L’Internationalisme et la guerre (2004)

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    A côté des courants bourgeois déclarés (comme les partis de droite traditionnels) ou « gestionnaires » de la société bourgeoise avec un langage « ouvrier » (tels les partis de gauche, « social démocrates » ou même « communistes »), l’ordre capitaliste peut s’appuyer également sur les organisations d’extrême gauche qui n’hésitent pas à afficher une perspective « révolutionnaire ». Il en est ainsi des différentes variantes du courant trotskiste dont le langage « radical » n’a pas d’autre objet que de ramener sur un terrain bourgeois (comme celui des élections et du syndicalisme) les éléments les plus combatifs de la classe ouvrière qui commencent à comprendre le rôle anti-ouvrier de ces partis de gauche. De même, à côté des arguments employés par la bourgeoisie « officielle » pour justifier la participation à la guerre impérialiste (tels la « lutte contre le terrorisme », pour « la défense des droits de l’homme » ou pour le « respect du droit international ») on trouve ceux mis en avant par les groupes trotskistes visant un même résultat : embrigader les prolétaires dans l’un ou l’autre camp des guerres impérialistes, ou bien à les conduire dans l’impasse du pacifisme a-classiste qui les paralyse face aux menées guerrières de la classe dominante. Au sein de ces organisations, certains éléments commencent à percevoir le rôle d’obstacle qu’elles jouent face au développement des luttes de la classe ouvrière et à la prise de conscience de celle-ci. Cependant, beaucoup de ces éléments sont incapables de comprendre que ce n’est pas en se revendiquant d’un « véritable trotskisme » qu’ils pourront rejoindre le camp du prolétariat. Il en est ainsi parce que le courant trotskiste, comme un tout, à rejoint le camp bourgeois au cours de la seconde guerre mondiale en participant à celle-ci au nom de la « lutte contre le fascisme » ou pour la « défense de l’URSS » présentée comme un « État ouvrier ».

Depuis cette époque, l’ensemble des variantes du courant trotskiste a régulièrement appelé les prolétaires à s’aligner (de façon « inconditionnelle » ou « critique ») sur tel ou tel camp des guerres impérialistes, notamment au nom du soutien aux « luttes de libération nationale » contre « l’impérialisme » qui est présenté comme une application des positions des bolcheviks et de Lénine sur la question nationale. Ce fut notamment le cas lors de la guerre du Vietnam dans les années 60-70 ou dans le conflit du Proche-Orient. Plus récemment, la guerre en Irak a constitué une nouvelle occasion pour la plupart des groupes trotskistes de démontrer leur nature bourgeoise en appelant à soutenir la « résistance » contre l’intervention américano-britannique dans ce pays. Le texte que nous publions ci-dessous est basé sur un document rédigé à l’origine en polémique avec un groupe en rupture, au nom d’un « vrai trotskisme » et de la « tradition léniniste », avec une organisation trotskiste en France ([1]). Nous y mettons en évidence, en nous appuyant sur de nombreuses citations de Lénine lui-même, que les positions sur la guerre défendues aujourd’hui par le trotskisme (qu’il soit « vrai » ou « faux ») n’ont strictement rien à voir avec celles de Lénine. Les erreurs que ce dernier a pu commettre sur la question nationale ne l’ont pas empêché de défendre une position internationaliste intransigeante au cours de la première guerre mondiale. Bien plus, il a réglé leur compte par avance à tous les « arguments » des trotskistes actuels qui essaient de s’appuyer sur ses positions erronées pour faire passer en contrebande leur marchandise bourgeoise. Et si Lénine a pu anticiper ainsi ce que les trotskistes allaient raconter par la suite, c’est tout simplement que les arguments qu’ils emploient sont fondamentalement de même nature que ceux des social-chauvins de la première guerre mondiale, c’est-à-dire de ces secteurs de la Social-démocratie, « socialistes en paroles et chauvins dans les actes » qui ont apporté une aide précieuse à la bourgeoisie pour embrigader le prolétariat dans la boucherie impérialiste.

