Introduction

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Introduction

L’effondrement du bloc russe et de l’URSS à la fin des années 1980 a favorisé l’éclosion de tout une série de nouvelles nations dans les régions de l’ancien bloc de l’Est (ce sont en fait quinze États indépendants qui ont fait leur entrée sur la scène mondiale en lieu et place de l’URSS : l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, l’Estonie, la Géorgie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Lettonie, la Lituanie, la Moldavie, l’Ouzbékistan, la Russie, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ukraine). De même, à la faveur du nouveau désordre mondial issu de la disparition des deux blocs impérialistes qui se partageaient le monde, un État d’Europe occidentale, la Yougoslavie, s’est disloqué en cinq nouveaux États (la Slovénie, la Croatie, la Serbie, la Bosnie et la Macédoine). Illustration caricaturale du même phénomène mondial, dans certains pays, d’Afrique en particulier (comme au Congo ou en Côte-d’Ivoire), le gouvernement central est incapable d’empêcher des fractions rivales de la bourgeoise de proclamer par les armes l’indépendance de leur territoire.

Loin de constituer un facteur de progrès dans la vie de la société, il est apparu rapidement que ces nations nouvellement créées, dont l’existence résulte du chaos mondial, ne font à leur tour qu’accentuer ce dernier et ne survivent que dans un profond désordre intérieur :

Les guerres tribales, ethniques, deviennent une cause majeure de mortalité sur le continent africain déjà décimé par la famine et les maladies :

   l’éclatement de la Yougoslavie s’est accompagné, pour la première fois depuis le second conflit mondial, du retour de la guerre en Europe, à deux reprises au cours des années 1990 ;

   il n’existe pas la moindre perspective de développement, ni même d’un minimum de stabilité, pour les quinze États nationaux qui ont émergé des ruines de l’URSS et qui constituent eux-mêmes, à l’exception évidemment de l’immense Russie, des objets de convoitise de la part des grandes puissances ;

   la Fédération de Russie (qui s’est trouvé ramenée en deçà des frontières de la Russie du début du XXe siècle), englobant 106 territoires “autonomes” qui constituent un puzzle de races, de religions, de langues et de particularismes de tous types, est à son tour menacée par les forces centrifuges qui ont déjà réduit en miettes l’ancien Empire russe, comme l’illustre la guerre de Tchétchénie qui perdure depuis quasiment une décennie.

L’effondrement du bloc de l’Est et la dissolution de celui de l’Ouest n’ont fait qu’aggraver la violence et la fréquence des guerres. Avant ce bouleversement majeur, la cause fondamentale des guerres était l’antagonisme entre les deux grands blocs impérialistes rivaux qui veillaient à les maintenir dans un cadre conforme à leurs intérêts. Depuis la disparition de ces derniers, cette forme de « régulation » des conflits armés a elle-même disparu. Désormais, ces guerres peuvent être suscitées par des puissances d’importance moindre, voire par des cliques qui, à la faveur du chaos généralisé, essaient de tirer leur épingle du jeu. Cela n’empêche cependant pas les grandes puissances de se mêler de ces conflits, voire d’y jouer les « boutefeu », quand elles ne prennent pas elles-mêmes la responsabilité d’ouvrir de nouveaux fronts militaires. Hier, c’était au nom du combat « contre le totalitarisme » ou « contre l’impérialisme » que les pays de chaque bloc appelaient les exploités à se faire tuer au service de leurs exploiteurs. Aujourd’hui, c’est au nom de la « lutte contre le terrorisme » ou contre l’arrogance de la « toute puissance américaine », pour la « défense des droits de l’homme » ou de « l’indépendance nationale » que sont déchaînés les massacres.

Si la forme sous laquelle se manifestent les guerres depuis 1989 s’est modifiée, si les campagnes de propagande qui les accompagnent et les justifient ont évolué, leur nature impérialiste reste identique. Elles étaient et demeurent l’expression de la fuite en avant du capitalisme en crise, face aux contradictions économiques qui l’assaillent et qu’il ne peut surmonter.

