord-Atlantique.
Sur le côté Est, c’est le bloc américain, avec le relais des
pays arabes qu’il contrôle, qui essaie de malmener l’Éthiopie prorusse en
apportant son appui aux “peuples” érythréen et somalis. De l’autre côté de
l’équateur on assiste, à l’heure actuelle, à toute une offensive du camp
américain destinée à contraindre l’Afrique du Sud et la Rhodésie à prendre en
compte les “intérêts nationaux” des populations noires. Manifestations des
remords d’un bloc impérialiste qui a armé pendant des décennies les régimes
racistes de ces deux pays ? Tout simplement tentative de ce bloc de
contrôler les guérillas en activité dans cette région afin que les futurs
‘’États noirs” de ces pays ne basculent pas dans le camp russe comme ce fut le
cas pour le Mozambique et l’Angola. Ce dernier pays, quant à lui, a constitué
une illustration parfaite du caractère impérialiste de toute “lutte
nationale” : face à un colonialisme portugais en décomposition, les grands
blocs avaient chacun apporté un soutien “désintéressé” au peuple angolais sous
forme d’armements de différents mouvements de guérillas ennemis entre eux :
l’UNITA, le FNLA et le MPLA. Puis pour “prêter main forte” à leurs champions
respectifs en difficulté, ils ont fait intervenir directement leurs alliés plus
“sûrs” : Cuba pour le compte de l’URSS, l’Afrique du Sud pour le compte
des Etats-Unis.
Voilà
ce que sont aujourd’hui les “justes luttes d’émancipation nationale d’Afrique” :
comme partout ailleurs, des manœuvres sur le grand échiquier d’un affrontement
impérialiste planétaire où les “peuples” font office de simples pions. Cette
réalité, les courants bourgeois comme les staliniens, les maoïstes ou les
trotskistes ont déjà beaucoup de difficultés à la masquer. Leur thèse
classique suivant laquelle il y aurait un “camp impérialiste” et un camp
“anti-impérialiste” vole de plus en plus en éclats face au poignardage par
l’URSS ou la Chine de telle ou telle “lutte nationale” (Érythrée, Ogaden
aujourd’hui, Biafra ou Bengale il y a quelques années). Mais leur longue
pratique de faussaires avérés au service du capitalisme leur permet quand même
de retomber sur leurs pieds et de faire taire les objections qui pourraient
surgir parmi ceux qu’ils influencent : il suffit de dire qu’une lutte
nationale qui se heurte aux intérêts du “camp socialiste” cesse d’être juste
puisqu’elle “fait le jeu” de l’impérialisme. Par contre pour les courants qui
reconnaissent dans les pays dits “socialistes” des pays impérialistes comme les
autres, il est besoin de faire preuve de beaucoup d’acrobatie “dialectique”
pour continuer à voir dans ces luttes quelque chose de “national” ou de
“démocratique” et justifier leur soutien. Mais là où toute mesure est dépassée
c’est lorsque ces courants accusent les révolutionnaires de trahir
l’internationalisme prolétarien en ne soutenant pas les “luttes nationales”
dirigées contre l’impérialisme de leur propre pays. Pour le Parti communiste
international (qui publie Programme communiste et le Prolétaire)
par exemple, le CCI aurait fait preuve de “chauvinisme” en n’apportant pas son
appui à l’expédition dans leur province d’origine, le Shaba, d’anciens
gendarmes katangais contre le régime zaïrois de Mobutu. Parce que ce
dernier est une des pièces des impérialismes français, belge et américain dans
cette région, il aurait fallu, conformément à l’adage “les ennemis de mes
ennemis sont mes amis”, se faire le champion des anciens hommes de main de
“Monsieur tiroir-caisse”, Moïse Tchombé, pour être de véritables
“internationalistes” !
