Avec la terreur, le risque d'une aggravation du chaos en Syrie

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Dans la lignée des révoltes du printemps dans les pays arabes, la population syrienne a commencé à la mi-mars à manifester pour réclamer le départ de son dirigeant suprême et un régime “démocratique”. Devant ce mouvement populaire exprimant le ras-le-bol des conditions de vie de plus en plus intolérables imposées par la junte de la clique issue du régime d’Hafez-al-Assad, le “renard du désert” et père de l’actuel dictateur, c’est une violente répression qui s’est abattue et n’a cessé de s’accentuer: 1.600 morts, on ne sait combien de blessés, et 12.000 réfugiés, principalement en Turquie mais aussi au Liban où plusieurs centaines de personnes ont fui. Cette répression s’abat tous azimuts pour semer la terreur et brandir à la face du monde la volonté de Bachar al-Assad de rester en place, contre vents et marées. Des villages, des bourgs, sont privés d’eau, d’électricité, d’approvisionnement, “pour l’exemple”, c’est-à-dire pour rien, tandis que les habitants sont abattus pendant leur fuite devant les exactions de la soldatesque syrienne aux ordres. Les villes “rebelles” sont bombardées. Le recours à la torture, déjà quotidienne auparavant connaît des sommets d’horreur. Souvenons-nous que c’est celle infligée à cinq enfants qui avait été un des éléments déclencheurs de la révolte populaire, à la mi-mars. Les forces de l’ordre ouvrent systématiquement le feu dans les manifestations et les faubourgs de Damas sont livrés avec une intensité grandissante à la vindicte de l’armée ou aux tirs de snipers recrutés pour l’occasion. La situation est même devenue tellement odieuse que des désertions de militaires sont apparues, désertions réprimées dans le sang, comme celle de Jisr Al-Chouhour le 5 juin où il semblerait que 120 soldats déserteurs aient été abattus par l’armée elle-même. Le gouvernement s’est bien sûr empressé de mettre ces meurtres sur le compte des “terroristes armés qui sèment le chaos”. C’est d’ailleurs le prétexte mis en avant par le régime syrien dans sa fuite en avant dans la répression, qui n’est pas sans rappeler celui des États-Unis et de ses alliés pour justifier la guerre en Irak et en Afghanistan, ou celui de la Russie en Tchétchénie, etc.

Pour l’heure, l’État syrien joue la carte de la confusion. Ainsi, tout en élargissant inexorablement la répression à tout le pays, Bachar al-Assad promet un programme de réformes pour le 10 juillet, programme dont aucune ligne n’a encore été officiellement tracée. Avec une situation économique catastrophique, on se demande ce qu’il va bien pouvoir tenir sinon davantage de balles pour les manifestants. De plus, pour essayer de mieux clouer le bec à toute opposition, il s’efforce d’organiser des manifestations en sa faveur, dont on ne sait pas trop si les participants y sont vraiment volontaires, comme à l’époque des manifestations massives à la “gloire” du stalinisme et le fusil dans le dos, stalinisme avec lequel son père avait connu une longue lune de miel durant la “Guerre Froide” opposant les États-Unis et l’URSS. Un simulacre de réunion “d’opposants” au régime a même été organisé à Damas le 26 juin, sous l’œil complaisant de forces de l’ordre qui n’en ont pas moins continué de tabasser et assassiner toute une population “opposante”. Tout cela ne leurre personne, mais permet de gagner du temps.

