Résolution du 16ème Congrès du CCI (extraits sur la lutte de classe)

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Nous publions ci-dessous des extraits de la résolution sur la situation internationale adoptée lors du dernier congrès du CCI qui s’est tenu récemment. C’est la dernière partie de cette résolution consacrée à l’analyse de l’évolution actuelle du rapport de forces entre les classes que nous publions ici. Les lecteurs intéressés pourront trouver le texte intégral de cette résolution dans la prochaine Revue Internationale, à paraître au troisième trimestre 2005.

L’argument selon lequel le capitalisme est un système décadent a souvent été critiqué sur la base qu’il conduit au fatalisme – l’idée d’un effondrement automatique et d’un renversement spontané par la classe ouvrière, qui supprimerait donc tout besoin de l’intervention d’un parti révolutionnaire. En fait, la bourgeoisie a montré qu’elle ne permettra pas à son système de s’effondrer économiquement. Néanmoins, laissé à sa dynamique propre, le capitalisme se détruira à travers les guerres et les autres désastres. En ce sens, il est ainsi «voué fatalement» à disparaître. Mais il n’y a aucune certitude que la réponse du prolétariat saura être à la hauteur de cet enjeu. Ce n’est pas «une fatalité» inscrite à l’avance dans l’histoire. Comme l’écrivait, en 1916, Rosa Luxembourg dans le chapitre introductif de la Brochure de Junius : 

«Dans l’histoire, le socialisme est le premier mouvement populaire qui se fixe comme but, et qui soit chargé par l’histoire, de donner à l’action sociale des hommes un sens conscient, d’introduire dans l’histoire une pensée méthodique et, par là, une volonté libre. Voilà pourquoi Friedrich Engels dit que la victoire définitive du prolétariat socialiste constitue un bond qui fait passer l’humanité du règne animal au règne de la liberté. Mais ce ‘bond’ lui-même n’est pas étranger aux lois d’airain de l’histoire, il est lié aux milliers d’échelons précédents de l’évolution, une évolution douloureuse et bien trop lente. Et ce bond ne saurait être accompli si, de l’ensemble des prémisses matérielles accumulées par l’évolution, ne jaillit pas l’étincelle de la volonté consciente de la grande masse populaire. La victoire du socialisme ne tombera pas du ciel comme un fatum, cette victoire ne peut être remportée que grâce à une longue série d’affrontements entre les forces anciennes et les forces nouvelles, affrontements au cours desquels le prolétariat international fait son apprentissage sous la direction de la social-démocratie et tente de prendre en main son propre destin, de s’emparer du gouvernail de la vie sociale. Lui qui était le jouet passif de son histoire, il tente d’en devenir le pilote lucide

Le communisme est donc la première société dans laquelle l’humanité aura la maîtrise consciente de sa puissance productive. Et comme dans la lutte prolétarienne, but et moyens ne peuvent être séparés, le mouvement vers le communisme ne peut être que le «mouvement conscient de l’immense majorité» (Manifeste Communiste) : l’approfondissement et l’extension de la conscience de classe sont la mesure indis-pensable du progrès vers la révolution et en définitive le remplacement du capitalisme. Ce processus est nécessairement extrêmement difficile, inégal et hétérogène parce qu’il est l’émanation d’une classe exploitée qui n’a aucun pouvoir économique dans la vieille société et qui est constamment soumise à la domination idéologique et aux manipulations de la classe dominante. En aucune manière, il ne peut être garanti d’avance : au contraire, il y a la possibilité réelle que le prolétariat, confronté à l’immensité sans précédent de la tâche à accomplir, n’arrive pas à s’élever au niveau de sa responsabi-lité historique, avec toutes les terribles conséquences que cela comporte pour l’humanité.

Le plus haut point atteint jusqu’à présent par la conscience de classe a été l’insurrection d’Octobre en 1917. Cela a été nié avec acharnement par l’historiographie de la bourgeoisie et tous ses reflets blafards dans l’anarchisme et dans les idéologies qui lui sont liées, pour lesquels Octobre 1917 n’était sim-plement qu’un putsch des bolcheviques assoiffés de pouvoir; mais Octobre a représenté au sein du prolétariat une reconnaissance qu’il n’y avait pas d’autre issue pour l’humanité dans son ensemble que de faire la révolution dans tous les pays. Néanmoins, cette compréhension ne s’est pas suffisamment enracinée en profondeur et en étendue dans le prolétariat; la vague révolutionnaire a échoué parce que les ouvriers du monde, principalement ceux d’Europe, étaient incapables de développer une compréhension politique globale qui leur aurait permis de répondre de façon adéquate aux tâches imposées par la nouvelle époque de guerres et de révolution ouverte en 1914. La conséquence en a été, à la fin des années 1920, le recul le plus long et le plus profond que la classe ouvrière ait connu dans son histoire : pas tant au niveau de la combativité, car les années 1930 et 1940 ont connu ponctuellement des explosions de combativité de classe, mais surtout au niveau de la conscience, puisque, au niveau politique, la classe ouvrière s’est activement ralliée aux programmes anti-fascistes de la bourgeoisie, comme en Espagne en 1936-39, ou en France en 1936, ou à la défense de la démocratie et de la «patrie» stalinienne pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce profond recul dans sa conscience s’est exprimé dans la quasi-disparition des minorités révolutionnaires dans les années 1950.