Pour “argumenter” leurs prises de
position, ces courants s’abritent derrière les mots d’ordre mis en avant par
les révolutionnaires pendant la Première Guerre mondiale :
– “défaitisme
révolutionnaire” ;
– “l’ennemi
principal est dans notre pays” ;
Mais ils poussent jusqu’à l’absurde
la signification de simples formules d’agitation dont certaines n’étaient pas
en elles-mêmes exemptes d’une certaine ambiguïté. C’est ainsi que Lénine
pouvait écrire : “Dans une guerre réactionnaire, la classe
révolutionnaire ne peut pas ne pas souhaiter la défaite de son gouvernement ;
elle ne peut manquer de voir le lien entre les échecs militaires de ce dernier
et les facilités qui en résultent pour le renverser” (« le Socialisme
et la guerre »).
I1 n’est évidemment ici question que
de “souhaiter” et non pas de “favoriser”. Et Lénine a pu faire preuve tout au
long de la guerre d’un internationalisme irréprochable en condamnant avec
autant de vigueur l’impérialisme allemand que l’impérialisme russe. Mais il est
également vrai que de telles formules peuvent prêter à une interprétation
abusive et conduire à des positions parfaitement erronées. D’une part, quel est
l’intérêt de déterminer ce qui est le plus “souhaitable” pour la classe
ouvrière d’un pays : ou bien, elle n’a aucun moyen d’agir dans le sens de
la réalisation de ce souhait et on reste alors dans le domaine des vœux pieux,
ce qui surprend de la part d’un révolutionnaire aussi réaliste que Lénine, ou
bien elle peut effectivement agir dans ce sens et il apparaît alors difficile
qu’elle puisse “souhaiter” sans essayer de “favoriser”. D’autre part, est-il
correct de “souhaiter” pour la classe ouvrière de son pays des conditions de
lutte plus favorables que pour celle des autres pays ? Un communiste doit avoir
en vue avant tout les intérêts globaux de la classe ouvrière mondiale. I1 se
peut que l’endroit où débutent les combats décisifs de celle-ci ne soit pas
indifférent quant aux résultats qu’il peut s’ensuivre pour ces intérêts. On
pourrait alors “souhaiter” des conditions plus favorables pour la lutte
prolétarienne dans tel ou tel pays plutôt que dans tel autre ; ce ne
serait pas forcément “son propre pays”, ce pourrait être aussi bien “l’ennemi
de son propre pays”. De fait le seul cas où il pourrait être utile de poser le
problème dans les mêmes termes que Lénine dans ce passage, c’est en réponse à
l’idée, colportée par des partis “ouvriers” passés au service de la
bourgeoisie, que la défaite d’un pays serait défavorable à la lutte de classe
des prolétaires de ce pays et que, par suite il ne faut pas l’affaiblir face à
ses ennemis en menant aujourd’hui des luttes afin de préserver les chances des
luttes de demain. C’est là un vieil argument de la casuistique bourgeoise
auquel les révolutionnaires ont depuis fort longtemps répondu en affirmant,
d’une façon presque tautologique, que les luttes se préparent en luttant
et que c’est dans les combats d’aujourd’hui que le prolétariat se renforce,
acquiert conscience et organisation en vue des affrontements décisifs de
demain. Mais pour dire ceci, il n’était pas nécessaire d’utiliser des termes
excessifs ou ambigus qui, s’ils ne remettaient pas en cause la parfaite
justesse des positions internationalistes de leur auteur, risquaient de
favoriser la confusion et les manœuvres de ses épigones. En fait, ces
formulations traduisaient une sorte de patriotisme à “rebours” dont sont
quelquefois victimes les révolutionnaires dans leur souci de prendre le
contre-pied des vociférations chauvines de la bourgeoisie de leur pays. Ainsi
Rosa Luxembourg pouvait-elle écrire dans la Crise de la social-démocratie :
“Le premier devoir (de la
fraction social-démocrate du Reichstag) envers la patrie..., c’était de
montrer au pays les véritables dessous de cette guerre impérialiste, de briser
le réseau des mensonges patriotiques et diplomatiques qui enveloppait cet
attentat contre la patrie..., afin d’opposer au programme impérialiste de la
guerre... le vieux programme vraiment national des patriotes et des démocrates
de 1848... : le mot d’ordre d’une grande république allemande une et
indivisible. Tel était le drapeau qu’il aurait fallu déployer devant le pays,
qui eût été véritablement national, véritablement émancipateur, qui aurait
convenu aux meilleures traditions de l’Allemagne et à la politique
internationale de la classe prolétarienne”... “Entre les intérêts de la
patrie et les intérêts de classe de l’Internationale prolétarienne, il existe,
pendant la guerre comme pendant la paix, une complète harmonie...”