Pour sa part, le prolétariat mondial, au même titre que tous les exploités et les populations les plus démunies, se trouve divisé au sein de différents camps bourgeois et constitue la première victime des confrontations impérialistes dans l’issue desquelles il n’a pourtant strictement aucun intérêt à défendre. C’est pourquoi cette situation du capitalisme agonisant vient dramatiquement illustrer la validité et l’actualité de l’affirmation du Manifeste communiste de 1848, “Les prolétaires n’ont pas de patrie”, de même que celle du mot d’ordre par lequel il se concluait (et qui concluait aussi l’Adresse inaugurale de l’Association internationale des travailleurs – AIT, Première Internationale, en 1864), “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous”. En effet la seule attitude conforme aux intérêts de la classe ouvrière est celle d’un internationalisme sans faille (qui a constitué un principe fondamental du mouvement ouvrier depuis ses origines), rejetant tout soutien à une fraction nationale ou ethnique de la bourgeoisie, quelle qu’elle soit.

Or, à côté des discours des secteurs de la bourgeoisie directement intéressés à enrôler le prolétariat et les exploités dans de telles guerres, on entend souvent des organisations qui se réclament du combat de la classe ouvrière, voire de la « révolution communiste », tels notamment les trotskistes, appeler les prolétaires à rallier telle ou telle fraction bourgeoise, jugée plus progressiste, non impérialiste, etc., dans sa guerre contre telle autre. Suivant ces organisations, c’est justement une telle politique de soutien à certaines fractions de la bourgeoisie qu’auraient mis en œuvre les bolcheviks lors de la première vague révolutionnaire mondiale et qui aurait contribué au développement de la révolution dans l’ancien Empire russe. De même, pour ces organisations, c’est en fait chez Marx lui-même qu’il faut rechercher l’origine d’une telle orientation politique comme le prouverait le soutien qu’il avait apporté à son époque à certaines luttes de libération nationale, comme celles de la Pologne ou de l’Irlande.

La classe ouvrière est donc confrontée à toute une série de questions cruciales :

   La réalisation du programme du prolétariat, c’est-à-dire la révolution mondiale, l’abolition des nations et des frontières, est-elle compatible, d’une certaine façon, avec la participation à de telles guerres nationales, voire ethniques ?

   Quelle était la véritable position des bolcheviks, quels étaient leurs arguments, lorsqu’ils estimaient que le prolétariat devait soutenir certaines luttes de libération nationale ? Peut-on considérer que ceux qui aujourd’hui se réclament de cette position sont fidèles à la démarche véritable des bolcheviks ?

   En impulsant l’indépendance des pays que l’empire tsariste avait maintenus sous sa domination (pays baltes, Finlande, Pologne, Ukraine, etc.), les bolcheviks ont-ils participé de renforcer ou d’affaiblir le développement de la révolution mondiale ? En d’autres termes, la conception de la question nationale par les bolcheviks était-elle juste ou comportait-elle de sérieuses faiblesses ?

   Qu’en est-il de la position de Marx lui-même concernant la question nationale ? Est-il légitime de s’en réclamer pour soutenir certaines guerres dans la période présente ? Ou bien faut-il considérer que le soutien par Marx et par le mouvement ouvrier de son époque à certaines luttes d’indépendance nationale correspondait à des circonstances historiques aujourd’hui révolues ?

C’est à ces questions que répondent en détail les différents chapitres de cette brochure dont la première édition date de la fin des années 1970. Depuis son écriture, nous pensons que l’évolution de la situation mondiale a largement confirmé les réponses qu’elle donne” ([1]). Nous avons néanmoins jugé nécessaire, à l’occasion de cette nouvelle édition, d’augmenter le contenu de la première édition par la publication des deux textes suivants :

   « L’internationalisme et la guerre : la vision de Lénine contre la vision bourgeoise du trotskisme aujourd’hui ([2]) » ;

   « Le prolétariat d’Europe occidentale au centre de la généralisation de la lutte de la classe (critique de la théorie du “maillon le plus faible”) » ([3]).

Le premier texte est motivé par la nécessité de dénoncer certaines méthodes du trotskisme en vue d’enrôler le prolétariat dans la guerre impérialiste, comme ce fut le cas notamment en Irak. Pour fonder une telle politique, il n’hésite pas à invoquer les positions défendues par Lénine au début du XXe siècle sur la question nationale mais qui étaient déjà considérées alors comme erronées par d’autres militants du mouvement ouvrier. Cependant, même si Lénine pouvait se tromper sur cette question, il n’en dénonçait pas moins férocement les prétextes invoquant “l’indépendance nationale” de tel ou tel pays ou nationalité employés par les courants social-chauvins pour justifier leur soutien à la guerre impérialiste. Comme ce texte le démontre, les arguments du trotskisme rejoignent dans le fond ceux des social-chauvins de la Première Guerre mondiale qui appelaient à faire une différence fondamentale entre deux formes de capitalisme et à soutenir l’une d’entre elles au nom du “moindre mal”.