L’histoire du 20e siècle a amplement démontré que le critère essentiel qui détermine l’appartenance de classe véritable d’une organisation qui se réclame du prolétariat est l’internationalisme. Ce n’est pas un hasard si ce sont les mêmes courants qui s’étaient clairement prononcés contre la guerre impérialiste en 1914 et qui avaient impulsé les conférences de Zimmerwald et Khiental (particulièrement les bolcheviks et les spartakistes) que l’on a retrouvés par la suite à la tête de la révolution, alors que les courants social chauvins ou même centristes (Ebert-Scheidemann, ou les mencheviks) ont constitué le fer de lance de la contre-révolution. Ce n’est pas un hasard non plus si c’est le mot d’ordre “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !” qui conclut non seulement le Manifeste communiste de 1848, mais aussi l’Adresse inaugurale de l’AIT en 1864.

Aujourd’hui, alors que les guerres ne cessent de ravager telle ou telle partie du monde, la défense de l’internationalisme continue de constituer le critère décisif d’appartenance d’une organisation au camp de la classe ouvrière. Face à ces guerres, la seule attitude conforme aux intérêts de cette dernière consiste à rejeter toute participation dans l’un ou l’autre des camps en présence, à dénoncer toutes les forces bourgeoises qui appellent les prolétaires, sous quelque prétexte que ce soit, à donner leur vie pour un de ces camps capitalistes, à mettre en avant, comme l’ont fait les bolcheviks en 1914, la seule perspective possible : la lutte de classe intransigeante en vue du renversement du capitalisme.

L’adoption de tout autre attitude, notamment celle conduisant à demander aux prolétaires de s’aligner sur l’un des camps militaires en présence revient à se transformer en sergent recruteur de la guerre capitaliste, en complice de la bourgeoisie et donc en traître. Ce n’est pas différemment que Lénine et les bolcheviks considéraient les social-démocrates qui, au nom de la lutte contre le “militarisme prussien” pour les uns ou au nom de la lutte contre “l’oppression tsariste” pour les autres, ont appelé les ouvriers à s’étriper mutuellement en 1914. C’est exactement cette politique nationaliste que dénonçait Lénine qui est adoptée face à la guerre en Irak par le trotskisme en général malgré toutes les bonnes intentions que peuvent afficher certains de ses courants.

Le soutien à “la résistance irakienne” : un mot d’ordre bourgeois

Le mot d’ordre de soutien “inconditionnel à la résistance armée du peuple irakien face à l’envahisseur”, revient en réalité à appeler les prolétaires d’Irak à se transformer en chair à canon au service de tel secteur de leur bourgeoisie nationale qui conçoit aujourd’hui la défense de ses intérêts capitalistes et impérialistes en dehors et contre l’alliance avec les États-Unis (alors que d’autres secteurs bourgeois estiment préférable de s’allier aux États-Unis dans la défense de leurs intérêts). Il faut d’ailleurs noter que les secteurs dominants de la bourgeoisie irakienne (qui, pendant des décennies, se sont rangés derrière Saddam Hussein) ont pu, suivant les circonstances, être les meilleurs alliés des États-Unis (particulièrement dans la guerre contre l’Iran au cours des années 1980) ou appartenir à “l’axe du mal” censé vouloir la perte de cette même puissance.

Des courants au sein du trotskisme invoquent, pour justifier leur politique de soutien à un des secteurs de la bourgeoisie irakienne, la position défendue par Lénine au cours de la première guerre mondiale lorsque, dans “Le socialisme et la guerre”, il écrivait par exemple : “… si demain le Maroc déclarait la guerre à la France, l’Inde à l’Angleterre, la Perse ou la Chine à la Russie, etc. (…) tout socialiste appellerait de ses vœux la victoire des États opprimés, dépendants, lésés dans leurs droits, sur les ‘grandes’ puissances oppressives, esclavagistes, spoliatrices.” (Chapitre 1, Les principes du socialisme et la guerre de 1914-1915)

Cependant, ce qui est souvent oublié (voire délibérément occulté), c’est justement qu’un des axes essentiels de cet écrit fondamental de Lénine (comme du reste de ses principaux textes écrits à cette époque) consiste à dénoncer férocement les prétextes invoqués par les courants social-chauvins pour justifier leur soutien à la guerre impérialiste et basés sur “l’indépendance nationale” de tel ou tel pays ou nationalité.

