Le prolétariat face à l'état belge (3): Une bourgeoisie experte en mystifications, malgré ses tensions internes

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Dans Internationalisme 319 et 321, nous avons montré que l’Etat belge était une création contre-révolutionnaire et artificielle, mise en place par les grandes puissances de l'époque, comme un cadre étriqué et non progressif, défavorable pour l'industrialisation et l'instauration de rapports sociaux modernes. A travers une exploitation féroce du prolétariat, la bourgeoisie belge a cependant réalisé une expansion économique et impérialiste impressionnante à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, qui a fait de la Belgique un des capitalismes les plus développés et puissants. Toutefois, la bourgeoisie ne sut pas profiter de la période d’expansion du capitalisme pour effacer les contradictions économiques, politiques et linguistiques qui découlaient de la création artificielle de son Etat. Cette incapacité va se ressentir de plus en plus ouvertement lorsque, avec la 1ère guerre mondiale, le capitalisme mondial glisse lentement mais sûrement, dans une situation de crise et de guerre permanente.

Les tensions entre fractions régionales, produit de la constitution artificielle de l’Etat belge

L’entrée en décadence du capitalisme met inexorablement à nu le manque inhérent de cohésion de la ‘nation belge’ et tend à exacerber de plus en plus les contradictions au sein de la bourgeoisie. Cela s’exprime de façon éclatante au cours même de la première guerre mondiale où une fraction de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie flamande fait alliance avec l’impérialisme allemand, par le fait qu’elle estime toute perspective de défense de ses intérêts bloquée au sein de l’Etat belge par la bourgeoisie francophone dominante.

Dans la période entre les deux guerres mondiales, le centre de gravité de l’économie belge glisse de plus en plus vers la région flamande : la stagnation de la production industrielle wallonne s'amorce, alors que la Flandre profite de la position stratégique du port d'Anvers et des nouvelles mines du Limbourg, exploitées sur le mode de la grande dimension et selon une technologie avancée, et connaît un développement économique réel. Même la crise de 1930 altère peu la progression du processus d'industrialisation de la Flandre, tandis qu'en Wallonie, l'emploi industriel stagne suite à la rationalisation importante du secteur sidérurgique entre 1930-1939. Sur le plan politique par contre, le blocage au niveau du contrôle de l’Etat reste entier, ce qui provoque dans les années ’30 une poussée au sein de la bourgeoisie et petite-bourgeoisie flamande d’un courant contestataire, voire séparatiste, qui s’exprime par la montée en puissance du VNV (‘Union nationale Flamande’) ‘autonomiste’ et du Verdinaso ‘pan-néerlandais’.

Après la seconde guerre mondiale, dans la période de développement d’après-guerre, le déclin de l'industrie wallonne s'amplifie tandis que le développement de la Flandre s'accentue encore, favorisé par l'afflux massif de capitaux étrangers dans le secteur du pétrole, de la pétrochimie (60% s'installera à Anvers), de l’automobile et de l'électronique. Au niveau politique, une lutte d’influence s'engage alors pour de bon au sein de l’appareil politique traditionnel entre l'ancienne bourgeoisie francophone et la nouvelle bourgeoisie flamande qui veut traduire son pouvoir économique par un poids correspondant dans l'appareil étatique.

L’apparition de la nouvelle crise du capitalisme à la fin des années ‘60/ début des années ’70 exacerbe encore les contradictions : les formations politiques traditionnelles de la bourgeoisie (Sociaux-chrétiens, socialistes, libéraux) éclatent toutes en partis flamands et francophones tandis qu’apparaissent sur l’échiquier politique une floraison de partis ‘régionalistes’, comme la ‘Volksunie’ en Flandre, le ‘Rassemblement wallon’ en Wallonie ou le ‘Front des Francophones’ à Bruxelles. La bourgeoisie s’engage alors dans une interminable ‘fédéralisation’ de l’Etat visant à essayer de trouver un fragile équilibre entre ses fractions régionales.