Dans la Critique de la brochure de
Junius, Lénine avait parfaitement raison de relever que “la fausseté de
ses raisonnements saute aux yeux” et de dénoncer le fait qu’à “la classe
avancée, il propose de se tourner vers le passé et non vers l’avenir”. Mais
lui-même, l’année d’avant, n’avait pu éviter un tel type de piège quand il
écrivait :
“Nous somme pénétrés d’un
sentiment de fierté nationale parce que 1a nation grande-russienne a, elle
aussi, crée une classe révolutionnaire, elle a aussi prouvé qu’elle était
capable de donner à l’humanité de grands exemples de lutte pour la liberté et
pour le socialisme ... Ouvriers grand-russiens, pénétrés d’un sentiment
d’orgueil national nous voulons à tout prix une Grande Russie libre et
indépendante, démocratique, républicaine, établissant des relations avec ses
voisins sur le principe, humiliant pour une grande nation, du servage et
des privilèges. C’est pourquoi nous disons : on ne peut pas, au XXe
siècle en Europe, même en Europe extrême-orientale, “défendre la patrie”
autrement qu’en mettant en oeuvre tous les moyens révolutionnaires contre la
monarchie, les propriétaires et les capitalistes de sa patrie, c’est-à-dire,
contre les pires ennemis de notre patrie... Quant à nos socialistes chauvins, Plekhanov
et consorts, ils seront des traîtres non seulement à leur patrie, la Grande Russie libre
et démocratique, mais a la fraternité prolétarienne de tous les peuples de
Russie, c’est-à-dire de l’œuvre du socialisme” (« De l’orgueil
national des Grand-Russiens »).
De tels extraits démontrent que même
les plus grands révolutionnaires, les internationalistes les plus intransigeants
ont pu céder, à leur manière, à l’énorme pression nationaliste que faisait
peser la bourgeoisie pendant la guerre impérialiste. Aussi est-il nécessaire,
quand on veut s’inspirer de leur exemple et de leurs analyses, de critiquer
impitoyablement toutes les erreurs qu’ils ont pu commettre et toutes les
ambiguïtés que pouvaient recouvrir leurs mots d’ordre. Ainsi, plutôt que le mot
d’ordre de “défaitisme révolutionnaire”, est-il préférable d’utiliser celui que
Lénine fut le seul à mettre en avant dès 1914 : “Transformation de la
guerre impérialiste en guerre civile”. La véritable acception
internationaliste de “l’ennemi principal est dans notre pays” consiste dans le
fait que le prolétariat doit – partout dans le monde – engager le combat là où
il se trouve, contre sa propre bourgeoisie. Et la seule interprétation correcte
du “défaitisme révolutionnaire” n’est pas de “souhaiter” ou de “favoriser” la
défaite de celle-ci mais de lutter de manière résolue contre elle, même (et
surtout) si cela doit signifier sa défaite dans la guerre impérialiste.