Ainsi, Lénine affirme d’un côté que : “En réalité, la bourgeoisie allemande a entrepris une guerre de rapine contre la Serbie pour la soumettre et étouffer la révolution nationale des Slaves du Sud…” (La guerre et la social-démocratie russe). Il écrit de même que : “L’élément national dans la guerre actuelle est représenté seulement par la guerre de la Serbie contre l’Autriche (…). C’est seulement en Serbie et parmi les serbes qu’il existe un mouvement de libération nationale datant de longues années, embrassant des millions d’individus parmi les “masses populaires”, et dont le “prolongement” est la guerre de la Serbie contre l’Autriche. Si cette guerre était isolée, c’est-à-dire si elle n’était pas liée à la guerre européenne générale, aux visées égoïstes et spoliatrices de l’Angleterre, de la Russie, etc., tous les socialistes seraient tenus de souhaiter le succès de la bourgeoisie serbe - c’est là la seule conclusion juste et absolument nécessaire que l’on doive tirer du facteur national dans la guerre actuelle.” Cependant, il poursuit : “La dialectique de Marx, dernier mot de la méthode évolutionniste scientifique, interdit justement l’examen isolé, c’est-à-dire unilatéral et déformé, de l’objet étudié. Le facteur national dans la guerre serbo-autrichienne n’a et ne peut avoir aucune importance sérieuse dans la guerre européenne générale. Si l’Allemagne triomphe, elle étouffera la Belgique, encore une partie de la Pologne, peut-être une partie de la France, etc. Si la Russie remporte la victoire, elle étouffera la Galicie, encore une partie de la Pologne, l’Arménie, etc. Si le résultat est “nul”, l’ancienne oppression nationale demeurera. Pour la Serbie, c’est-à-dire pour environ un centième des participants à la guerre actuelle, celle-ci est le “prolongement de la politique” du mouvement de libération bourgeois. Pour 99 pour cent, la guerre est le prolongement de la politique de la bourgeoisie impérialiste, c’est-à-dire caduque, capable de dépraver des nations, mais non de les affranchir. L’Entente, en “libérant” la Serbie, vend les intérêts de la liberté serbe à l’impérialisme italien en échange de son appui dans le pillage de l’Autriche. Tout cela, qui est de notoriété publique, a été déformé sans scrupule par Kautsky afin de justifier les opportunistes.” (La faillite de la 2e Internationale, Chapitre 6).

Notons à propos de la Serbie en 1914 que le Parti socialiste de ce pays (et il fut salué pour cela par tous les internationalistes de cette époque) a refusé catégoriquement et a dénoncé la “résistance du peuple serbe contre l’envahisseur autrichien” alors même que ce dernier était en train de bombarder la population civile de Belgrade.

Pour en revenir à aujourd’hui, “il est de notoriété publique” (et on pourrait ajouter que ceux qui ne le reconnaissent pas ne font que “déformer sans scrupule la réalité”) que la guerre menée par les États-Unis et la Grande-Bretagne contre l’Irak en 2003 (au même titre que la guerre déclenchée en août 1914 par l’Autriche et l’Allemagne contre la “petite Serbie”) a des implications impérialistes qui dépassent de loin ce pays. Concrètement, face aux pays de la “coalition”, nous avons un groupe de pays, comme la France et l’Allemagne, dont les intérêts impérialistes sont antagoniques des premiers. C’est pour cela que ces deux derniers pays ont tout fait pour empêcher l’intervention américaine en Irak, qu’ils se sont refusés depuis d’envoyer la moindre troupe dans ce pays. Et le fait qu’ils aient voté aux Nations Unies en 2004 une résolution présentée par les États-Unis et la Grande-Bretagne ne signifie pas autre chose que les accords diplomatiques, au même titre que les disputes, ne sont qu’un moment de la guerre larvée que se livrent les grandes puissances.

Malgré toutes les déclarations d’amitié, claironnées notamment au moment de la célébration du débarquement du 6 juin 1944, l’impérialisme français trouve un avantage dans les difficultés que peuvent rencontrer les États-Unis en Irak. En fin de compte, à quoi aboutit le soutien à la “résistance du peuple irakien” : à faire le jeu de la bourgeoisie des pays aux intérêts antagoniques à ceux des Etats-Unis. Et là, il n’est pas possible pour un trotskiste français ou allemand d’invoquer Lénine pour justifier cette politique puisque, pour sa part, il appelait à “… combattre au premier chef le chauvinisme de ‘sa propre’ bourgeoisie” (La situation et les tâches de l’Internationale Socialiste, 1/11/1914).