Et c’est aussi et surtout la carte de l’extension du chaos à toute la région que brandit la Syrie. L’installation massive de l’armée à la frontière turque, ses incursions militaires brutales dans des villages de plus en plus proches de la frontière avec la Turquie, alors que cette zone est loin d’être l’épicentre de la révolte, sont un message clair d’al-Assad à toute la “communauté internationale": pas touche où je sème le désordre. Alors que la Turquie a déjà fort à faire avec ses régions limitrophes du Kurdistan irakien et iranien, alors que le chef d’État turc, Erdogan, s’inquiète d’un embrasement de ses frontières avec la Syrie et de la survenue d’une réelle catastrophe humanitaire qui en serait la conséquence, Damas menace de mettre le feu aux poudres et d’ouvrir un nouveau front de tensions militaires. Dans ce jeu de “je te tiens, tu me tiens, par la barbichette”, la Syrie est en position de force car il est hors de question pour l’État turc de se permettre le moindre dérapage, obligé pour assurer la défense de ses propres intérêts, de maintenir l’ordre impérialiste au nord du Moyen-Orient. C’est dans le même sens que la pression est mise sur le Liban, à travers les attaques sur Kseir, limitrophe de la Syrie avec le Golan, que Damas revendique historiquement, et qui a été la cause depuis les années 1970 de dizaines d’années de guerre et de massacres. Cependant, derrière le Liban, il y a un énorme problème, c’est celui d’Israël, qui a tout récemment durci sa position sur les questions palestinienne et du Liban. En venant exciter les tensions au sud de son territoire, la Syrie vient là aussi agiter la menace d’une aggravation des tensions guerrières, avec des résultats certainement plus risqués, ne serait-ce que du fait que le chef d’État israélien, Netanyahou, mène résolument une politique anti-arabe et anti-palestinienne provocatrice.

Les pays développés, dont certains au sein de l’ONU ont produit un “projet” de résolution il y a déjà un mois (Allemagne, Grande-Bretagne, France et Portugal), ont bien compris qu’il fallait prendre la situation avec des pincettes, car au-delà du chaos potentiel que représente un changement de régime en Syrie, c’est toute la région qui peut connaître en effet un basculement brutal dans une barbarie aggravée et incontrôlable. Il ne s’agit évidemment pas pour eux de penser aux populations ni à leur bien-être, mais de s’efforcer de contenir une situation pleine de dangers… pour leurs différents intérêts impérialistes dans la région. C’est pour cela que tous ces “humanitaires” patentés roulent des mécaniques dans les salons (1) mais sans aller trop loin car ils savent qu’une intervention militaire en Syrie signifierait l’ouverture d’une boîte de Pandore dont l’issue serait plus qu’incertaine, avec face à eux une armée syrienne solide et entraînée.

Nul ne peut prévoir la perspective qui attend la population de Syrie, et si les États occidentaux, comme l’Amérique qui soutient “l’opposition” depuis des années, vont intervenir. Il est cependant évident que l’évolution actuelle de la situation dans ce pays, qu’elle soit ou non directement le produit de l’action des États-Unis comme certains commentateurs l’avancent, va être le centre d’une foire d’empoigne entre grands et petits impérialistes dont la population ne pourra que faire les frais. L’opposition formelle à toute intervention de la part de la Russie et de la Chine au sein de l’ONU en est une préfiguration. Et, quel que soit le camp que défendent les uns et les autres, ce n’est que pour avancer leurs pions et préserver leurs propres intérêts, pas pour améliorer le sort de tous ceux qui subissent la misère et la violence de la répression étatique n

Wilma/28.06.2011

 

(1) On peut ici signaler la lettre au Conseil de Sécurité de l’ONU signée entre autres par Woody Allen, Umberto Eco, David Grossman, Bernard-Henry Levy, Amos Oz, Orhan Pamuk, Salman Rushdie et Wole Soyinka. De tous ces signataires, dont on ne peut pas douter de la volonté de bien faire, il faut mettre en valeur celle de Bernard-Henry Levy, dont le travail “philosophique” consiste depuis bientôt 20 ans à exhorter (sur les plateaux télé) l’occident à faire rendre gorge aux méchants de tous poils?: Serbes, Albanais, Irakiens, Afghans (al-qaïdistes et talibans), etc., et maintenant Syriens.