Le second texte se justifie par la nécessité de pallier une insuffisance de la première édition de notre brochure sur une question particulière. En effet, bien que sur le fond le contenu de la première édition demeure parfaitement valide, elle laisse néanmoins la porte ouverte à l’idée fausse que la future révolution prolétarienne pourrait surgir en premier lieu dans un pays n’appartenant pas à l’ensemble des pays les plus industrialisés, ouvrant ainsi une période de guerre civile mondiale entre le prolétariat et la bourgeoisie. Nous avons depuis lors précisé cet aspect en montrant que, même si évidemment la révolution sera mondiale et concernera tous les pays, seule la lutte du prolétariat le plus concentré et expérimenté, au cœur du capitalisme, face aux fractions les plus expérimentées de la bourgeoisie mondiale, était à même de donner le signal de l’embrasement révolutionnaire mondial. Cela ne veut pas dire que la lutte de classe, ou l’activité des révolutionnaires, n’a pas de sens dans les autres régions du monde, puisque la classe ouvrière est une seule classe à l’échelle mondiale et que la lutte de classe existe partout où se font face prolétaires et capital. Cela ne nie pas non plus, tout au contraire, que les enseignements et différentes manifestations de cette lutte sont valables pour toute la classe, quel que soit le lieu où elles prennent place et que l’expérience des luttes dans les pays de la périphérie influencera aussi la lutte des pays centraux. Ce n’est donc nullement par « eurocentrisme » et encore moins par mépris des secteurs périphériques du prolétariat que nous avons rédigé ce document, mais pour insister sur la responsabilité particulière et immense qui pèse sur les épaules du prolétariat des pays centraux, responsabilité qu’il devra assumer pour que la révolution communiste soit possible.

(mars 2005)

 

INTRODUCTION Ce n’est pas seulement dans leurs réponses, mais bien déjà dans les questions elles-mêmes qu’il y avait “une mystification.

(Marx-Engels, l’Idéologie allemande)

S’il peut se poser, d’un point de vue communiste, une question sur les luttes de “libération nationale”, c’est bien : “Pourquoi et dans quelles circonstances le prolétariat a t’il pu les appuyer ?”

Et certainement pas : “Pourquoi le prolétariat ne doit-il pas y participer ?”

En effet, l’internationalisme constitue, de façon indiscutable, une des pierres angulaires du communisme. Depuis 1848, il a été bien établi dans le mouvement ouvrier que “les prolétaires n’ont pas de patrie” et les derniers mots de ce même manifeste “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous” ont constitué un véritable cri de guerre repris par les différentes générations ouvrières dans leurs combats successifs. Quant à elle, la nation constitue par excellence le cadre dans lequel se développe la société capitaliste, à tel point que la lutte révolutionnaire de la bourgeoisie contre la féodalité s’est souvent confondue avec une lutte nationale. Mais si le capitalisme a trouvé dans la nation le cadre le plus approprié à son développement, le communisme ne peut s’instaurer qu’à l’échelle mondiale : la révolution prolétarienne détruira les nations. C’est pour cela que tout soutien du prolétariat à une lutte nationale apparaît d’emblée comme une sorte d’anomalie et n’a eu de sens que dans des circonstances très particulières du mouvement ouvrier, lorsqu’il y avait encore des révolutions bourgeoises et que la révolution communiste n’était pas encore à l’ordre du jour.

Le fait qu’aujourd’hui les révolutionnaires soient obligés, de façon constante et répétée, de répondre non pas à la première question mais à la seconde, illustre bien de quelle façon étouffante pèsent encore les mystifications entretenues par la terrible contre-révolution d’un demi-siècle d’où la classe ouvrière sort à peine.