Quiconque souhaite suivre l’exemple de Lénine dans la défense de l’internationalisme doit se rendre à l’évidence et cesser de se raconter des fables : le soutien à la “résistance du peuple irakien contre l’envahisseur” est une trahison pure et simple de l’internationalisme et donc une politique chauvine anti-prolétarienne. C’est contre une telle politique que Lénine écrit : “Les social chauvins reprennent à leur compte la mystification du peuple par la bourgeoisie, selon laquelle la guerre serait menée pour la défense de la liberté et de l’existence des nations, et se rangent ainsi aux côtés de la bourgeoisie contre le prolétariat.” (Le socialisme et la guerre, Chapitre 1)

Cela dit, le soutien à la “résistance du peuple irakien”, c’est-à-dire aux secteurs anti-américains de la bourgeoisie irakienne, n’est pas une trahison de l’internationalisme du seul point de vue de l’enjeu que représente l’Irak dans les antagonismes entre grandes puissances impérialistes. En d’autres termes, ce n’est pas une trahison de l’internationalisme seulement à l’adresse des prolétaires de ces puissances. C’est également un trahison de l’internationalisme vis-à-vis des prolétaires irakiens à qui on veut faire prendre des vessies pour des lanternes et qu’on appelle à se faire tuer pour la défense des intérêts impérialistes de leur bourgeoisie. Car il ne faut pas se raconter d’histoires : l’État irakien est impérialiste. En fait, dans le monde actuel, tous les États sont impérialistes, du plus puissant au plus petit. Ainsi, la “petite Serbie”, dont l’histoire a fait une des proies favorites des appétits impérialistes de puissances plus grandes comme l’Allemagne ou la Russie (en passant par la France) s’est comportée au cours des années 90 en État impérialiste modèle à coups de massacres et “d’épurations ethniques” afin de constituer la “Grande Serbie” au détriment des autres nationalités de l’ex-Yougoslavie. Tout cela, évidemment, dans un contexte européen dominé par l’antagonisme entre les différentes puissances qui “défendaient” soit la Croatie (comme l’Allemagne et l’Autriche), soit la Bosnie (comme les États-Unis), soit la Serbie (comme la France et la Grande-Bretagne).

L’État irakien n’est en rien une exception à cette réalité du monde actuel. Loin de là. C’en est au contraire une illustration édifiante.

En effet, depuis son indépendance de la sphère britannique après la seconde guerre mondiale, cet État, du fait de sa localisation et de ses ressources pétrolières, n’a cessé d’être un enjeu dans les rivalités entre grandes puissances. “Client” pendant un temps de l’URSS, il a basculé vers l’alliance occidentale (notamment à travers un rapprochement spectaculaire avec l’Allemagne et surtout avec la France) au cours des années 70 lorsque l’influence soviétique a reculé au Moyen-Orient. Entre 1980 et 1988, dans une des guerres les plus longues et meurtrières (1 200 000 morts) depuis 1945, l’Irak se fait le fer de lance de l’offensive des pays occidentaux contre l’Iran de Khomeiny qui a appelé à la guerre sainte contre le “Grand Satan” américain. Les puissances occidentales, et particulièrement les États-Unis apportent un soutien sans faille à l’Irak, notamment à partir de l’été 1987 par l’envoi d’une flotte considérable dans le Golfe persique qui s’affronte quotidiennement aux forces de l’Iran et va obliger ce pays à accepter la cessation des hostilités au cours de l’été 1988 alors qu’auparavant il avait infligé des défaites cuisantes à l’Irak.