L’extension de la décomposition et du ‘chacun pour soi’ dans le monde à la fin du 20e siècle rend la recherche et l’imposition de ces équilibres de plus en plus illusoire et incertaine, rend les tensions et les contradictions encore plus explosives : "La Wallonie meurt parce que la Flandre accapare tous les investissements" affirme la bourgeoisie francophone en chœur. "Si nous subissons la crise, c'est parce qu’on nous fait payer pour ce gouffre à millions qu’est l'industrie wallonne non rentable’’ rétorque sa consoeur flamande. Et si la bourgeoisie a essayé d’éliminer les partis régionalistes en les faisant absorber par les partis traditionnels, cela lui est revenu à la figure tel un boomerang puisque cela n’a eu comme résultat qu’une déstabilisation de ces mêmes partis traditionnels et la forte expansion d’un parti ouvertement séparatiste, le Vlaams Blok (Belang) qui monte en puissance depuis les années ‘90.

Si les poussées centrifuges et les tensions communautaires expriment bien la malformation congénitale de la bourgeoisie belge, liée à la constitution de son Etat, cela ne signifie pas qu’elle serait une bourgeoisie impuissante et faible envers la classe ouvrière, bien au contraire. Il s’agit d’une bourgeoisie économiquement forte, rompue, de par l’exiguïté du territoire national, à la guerre de concurrence internationale et extrêmement expérimentée dans le combat contre son ennemi mortel, le prolétariat.

La bourgeoisie utilise ses propres faiblesses contre la classe ouvrière

Depuis le début du 20e siècle, la bourgeoisie belge s’est montrée particulièrement experte dans l’utilisation de toute la gamme des mystifications démocratiques contre les travailleurs. Mais de plus, elle a aussi amplement démontré sa maîtrise à utiliser ses tensions internes contre la classe ouvrière. L’exploitation systématique de celles-ci est une constante de la politique anti-ouvrière de la bourgeoisie belge depuis la première guerre mondiale et en particulier depuis la reprise de la lutte de classe à la fin des années ’60, et ceci sur plusieurs plans :

- La politique de ‘transfert de pouvoir aux régions’ sert tout d’abord de légitimation à la mise en place de restructurations dans l’industrie et l’administration, comme le démontre encore de façon caricaturale le récent ‘Plan Marshall pour la Wallonie’ du gouvernement régional wallon. Depuis les années ’70, la réduction des budgets et des effectifs sous le couvert d’une ‘meilleure efficacité est une caractéristique des administrations ‘régionalisées’, tels l’enseignement, les travaux publics, les transports en commun, le personnel communal ou le chômage. Quant aux industries déficitaires, telles la sidérurgie en Wallonie ou les chantiers navals en Flandre, elles ont été rationalisées et fermées au nom du dynamisme régional qui ne peut s’encombrer de ‘canards boiteux’.

- Les confrontations communautaires et régionales sont en outre savamment montées en épingle et dramatisées pour camoufler les attaques contre la classe ouvrière. Un parfait symbole de cela est le fait que la résurgence des luttes ouvrières en 1968 va de pair en Belgique avec une crise communautaire aiguë (scission de l’Université de Louvain) et cela deviendra une constante dans la politique d’austérité de la bourgeoisie. Ainsi, tout au long des années ‘90, le processus de fédéralisation de l’Etat a occupé la une des médias au moment même où des mesures d’austérité extrêmement dures étaient prises pour restreindre de manière drastique le déficit budgétaire de l’Etat. Les menaces verbales de séparatisme auxquelles répondent des professions de foi unitaristes sont accentuées pour polariser l’attention de la population, surtout évidemment des travailleurs, et pour les détourner des vrais enjeux.