Malgré certaines formulations
douteuses, c’est une politique fondamentalement juste qu’a menée Lénine pendant
la Première Guerre
mondiale. Par contre, ses épigones d’aujourd’hui utilisent ces mêmes formules
pour préconiser une politique parfaitement absurde. Ainsi, si on
les suivait dans leurs analyses, lors de la guerre “d’indépendance” du Biafra
appuyée par les Etats-Unis et la France contre le Nigeria appuyé par l’URSS et
la Grande-Bretagne, il aurait fallu :
– que les membres d’une organisation
révolutionnaire habitant en Angleterre soutiennent le Biafra,
– que les membres de
la même organisation habitant en France soutiennent le Nigeria.
De même, lors de l’intervention des
gendarmes Katangais nu Shaba, il aurait fallu :
– que les sections
belge et française d’une organisation communiste soutiennent les anciens gardes
du corps de Tchombé,
– que les éventuels
militants communistes existant en Russie “appuient” le Zaïre de Mobutu puisque
de toute évidence l’expédition des Katangais,
destinée à “libérer le Shaba”, était téléguidée par l’impérialisme russe par
Angola interposée.
Voilà les remarquables tactiques
qu’on nous préconise quand on oublie que lutter d’un point de vue de classe
contre sa bourgeoisie n’a jamais signifié soutenir la bourgeoisie qui lui est
ennemie, que fraterniser avec les troupes de la nation “ennemie” ne signifie
pas s’enrôler dans l’armée de cette nation, que dénoncer d’abord
l’impérialisme et les préjugés chauvins des ouvriers de son propre pays ne
signifie pas soutenir l’impérialisme d’un autre pays ou flatter le chauvinisme
de “ses ouvriers”. En fin de compte, avec de telles politiques bruyamment
“radicales”, les donneurs de leçons “internationalistes” ne font qu’apporter un
peu plus d’eau au moulin de toutes les mystifications nationalistes. De plus,
leur démarche à l’égard des “peuples en lutte” est foncièrement raciste :
ce qu’ils refusent absolument pour les prolétaires européens – une exploitation
accrue, un embrigadement encore plus grand par le capitalisme d’État, les camps
de concentration ou de travail forcé est assez bon, pour le moment, pour ces
“peuples de couleur” ou “olivâtres”.
L’internationalisme ne
peut signifier que lutte intransigeante contre tout “mouvement national”
qui n’est aujourd’hui jamais autre chose qu’un moment d’un conflit
inter-impérialiste, et contre tous ceux qui s’en font les apologistes. Comme le
disait Lénine lui-même (« Le socialisme et la guerre ») :
“INVOQUER AUJOURD’HUI L’ATTITUDE
DE MARX A L’ÉGARD DES GUERRES DE L’ÉPOQUE DE LA BOURGEOISIE PROGRESSIVE
ET OUBLIER LES PAROLES DE MARX : “LES OUVRIERS N’ONT
PAS DE PATRIE”, PAROLES QUI SE RAPPORTENT JUSTEMENT À L’ÉPOQUE DE LA BOURGEOISIE
RÉACTIONNAIRE QUI A FAIT SON TEMPS, À L’ÉPOQUE DE LA RÉVOLUTION SOCIALISTE,
C’EST DÉFORMER CYNIQUEMENT LA
PENSÉE DE MARX ET SUBSTITUER AU POINT DE VUE SOCIALISTE LE
POINT DE VUE BOURGEOIS”.
Novembre 1977
“Le capitalisme n’apportera pas de solution aux problèmes du
tiers-monde. Cinquante ans de libérations nationales n’ont apporté ni un
développement véritable, ni, encore moins, le socialisme. A leur place, ce sont
des États artificiels qui ont surgi avec des régimes aussi dictatoriaux que dépendants
des puissances dominantes. Ce sont les massacres comme ceux du Biafra, du
Bengale, du Vietnam qui se sont multipliés.
Les luttes de libération nationale sont de cette façon
devenues plus que jamais uniquement un moyen pour recruter les paysans et
prolétaires du tiers-monde comme chair à canon des boucheries
inter-impérialistes”.
(Extraits de la Plate-forme de Révolution internationale, décembre 1972)
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