Il est clair que ce n’est pas simplement pour les beaux yeux de l’Amérique que Saddam Hussein a envoyé des centaines de milliers de prolétaires et de paysans en uniforme se faire tuer sur le front iranien à partir de septembre 1980 (et qu’il a massacré au passage 5000 civils kurdes dans la seule journée du 16 mars 1988 à Halabja). En fait, la bourgeoisie irakienne poursuivait ses propres buts de guerre en se lançant dans ce conflit. Outre que de mettre au pas par la terreur les populations kurdes et shiites, elle avait notamment comme objectif de mettre la main sur le Chatt al-Arab (l’estuaire du Tigre et de l’Euphrate) contrôlé par l’Iran. En outre, cette guerre devait permettre à l’Irak et à Saddam Hussein de prendre le leadership du monde Arabe. En somme, cette guerre était de nature parfaitement impérialiste.

Pour sa part, la guerre de 1990-91 était de même nature. Les visées impérialistes des États-Unis et de leurs alliés de l’époque dans l’opération “Tempête du désert” ont été amplement mises en évidence et dénoncées. Cependant, l’événement qui a servi de prétexte à la croisade contre l’Irak a été l’invasion du Koweït par ce pays au cours de l’été 1990. Évidemment, il ne s’agit pas pour les marxistes d’entrer dans des considérations sur qui était “l’agresseur” ou “l’agressé”, ni de prendre la défense du Cheik Jaber et de son compte en banque ou de ses réserves pétrolières. Cela dit, l’opération militaire d’août 1990 de l’Irak contre le Koweït était bien celle d’un brigand impérialiste contre un autre brigand impérialiste (pour employer le terme qu’affectionnait Lénine). Le fait qu’il s’agisse de petits brigands ne change rien à la nature profonde de leur politique ni à celle que doit avoir le prolétariat envers ce type de conflits.

Un dernier commentaire à propos de la nature impérialiste des États du monde actuel. Un argument qui est souvent donné pour appuyer l’idée qu’un État comme l’Irak ne serait pas impérialiste c’est qu’il n’exporte pas des capitaux. Cet argument se veut conforme à l’analyse développée par Lénine dans son ouvrage “L’impérialisme, stade suprême du capitalisme” qui porte une insistance toute particulière sur cet aspect de la politique impérialiste. En réalité, l’exploitation par les épigones de cette vision unilatérale de l’impérialisme dans le but de justifier les trahisons de l’internationalisme est du même type que l’exploitation qu’on faite les staliniens d’une phrase (d’ailleurs totalement coupée de son contexte) dans un article écrit par Lénine au cours de la première guerre mondiale.

“L’inégalité du développement économique et politique est une loi absolue du capitalisme. Il s’ensuit que la victoire du socialisme est possible au début dans un petit nombre de pays capitalistes ou même dans un seul pays capitaliste pris à part. Le prolétariat victorieux de ce pays, après avoir exproprié les capitalistes et organisé chez lui la production socialiste, se dresserait contre le reste du monde capitaliste en attirant à lui les classe opprimées des autres pays, en les poussant à s’insurger contre les capitalistes, en employant même, en cas de nécessité, la force militaire contre les classes exploiteuses et leurs États.” (A propos du mot d’ordre des États-Unis d’Europe)

Pour les staliniens (qui en général laissaient de côté la dernière phrase de cette citation) “C’était la plus grande découverte de notre époque. Elle devint le principe directeur de toute l’action du Parti communiste dans sa lutte pour la victoire de la révolution socialiste et la construction du socialisme dans notre pays. La théorie de Lénine sur la possibilité de la victoire du socialisme dans un seul pays traça au prolétariat la claire perspective de la lutte, donna libre cours à l’énergie et à l’initiative des prolétaires de chaque pays pour marcher contre leur bourgeoisie nationale, inspira au parti communiste et à la classe ouvrière la ferme confiance en la victoire.” (Institut du marxisme-léninisme près le C.C. du P.C.U.S., Préface aux Œuvres choisies de Lénine, Moscou, 1975).