Au tournant du siècle, la “question nationale” avait donné lieu, au sein de la Deuxième Internationale, à des débats très suivis entre les révolutionnaires. Certains, comme Rosa Luxembourg et l’ensemble du parti social-démocrate de Pologne, étaient résolument opposés au soutien par le prolétariat de ces luttes qu’ils considéraient comme des entraves à sa prise de conscience et comme des moments d’un conflit inter-impérialiste ou de sa préparation. D’autres, comme Lénine et la majorité des bolcheviks, étaient favorables au “droit des nations à disposer d’elles-mêmes”, et prônaient un soutien prolétarien à certaines luttes nationales dans lesquelles ils voyaient un moyen d’affaiblir les régimes les plus réactionnaires comme la Russie et plus généralement d’affaiblir les métropoles impérialistes. C’est d’ailleurs la divergence sur la question nationale qui a fait échouer les différentes tentatives d’intégration de la ‘SDKPil’ polonaise dans le POSDR russe. Mais, quelles que fussent les positions des révolutionnaires, tous admettaient que le soutien des luttes nationales n’allait “pas de soi” pour le prolétariat dans la mesure où la nation est par excellence un cadre bourgeois que le prolétariat devra détruire.

Ainsi, Lénine, derrière lequel s’abritent aujourd’hui les tenants des luttes de “libération nationale”, écrivait-il en 1903 (Iskra n° 44) :

La social-démocratie, en tant que parti du prolétariat, se donne pour tâche positive et principale de coopérer à la libre disposition non pas des peuples et des nations, mais du prolétariat de chaque nationalité. Nous devons toujours et inconditionnellement tendre à l’union la plus étroite du prolétariat de toutes les nationalités, et c’est seulement dans des cas particuliers, exceptionnels, que nous pouvons exposer et soutenir activement des revendications tendant à la création d’un nouvel État de classe ou au remplacement de l’unité politique totale de l’État par une union fédérale plus lâche...”.

Mais il est arrivé à Lénine ce qui arrive en général aux grands révolutionnaires après leur mort : la bourgeoisie s’empresse d’utiliser leurs erreurs pour tenter d’émousser le tranchant de leur pensée et de la réduire à un nouveau catéchisme fait pour endormir et mystifier les masses travailleuses.

Ainsi, pour justifier son évolution réformiste, la social-démocratie allemande avait-elle systématiquement monté en épingle les quelques passages de l’œuvre de Marx et Engels où ceux-ci évoquaient, à tort, la possibilité d’un passage pacifique et parlementaire au socialisme, alors qu’elle ignorait complètement l’ensemble des textes qui insistent sur la nécessité de la destruction de l’État bourgeois. De la même façon, pour “couvrir” leurs politiques nationalistes et de participation aux guerres impérialistes, les “léninistes” (staliniens, maoïstes et trotskistes) ont-ils “oublié” les textes remarquables de Lénine contre ces guerres, contre la “défense nationale” et en faveur de l’internationalisme pour ne parler que de son soutien du “droit des peuples à disposer d’eux-mêmes” et en faire un vulgaire apôtre de la nation. Le stalinien Ho-Chi-Minh n’a-t-il pas déclaré : “je suis devenu communiste le jour où j’ai compris que Lénine était un grand patriote !”.

C’est pour cela que l’activité des communistes à l’heure actuelle ne peut se limiter à dénoncer les falsifications que la bourgeoisie de gauche ou d’extrême-gauche a fait subir à la pensée des grands révolutionnaires du passé mais passe également par une critique impitoyable de leurs erreurs à la lumière de l’expérience accumulée depuis leur époque par le prolétariat. C’est le double but qu’essaie de se fixer cette brochure en ce qui concerne la question nationale :

1) Quelle est, face aux luttes nationales, la position classique du marxisme que staliniens et trotskistes se sont plus à falsifier,

2) Quelles furent les erreurs commises sur cette question et quelle doit être la position des communistes aujourd’hui ?