- Un battage médiatique constant est développé pour mobiliser les travailleurs derrière les intérêts de ‘leur’ communauté linguistique et tout est fait pour instiller une concurrence entre régions. En 1918-19 déjà, l’impact de la vague révolutionnaire parmi les ouvriers flamands contre l’horreur des massacres guerriers était contrée par les discours sur les “soldats flamands envoyés au carnage par des officiers francophones dont ils ne comprenaient pas les ordres”. Et aujourd’hui, les médias bourgeois martèlent à longueur de journée que “la Flandre ne veut plus payer pour l’acier wallon déficitaire”,  que “la Wallonie n’a rien à voir avec les chantiers navals flamands sans avenir”, “que l’enseignement serait plus performant en Flandre”, que “les chômeurs seraient moins sanctionnés en Wallonie”, etc. La Belgique n’est pas – nous l’avons vu – le fruit d'un long processus de maturation historique, économique et social, comme par exemple la France ou Allemagne. Elle ne pourra dès lors pas développer les mêmes mystifications nationalistes d'une ‘nation indépendante et solidaire, forte et unitaire’. Mais la bourgeoisie belge utilise habilement ses propres limites pour entraver la prise de conscience du prolétariat. La mystification ‘sous-nationaliste’ du ‘pouvoir régional’ est donc inhérente à des nations comme la Belgique tout comme celle de ‘l'effort national’ l'est pour des nations plus ‘cohérentes’. Elles visent fondamentalement à obtenir le même résultat : mobiliser les ouvriers derrière leur bourgeoisie (nationale ou régionale), dresser ainsi les ouvriers wallons contre leurs frères de classe flamands ou vice versa et leur faire accepter l'inéluctabilité de la crise, des sacrifices, de la guerre.

- Le poison ‘régionaliste’ est enfin une arme systématiquement utilisée par la bourgeoisie pour diviser et isoler les luttes ouvrières qui surgissent. Il s’agit là d’un barrage crucial qui pèse depuis les années 1930 sur le développement du combat des travailleurs : les luttes insurrectionnelles de 1932 ont été limitées à la Wallonie (essentiellement Charleroi et le Borinage) ; lors de la grève générale de ’60-’61, les socialistes et les syndicalistes wallons exploitèrent la mystification du fédéralisme pour diviser la lutte ouvrière et la dévoyer vers une impasse ; le nationalisme flamand a joué un rôle non négligeable dans les grèves sauvages des mineurs limbourgeois en 1966 et en 1970 ; l’arme régionaliste fut encore un puissant instrument pour contenir et désamorcer les combats contre la fermeture des mines, d’abord en Wallonie, puis en Flandre, de la sidérurgie wallonne et des chantiers navals flamands.

La mystification régionaliste ‘sous-nationaliste’ essaie de cacher à la classe ouvrière que c'est une crise mondiale généralisée qui tue l'industrie wallonne et qui détruit l'industrie flamande, que c'est le capitalisme dans son entièreté qui est en crise et qui doit être mis en question. Et la bourgeoisie utilise habilement les distorsions de son état et ses propres contradictions pour entraver tout développement de la conscience parmi les travailleurs de cette réalité, pour désamorcer leur combativité et pour essayer de les lier à ‘leur’ bourgeoisie régionale pour la ‘défense de leur région’. Ce n'est pas un hasard si ce sont ses agents parmi les travailleurs, les socialistes, qui sont les plus ardents propagandistes de la défense de ‘sa’ région et appellent au "sens des responsabilités" des travailleurs" pour sauver la Wallonie, en collaboration avec les autres ‘citoyens’, si ce sont les dirigeants syndicalistes les plus "à gauche" en Wallonie qui défendent la "fédéralisation" et si des voix s'élèvent dans les syndicats en Flandre (surtout dans les secteurs déjà fortement touchés par la crise : textile, alimentation, meuble) pour une collaboration plus "positive" avec le patronat flamand et pour "le maintien de l'argent flamand en Flandre".

Face à cela, les travailleurs doivent prendre en exemple les grèves massives dans le secteur public en ’83 et surtout la vague de grèves ouvrières d’avril-juin 1986, dont une des forces avait justement été la nette tendance à dépasser l’enfermement régionaliste et à refuser la voie sans issue du régionalisme et la fausse opposition entre ouvriers wallons et ouvriers flamands. Le sauvetage d’une nation ou d’une région est l’objectif de la bourgeoisie, pas le nôtre. C'est leurs structures, leurs institutions, leurs privilèges qu'ils essaient de sauver. Aujourd'hui la crise est générale, mondiale et elle conduit la bourgeoisie en droite ligne à un cycle infernal de guerres, de destruction et de chaos, si nous n'imposerons pas notre solution : le pouvoir international de la classe ouvrière pour bâtir une société enfin au service de l'homme. Et ce n'est qu'unis, en brisant les barrières régionales et nationales, que nous y parviendrons.

Jos