Le trotskisme, c’est l’extrême-gauche du capital

La méthode n’est pas nouvelle. Elle a été toujours employée par les falsificateurs du marxisme, par les renégats. C’est ainsi que les social-démocrates allemands se sont appuyés sur telle ou telle formulation erronée ou ambiguë des pères fondateurs du marxisme pour justifier leur politique réformiste et leur trahison du socialisme. En particulier, ils ont usé jusqu’à la corde cette citation d’Engels tirée de la préface de 1895 à la brochure de Marx La lutte des classes en France :

“La guerre de 1870-71 et la défaite de la Commune ont, comme Marx l’avait prédit, déplacé provisoirement le centre de gravité du mouvement ouvrier européen de France en Allemagne. La France a bien sûr mis des années a se remettre de la saignée du mois de mai 1871. En Allemagne, cependant, où l’avalanche des milliards français encourageait encore le développement sans cesse croissant d’une industrie littéralement soumise au régime de serre la social-démocratie se développa d’une manière bien plus rapide et plus constante encore. Grâce à l’intelligence des ouvriers allemands dans l’utilisation du suffrage universel introduit en 1866, l’étonnante progression du parti se manifeste aux yeux du monde entier par des chiffres indiscutables. Mais cette utilisation heureuse du suffrage universel a mis en vigueur un tout nouveau mode de lutte du prolétariat qui a continué à se développer rapidement. On découvrit que les institutions étatiques, dans le cadre desquelles s’organise l’hégémonie de la bourgeoisie, offraient à la classe ouvrière d’autres prises encore, grâce auxquelles elle pouvait combattre ces mêmes institutions étatiques. On participa aux élections dans certains Landtag, dans les conseils municipaux, les conseils de prud’hommes, on disputa à la bourgeoisie chacune de ses positions, et dans la distribution des fonctions, une bonne partie du prolétariat avait son mot à dire. Et ainsi, le gouvernement et la bourgeoisie en vinrent à craindre bien plus l’action légale du parti ouvrier que son action illégale, bien plus ses succès aux élections que ceux de la révolte.”

Et c’est cette utilisation anti-prolétarienne d’une citation erronée d’Engels que Rosa Luxemburg dénonce à la tribune du congrès de fondation du Parti Communiste d’Allemagne :

“Engels n’a plus vécu assez longtemps pour voir les résultats, les conséquences pratiques de l’utilisation que l’on fit de sa préface, de sa théorie. Mais je suis sûre d’une chose : quand on connaît les œuvres de Marx et d’Engels, quand on connaît l’esprit révolutionnaire vivant, authentique, inaltéré qui se dégage de tous leurs écrits, de tous leurs enseignements, on est convaincu qu’Engels aurait été le premier à protester contre les excès qui ont résulté du parlementarisme pur et simple ; le mouvement ouvrier en Allemagne a cédé à la corruption, à la dégradation, bien des années avant le 4 août, car le 4 août n’est pas tombé du ciel, il n’a pas été un tournant inattendu mais la suite logique des expériences que nous avons faites précédemment, jour après jour, d’année en année ; Engels et même Marx - s’il avait vécu - auraient été les premiers à s’insurger violemment contre cela, à retenir, à freiner brutalement le véhicule pour empêcher qu’il ne s’enlise dans la boue. Mais Engels est mort l’année même où il a écrit sa préface.” (Rosa Luxemburg, “Notre programme et la situation politique”, Rapport au congrès de fondation du P.C.A.)

Pour en revenir à l’idée que la seule manifestation d’une politique impérialiste soit l’exportation des capitaux, il faut préciser qu’elle est étrangère au livre de Lénine “L’impérialisme, stade suprême du capitalisme”. Bien au contraire puisqu’il y est écrit : “Aux nombreux “anciens” mobiles de la politique coloniale, le capital financier [qui est selon Lénine le principal moteur de l’impérialisme] a ajouté la lutte pour les sources de matières premières, pour l’exportation des capitaux, pour les “zones d’influence”, - c’est-à-dire pour les zones de transactions avantageuses, de concessions, de profits de monopole, etc., - et, enfin, pour le territoire économique en général.” (L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Chap. X)