Un demi-siècle d’affrontements inter-impérialistes ouverts ou par “peuples” interposés ont définitivement donné tort à l’idée défendue par Lénine que “des guerres nationales ne sont pas seulement probables mais inévitables à l’époque de l’impérialisme” et “qu’une guerre nationale peut se transformer en guerre impérialiste et vice-versa” (A propos de la Brochure de Junius). Il a par contre pleinement confirmé 1’analyse de Rosa Luxembourg suivant laquelle : “le monde étant partagé entre une poignée de “grandes” puissances impérialistes... toute guerre, serait-elle nationale au début, se transforme en guerre impérialiste puisqu’elle heurte les intérêts d’une des puissances ou coalitions impérialistes” (la Crise de la social-démocratie) ; et “à l’époque de l’impérialisme déchaîné, il ne peut plus y avoir de guerre nationale. Les intérêts nationaux ne sont qu’une mystification qui a pour but de mettre les masses populaires laborieuses au service de leur en ennemi mortel : l’impérialisme” (« Thèses sur les tâches de la social-démocratie internationale »).

La présente brochure donne une série d’exemples historiques venant illustrer la validité de ces affirmations de Rosa Luxembourg mais on peut donner comme exemple supplémentaire celui de l’Afrique d’aujourd’hui. Après avoir été transformé “en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires” (Marx, le Capital), ce continent est devenu ces dernières années un véritable champ clos des affrontements entre puissances impérialistes. Au nom de la défense des droits du peuple Sarahoui, l’impérialisme russe essaie de bousculer, par Algérie interposée, les intérêts impérialistes occidentaux solidement implantés sur toute la façade Nord-Atlantique. Sur le côté Est, c’est le bloc américain, avec le relais des pays arabes qu’il contrôle, qui essaie de malmener l’Éthiopie prorusse en apportant son appui aux “peuples” érythréen et somalis. De l’autre côté de l’équateur on assiste, à l’heure actuelle, à toute une offensive du camp américain destinée à contraindre l’Afrique du Sud et la Rhodésie à prendre en compte les “intérêts nationaux” des populations noires. Manifestations des remords d’un bloc impérialiste qui a armé pendant des décennies les régimes racistes de ces deux pays ? Tout simplement tentative de ce bloc de contrôler les guérillas en activité dans cette région afin que les futurs ‘’États noirs” de ces pays ne basculent pas dans le camp russe comme ce fut le cas pour le Mozambique et l’Angola. Ce dernier pays, quant à lui, a constitué une illustration parfaite du caractère impérialiste de toute “lutte nationale” : face à un colonialisme portugais en décomposition, les grands blocs avaient chacun apporté un soutien “désintéressé” au peuple angolais sous forme d’armements de différents mouvements de guérillas ennemis entre eux : l’UNITA, le FNLA et le MPLA. Puis pour “prêter main forte” à leurs champions respectifs en difficulté, ils ont fait intervenir directement leurs alliés plus “sûrs” : Cuba pour le compte de l’URSS, l’Afrique du Sud pour le compte des Etats-Unis.

Voilà ce que sont aujourd’hui les “justes luttes d’émancipation nationale d’Afrique” : comme partout ailleurs, des manœuvres sur le grand échiquier d’un affrontement impérialiste planétaire où les “peuples” font office de simples pions. Cette réalité, les courants bourgeois comme les staliniens, les maoïstes ou les trotskistes ont déjà beaucoup de difficultés à la masquer. Leur thèse classique suivant laquelle il y aurait un “camp impérialiste” et un camp “anti-impérialiste” vole de plus en plus en éclats face au poignardage par l’URSS ou la Chine de telle ou telle “lutte nationale” (Érythrée, Ogaden aujourd’hui, Biafra ou Bengale il y a quelques années). Mais leur longue pratique de faussaires avérés au service du capitalisme leur permet quand même de retomber sur leurs pieds et de faire taire les objections qui pourraient surgir parmi ceux qu’ils influencent : il suffit de dire qu’une lutte nationale qui se heurte aux intérêts du “camp socialiste” cesse d’être juste puisqu’elle “fait le jeu” de l’impérialisme. Par contre pour les courants qui reconnaissent dans les pays dits “socialistes” des pays impérialistes comme les autres, il est besoin de faire preuve de beaucoup d’acrobatie “dialectique” pour continuer à voir dans ces luttes quelque chose de “national” ou de “démocratique” et justifier leur soutien. Mais là où toute mesure est dépassée c’est lorsque ces courants accusent les révolutionnaires de trahir l’internationalisme prolétarien en ne soutenant pas les “luttes nationales” dirigées contre l’impérialisme de leur propre pays. Pour le Parti communiste international (qui publie Programme communiste et le Prolétaire) par exemple, le CCI aurait fait preuve de “chauvinisme” en n’apportant pas son appui à l’expédition dans leur province d’origine, le Shaba, d’anciens gendarmes katangais contre le régime zaïrois de Mobutu. Parce que ce dernier est une des pièces des impérialismes français, belge et américain dans cette région, il aurait fallu, conformément à l’adage “les ennemis de mes ennemis sont mes amis”, se faire le champion des anciens hommes de main de “Monsieur tiroir-caisse”, Moïse Tchombé, pour être de véritables “internationalistes” !