En réalité, cette déformation unilatérale de l’analyse de l’impérialisme par Lénine avait un objectif du même ordre que l’interprétation qui a été faite par les staliniens du court passage cité plus haut à propos de la “construction du socialisme dans un seul pays” : tenter de faire croire que le système qui s’était mis en place en URSS après la révolution d’octobre 1917 et l’échec de la vague révolutionnaire mondiale qui avait suivi, n’avait rien de capitaliste ni d’impérialiste. Comme l’URSS n’avait pas les moyens financiers d’exporter des capitaux (sinon à une échelle ridicule comparée à celle des puissances occidentales), la politique qu’elle menait ne pouvait pas être impérialiste, d’après une telle conception. Et cela, même quand cette politique prenait la forme de la conquête territoriale, de l’élargissement de ses “zones d’influence”, du pillage des matières premières et des ressources agricoles, voire du démontage pur et simple des usines des pays occupés. En fait, une politique très proche de celle menée par l’Allemagne nazie dans l’Europe occupée (où il y avait bien peu d’exportation de capitaux et beaucoup de pillage pur et simple). Évidemment, une telle analyse de l’impérialisme faisait les beaux jours de la propagande stalinienne face à ceux qui dénonçaient les menées impérialistes de l’État soviétique. Mais il faut aussi rappeler que les staliniens n’étaient pas les seuls à rejeter toute idée que l’URSS aurait pu être capitaliste et impérialiste. Ils ont reçu dans leur entreprise de mystification le soutien indéfectible du mouvement trotskiste avec l’analyse développé par Trotsky présentant l’URSS comme un “État ouvrier dégénéré” dans les lequel avaient disparu les rapports de production capitalistes.

Nous n’allons pas dans le cadre de ce texte essayer de démontrer l’inconsistance de l’analyse faite par Trotsky des rapports de production en URSS. Nous renvoyons à ce propos aux différents articles que nous avons publiés dans notre Revue internationale, notamment “La classe non identifiée, la bureaucratie soviétique vue par Trotsky” (Revue internationale n° 92). En revanche, il est important de souligner que c’est principalement au nom de la “défense de l’URSS et de ses acquis ouvriers” que le mouvement trotskiste a soutenu le camp des Alliés au cours de la 2e guerre mondiale, notamment en participant aux mouvements de “résistance”, c’est-à-dire qu’il a adopté la même politique que les social chauvins de 1914. En d’autres termes qu’il a trahi le camp de la classe ouvrière et qu’il a rejoint celui de la bourgeoisie.

Que les “arguments” employés par le courant trotskiste pour soutenir la participation à la guerre impérialiste n’aient pas été identiques à ceux des social chauvins de la première guerre mondiale ne change rien au fond du problème. En réalité, ils étaient de même nature puisqu’ils appelaient à faire une différence fondamentale entre deux formes de capitalisme et à soutenir l’une d’entre elles au nom du “moindre mal”. Dans la première guerre mondiale, les chauvins avérés appelaient à défendre la patrie. Les social chauvins appelaient pour les uns à défendre la “civilisation allemande” contre le “despotisme du tsar”, pour les autres la “France de la Grande Révolution” contre le “militarisme prussien”. Dans la seconde guerre mondiale, à côté de De Gaulle qui défendait la “France éternelle”, les staliniens (qui se référaient d’ailleurs aussi à la “France éternelle”) appelaient à la défense de la démocratie contre le fascisme et à la défense de la “patrie du socialisme”. Pour leur part, les trotskistes ont emboîté le pas aux staliniens en appelant à participer à la “Résistance” au nom de la “défense des acquis ouvriers de l’URSS”. Ce faisant, au même titre que les staliniens, ils se sont faits les sergents recruteurs pour le compte du camp anglo-américain dans la guerre impérialiste.

C’est en apportant leur soutien à l’Union sacrée lors de la première guerre mondiale que les partis socialistes ont signé leur passage au camp de la bourgeoisie. C’est en adoptant la théorie de la “construction du socialisme en un seul pays” que les partis staliniens ont fait un pas décisif vers leur passage au service du capital national qui s’est achevé avec leur soutien aux efforts de réarmement de leurs bourgeoisies nationales respectives et à la préparation active à la guerre qui s’annonçait. C’est sa participation à la deuxième guerre mondiale qui signe le passage du courant trotskiste dans le camp du capital. C’est pour cela qu’il ne peut exister d’autre alternative, si on veut retrouver le terrain de classe du prolétariat, que de rompre avec le trotskisme et sûrement pas de retrouver un “trotskisme véritable”. C’est ce qu’on compris les courants au sein de la 4e internationale qui ont voulu conserver une position internationaliste, des courants comme celui de Munis (représentant officiel du trotskisme en Espagne), celui de Scheuer en Autriche, de Stinas en Grèce, de “Socialisme ou Barbarie” en France. C’est le cas aussi de la propre veuve de Trotsky, Natalia Sedova, qui a rompu avec la 4e Internationale au lendemain de la 2e guerre mondiale sur la question de la défense de l’URSS et de la participation au nom de celle-ci à la guerre impérialiste.

Quiconque veut mener le combat aux côtés de la classe ouvrière, ne peut se dispenser de rompre clairement avec le courant trotskiste et non seulement avec telle ou telle organisation de ce courant.

Encore une fois, on peut retourner le problème comme on veut, on peut invoquer Trotski, Lénine, ou même Marx, réciter de mémoire tel passage de “L’impérialisme, stade suprême du capitalisme” ; on peut se boucher les yeux ou les oreilles, au choix, ou bien les yeux ET les oreilles ; on peut se mettre la tête dans le sable ou ailleurs, rien ne pourra changer cette réalité pesante : un groupe qui aujourd’hui soutient la “résistance irakienne”, non seulement se fait sergent recruteur pour transformer en chair à canon les prolétaires irakiens au service des secteurs parmi les plus rétrogrades (qu’ils soient shiites ou sunnites) de la bourgeoisie irakienne, mais il apporte un soutien qualifié aux intérêts impérialistes de sa propre bourgeoise nationale lorsque celle-ci s’oppose, comme c’est le cas aujourd’hui en Allemagne, en France ou en Espagne, aux ambitions américaines. Mais même lorsque le secteur dominant de la bourgeoisie d’un pays soutien ces ambitions, comme en Italie à l’heure actuelle, un tel groupe ne fait que cultiver les sentiments nationalistes anti-américains des prolétaires de ce pays. Dans tous les cas, ce groupe usurpe le qualificatif de communiste ou d’internationaliste. Il n’est pas différent de ceux que Lénine qualifiait de social chauvins : socialistes en paroles, chauvins et bourgeois en actes.

Quant aux arguments à connotation “marxiste” utilisant telle ou telle phrase de Lénine ou même de Marx destinés à justifier la participation à la guerre impérialiste, Lénine y a déjà répondu par avance :

“De libérateur des nations que fut le capitalisme dans la lutte contre le régime féodal, le capitalisme impérialiste est devenu le plus grand oppresseur des nations. Ancien facteur de progrès, le capitalisme est devenu réactionnaire ; il a développé les forces productives au point que l’humanité n’a plus qu’à passer au socialisme, ou bien à subir durant des années, et même des dizaines d’années, la lutte armée des “grandes” puissances pour le maintien artificiel du capitalisme à l’aide de colonies, de monopoles, de privilèges et d’oppressions nationales de toute nature.” (Les principes du socialisme et la guerre de 1914-1915 - La guerre actuelle est une guerre impérialiste).

“Les social chauvins russes (Plekhanov en tête) invoquent la tactique de Marx dans la guerre de 1870 ; les social chauvins allemands (genre Lensch, David et Cie) invoquent les déclarations d’Engels en 1891 sur la nécessité pour les socialistes allemands de défendre la patrie en cas de guerre contre la Russie et la France réunies ; enfin, les social chauvins genre Kautsky, désireux de transiger avec le chauvinisme international et de le légitimer, invoquent le fait que Marx et Engels, tout en condamnant les guerres, se sont néanmoins chaque fois rangés, de 1854-1855 à 1870-1871 et en 1876-1877, du côté de tel ou tel État belligérant, une fois le conflit malgré tout déclenché. Toutes ces références déforment d’une façon révoltante les conceptions de Marx et d’Engels par complaisance pour la bourgeoisie et les opportunistes (…) Invoquer aujourd’hui l’attitude de Marx à l’égard des guerres de l’époque de la bourgeoisie progressive et oublier les paroles de Marx : “Les ouvriers n’ont pas de patrie”, paroles qui se rapportent justement à l’époque de la bourgeoisie réactionnaire qui a fait son temps, à l’époque de la révolution socialiste, c’est déformer cyniquement la pensée de Marx et substituer au point de vue socialiste le point de vue bourgeois.” (Le socialisme et la guerre, Chap. 1)

 


[1] Groupe Communiste Révolutionnaire Internationaliste qui est une scission du Parti des Travailleurs.