Pour “argumenter” leurs prises de position, ces courants s’abritent derrière les mots d’ordre mis en avant par les révolutionnaires pendant la Première Guerre mondiale :

   “défaitisme révolutionnaire” ;

   “l’ennemi principal est dans notre pays” ;

Mais ils poussent jusqu’à l’absurde la signification de simples formules d’agitation dont certaines n’étaient pas en elles-mêmes exemptes d’une certaine ambiguïté. C’est ainsi que Lénine pouvait écrire : “Dans une guerre réactionnaire, la classe révolutionnaire ne peut pas ne pas souhaiter la défaite de son gouvernement ; elle ne peut manquer de voir le lien entre les échecs militaires de ce dernier et les facilités qui en résultent pour le renverser” (« le Socialisme et la guerre »).

I1 n’est évidemment ici question que de “souhaiter” et non pas de “favoriser”. Et Lénine a pu faire preuve tout au long de la guerre d’un internationalisme irréprocha­ble en condamnant avec autant de vigueur l’impérialisme allemand que l’impérialisme russe. Mais il est également vrai que de telles formules peuvent prêter à une interprétation abusive et conduire à des positions parfaitement erronées. D’une part, quel est l’intérêt de déterminer ce qui est le plus “souhaitable” pour la classe ouvrière d’un pays : ou bien, elle n’a aucun moyen d’agir dans le sens de la réalisation de ce souhait et on reste alors dans le domaine des vœux pieux, ce qui surprend de la part d’un révolutionnaire aussi réaliste que Lénine, ou bien elle peut effectivement agir dans ce sens et il apparaît alors difficile qu’elle puisse “souhaiter” sans essayer de “favoriser”. D’autre part, est-il correct de “souhaiter” pour la classe ouvrière de son pays des conditions de lutte plus favorables que pour celle des autres pays ? Un communiste doit avoir en vue avant tout les intérêts globaux de la classe ouvrière mondiale. I1 se peut que l’endroit où débutent les combats décisifs de celle-ci ne soit pas indifférent quant aux résultats qu’il peut s’ensuivre pour ces intérêts. On pourrait alors “souhaiter” des conditions plus favorables pour la lutte prolétarienne dans tel ou tel pays plutôt que dans tel autre ; ce ne serait pas forcément “son propre pays”, ce pourrait être aussi bien “l’ennemi de son propre pays”. De fait le seul cas où il pourrait être utile de poser le problème dans les mêmes termes que Lénine dans ce passage, c’est en réponse à l’idée, colportée par des partis “ouvriers” passés au service de la bourgeoisie, que la défaite d’un pays serait défavorable à la lutte de classe des prolétaires de ce pays et que, par suite il ne faut pas l’affaiblir face à ses ennemis en menant aujourd’hui des luttes afin de préserver les chances des luttes de demain. C’est là un vieil argument de la casuistique bourgeoise auquel les révolutionnaires ont depuis fort longtemps répondu en affirmant, d’une façon presque tautologique, que les luttes se préparent en luttant et que c’est dans les combats d’aujourd’hui que le prolétariat se renforce, acquiert conscience et organisation en vue des affrontements décisifs de demain. Mais pour dire ceci, il n’était pas nécessaire d’utiliser des termes excessifs ou ambigus qui, s’ils ne remettaient pas en cause la parfaite justesse des positions internationalistes de leur auteur, risquaient de favoriser la confusion et les manœuvres de ses épigones. En fait, ces formulations traduisaient une sorte de patriotisme à “rebours” dont sont quelquefois victimes les révolutionnaires dans leur souci de prendre le contre-pied des vociférations chauvines de la bourgeoisie de leur pays. Ainsi Rosa Luxembourg pouvait-elle écrire dans la Crise de la social-démocratie :

Le premier devoir (de la fraction social-démocrate du Reichstag) envers la patrie..., c’était de montrer au pays les véritables dessous de cette guerre impérialiste, de briser le réseau des mensonges patriotiques et diplomatiques qui enveloppait cet attentat contre la patrie..., afin d’opposer au programme impérialiste de la guerre... le vieux programme vraiment national des patriotes et des démocrates de 1848... : le mot d’ordre d’une grande république allemande une et indivisible. Tel était le drapeau qu’il aurait fallu déployer devant le pays, qui eût été véritablement national, véritablement émancipateur, qui aurait convenu aux meilleures traditions de l’Allemagne et à la politique internationale de la classe prolétarienne”... “Entre les intérêts de la patrie et les intérêts de classe de l’Internationale prolétarienne, il existe, pendant la guerre comme pendant la paix, une complète harmonie...

Dans la Critique de la brochure de Junius, Lénine avait parfaitement raison de relever que “la fausseté de ses raisonnements saute aux yeux” et de dénoncer le fait qu’à “la classe avancée, il propose de se tourner vers le passé et non vers l’avenir”. Mais lui-même, l’année d’avant, n’avait pu éviter un tel type de piège quand il écrivait :

Nous somme pénétrés d’un sentiment de fierté nationale parce que 1a nation grande-russienne a, elle aussi, crée une classe révolutionnaire, elle a aussi prouvé qu’elle était capable de donner à l’humanité de grands exemples de lutte pour la liberté et pour le socialisme ... Ouvriers grand-russiens, pénétrés d’un sentiment d’orgueil national nous voulons à tout prix une Grande Russie libre et indépendante, démocratique, républicaine, établissant des relations avec ses voisins sur le principe, humiliant pour une grande nation, du servage et des privilèges. C’est pourquoi nous disons : on ne peut pas, au XXe siècle en Europe, même en Europe extrême-orientale, “défendre la patrie” autrement qu’en mettant en oeuvre tous les moyens révolutionnaires contre la monarchie, les propriétaires et les capitalistes de sa patrie, c’est-à-dire, contre les pires ennemis de notre patrie... Quant à nos socialistes chauvins, Plekhanov et consorts, ils seront des traîtres non seulement à leur patrie, la Grande Russie libre et démocratique, mais a la fraternité prolétarienne de tous les peuples de Russie, c’est-à-dire de l’œuvre du socialisme” (« De l’orgueil national des Grand-Russiens »).

De tels extraits démontrent que même les plus grands révolutionnaires, les internationalistes les plus intransigeants ont pu céder, à leur manière, à l’énorme pression nationaliste que faisait peser la bourgeoisie pendant la guerre impérialiste. Aussi est-il nécessaire, quand on veut s’inspirer de leur exemple et de leurs analyses, de critiquer impitoyablement toutes les erreurs qu’ils ont pu commettre et toutes les ambiguïtés que pouvaient recouvrir leurs mots d’ordre. Ainsi, plutôt que le mot d’ordre de “défaitisme révolutionnaire”, est-il préférable d’utiliser celui que Lénine fut le seul à mettre en avant dès 1914 : “Transformation de la guerre impérialiste en guerre civile”. La véritable acception internationaliste de “l’ennemi principal est dans notre pays” consiste dans le fait que le prolétariat doit – partout dans le monde – engager le combat là où il se trouve, contre sa propre bourgeoisie. Et la seule interprétation correcte du “défaitisme révolutionnaire” n’est pas de “souhaiter” ou de “favoriser” la défaite de celle-ci mais de lutter de manière résolue contre elle, même (et surtout) si cela doit signifier sa défaite dans la guerre impérialiste.

Malgré certaines formulations douteuses, c’est une politique fondamentalement juste qu’a menée Lénine pendant la Première Guerre mondiale. Par contre, ses épigones d’aujourd’hui utilisent ces mêmes formules pour préconiser une politique parfaitement absurde. Ainsi, si on les suivait dans leurs analyses, lors de la guerre “d’indépendance” du Biafra appuyée par les Etats-Unis et la France contre le Nigeria appuyé par l’URSS et la Grande-Bretagne, il aurait fallu :

   que les membres d’une organisation révolutionnaire habitant en Angleterre soutiennent le Biafra,

   que les membres de la même organisation habitant en France soutiennent le Nigeria.

De même, lors de l’intervention des gendarmes Katangais nu Shaba, il aurait fallu :

   que les sections belge et française d’une organisation communiste soutiennent les anciens gardes du corps de Tchombé,

   que les éventuels militants communistes existant en Russie “appuient” le Zaïre de Mobutu puisque de toute évidence l’expédition des Katangais, destinée à “libérer le Shaba”, était téléguidée par l’impérialisme russe par Angola interposée.

Voilà les remarquables tactiques qu’on nous préconise quand on oublie que lutter d’un point de vue de classe contre sa bourgeoisie n’a jamais signifié soutenir la bourgeoisie qui lui est ennemie, que fraterniser avec les troupes de la nation “ennemie” ne signifie pas s’enrôler dans l’armée de cette nation, que dénoncer d’abord l’impérialisme et les préjugés chauvins des ouvriers de son propre pays ne signifie pas soutenir l’impérialisme d’un autre pays ou flatter le chauvinisme de “ses ouvriers”. En fin de compte, avec de telles politiques bruyamment “radicales”, les donneurs de leçons “internationalistes” ne font qu’apporter un peu plus d’eau au moulin de toutes les mystifications nationalistes. De plus, leur démarche à l’égard des “peuples en lutte” est foncièrement raciste  : ce qu’ils refusent absolument pour les prolétaires européens – une exploitation accrue, un embrigadement encore plus grand par le capitalisme d’État, les camps de concentration ou de travail forcé est assez bon, pour le moment, pour ces “peuples de couleur” ou “olivâtres”.

L’internationalisme ne peut signifier que lutte intransigeante contre tout “mouvement national” qui n’est aujourd’hui jamais autre chose qu’un moment d’un conflit inter-impérialiste, et contre tous ceux qui s’en font les apologistes. Comme le disait Lénine lui-même (« Le socialisme et la guerre ») :

INVOQUER AUJOURD’HUI L’ATTITUDE DE MARX A L’ÉGARD DES GUERRES DE L’ÉPOQUE DE LA BOURGEOISIE PROGRESSIVE ET OUBLIER LES PAROLES DE MARX : “LES OUVRIERS N’ONT PAS DE PATRIE”, PAROLES QUI SE RAPPORTENT JUSTEMENT À L’ÉPOQUE DE LA BOURGEOISIE RÉACTIONNAIRE QUI A FAIT SON TEMPS, À L’ÉPOQUE DE LA RÉVOLUTION SOCIALISTE, C’EST DÉFORMER CYNIQUEMENT LA PENSÉE DE MARX ET SUBSTITUER AU POINT DE VUE SOCIALISTE LE POINT DE VUE BOURGEOIS”.

Novembre 1977

 

 

Le capitalisme n’apportera pas de solution aux problèmes du tiers-monde. Cinquante ans de libérations nationales n’ont apporté ni un développement véritable, ni, encore moins, le socialisme. A leur place, ce sont des États artificiels qui ont surgi avec des régimes aussi dictatoriaux que dépendants des puissances dominantes. Ce sont les massacres comme ceux du Biafra, du Bengale, du Vietnam qui se sont multipliés.

 

Les luttes de libération nationale sont de cette façon devenues plus que jamais uniquement un moyen pour recruter les paysans et prolétaires du tiers-monde comme chair à canon des boucheries inter-impérialistes”.

 

(Extraits de la Plate-forme de Révolution internationale, décembre 1972)

 

 

 


[1]  Dans notre Revue internationale nous sommes revenus à plusieurs reprises, tant sur le plan théorique (cf. la série d’articles sur « Le débat entre les révolutionnaires au sein des IIe et IIIe Internationales » dans les nos 34, 37 et 42) que sur l’illustration de notre analyse (cf. la série d’articles tirant le « Bilan de 70 années de luttes de “libération nationale” » dans les nos 66, 68 et 69).

[2]  Ce texte est dérivé de l’article “L’internationalisme et la guerre : critique des positions du CRI (groupe Communiste révolutionnaire internationaliste, scission du Parti des travailleurs) : la vision de Lénine conte la vision bourgeoise du trotskisme aujourd’hui” publié dans la Revue internationale n° 120, 1er trimestre 2005).

[3]  Il s’agit d’un article publié dans le n° 31 de la Revue internationale, 4e trimestre 1982.