Le resurgissement historique des luttes en 1968 a de nouveau remis à l’ordre du jour la perspective à long terme de la révolution prolétarienne, mais ce n’était explicite et conscient que chez une petite minorité de la classe, ce qui s’est reflété dans la renaissance du mouvement révolutionnaire à l’échelle internationale. Les vagues de luttes entre 1968 et 1989 ont vu des avancées importantes au niveau de la conscience, mais elles tendaient à se situer au niveau du combat immédiat (questions de l’extension, d’organisation, etc.). Leur point le plus faible était le manque de profondeur politique, reflétant en partie l’hostilité vis à vis de la politique qui était une conséquence de la contre-révolution stalinienne. Au niveau politique, la bourgeoisie a été largement capable d’imposer ses propres échéances, d’abord en offrant la perspective d’un changement par l’installation de la gauche au pouvoir (1970) et en donnant à la gauche dans l’opposition la tâche de saboter les luttes de l’intérieur (années 1980). Tout en étant capables de barrer la marche à la guerre mondiale, l’incapacité des vagues de luttes de 1968 à 1989 à prendre une dimension historique, politique, a déterminé le passage à la phase de décomposition. L’événement historique qui a marqué ce passage – l’effondrement du bloc de l’Est – a été à la fois la conséquence de la décomposition et un facteur de son aggravation. Ainsi les changements dramatiques intervenus à la fin des années 1980 ont été à la fois un produit des difficultés politiques du prolétariat et, comme elles ont donné lieu à tout un barrage par la propagande sur la mort du communisme et de la lutte de classe, un élément clef qui a conduit à un recul grave dans la conscience dans la classe, à un point tel que le prolétariat a même perdu de vue son identité de classe fondamentale. La bourgeoisie a donc été capable de déclarer sa victoire finale sur la classe ouvrière et la classe ouvrière jusqu’à présent n’a pas été capable de répondre avec une force suffisante pour démentir cette affirmation.

En dépit de toutes ces difficultés, la période de recul n’a en aucune manière signifié «la fin de la lutte de classe». Les années 1990 ont été entrecoupées d’un certain nombre de mouvements qui montraient que le prolétariat avait encore des réserves de combativité intactes (par exemple, en 1992 et en 1997). Cependant, aucun de ces mouvements n’a représenté un réel changement au niveau de la conscience. D’où l’importance des mouvements plus récents qui, quoique n’ayant pas l’impact spectaculaire et «grand soir» comme celui de 1968 en France, représentent néanmoins un tournant dans le rapport de force entre les classes. Les luttes de 2003-2005 ont présenté les caractéristiques suivantes:

- elles ont impliqué des secteurs significatifs de la classe ouvrière dans des pays du cœur du capitalisme mondial (comme en France en 2003);

- elles manifestaient un souci pour des questions plus explicitement politiques ; en particulier la question des retraites pose le problème du futur que la société capitaliste garde en réserve pour nous tous;

- elles ont vu la réapparition de l’Allemagne comme point central pour les luttes ouvrières pour la première fois depuis la vague révolutionnaire;

- la question de la solidarité de classe a été posée de manière plus large et plus explicite qu’à n’importe quel moment des luttes des années 1980, en particulier dans les derniers mouvements en Allemagne;

- Elles ont été accompagnées par le surgissement d’une nouvelle génération d’éléments en recherche de clarté politique. Cette nouvelle génération s’est manifestée à la fois dans le nouveau flux d’éléments ouvertement politisés et dans les nouvelles couches d’ouvriers qui rentrent en lutte pour la première fois. Comme cela a pu être mis en évidence dans certaines  manifestations importantes, est en train de se forger le socle pour l’unité entre la nouvelle génération et la «génération de 68» – à la fois la minorité politique qui a reconstruit le mouvement communiste dans les années 1960 et 1970 et les couches plus larges d’ouvriers qui ont vécu la riche expérience des luttes de classe entre 1968 et 1989;

- Contrairement à la perception de l’empirisme qui ne peut voir que la surface de la réalité en restant aveugle à ses tendances sous-jacentes les plus profondes, la maturation souterraine de la conscience n’a pas été éliminée par le recul général de la conscience depuis 1989. C’est une caractéristique de ce processus qu’il ne se manifeste au début que dans une minorité, mais l’élargissement de cette minorité est l’expression de l’avancée et du développement d’un phénomène plus ample au sein de la classe. Déjà, après 1989, nous avions vu une petite minorité d’éléments politisés qui se posaient des questions sur les campagnes de la bourgeoisie sur la «mort du communisme». Cette minorité a été renforcée à présent par une nouvelle génération inquiète de la direction dans laquelle va en général la société bourgeoise. Au niveau le plus général, c’est l’expression du fait que le prolétariat n’est pas battu, du maintien du cours historique à des affrontements de classe massifs qui s’est ouvert en 1968. Mais à un niveau plus spécifique, le «tournant» de 2003 et le surgissement d’une nouvelle génération d’éléments en recherche, mettent en évidence que le prolétariat est au début d’une nouvelle tentative de lancer un assaut contre le système capitaliste, à la suite de l’échec de la tentative de 1968-89.

Bien qu’au niveau quotidien, le prolétariat soit confronté à la tâche apparemment basique de réaffirmer son identité de classe, derrière ce problème il y a la perspective d’un mélange beaucoup plus proche de la lutte immédiate avec la lutte politique. Les questions posées par les luttes dans la phase de décomposition seront de plus en plus «abstraites» en apparence mais en fait, des questions plus globales comme la nécessité de la solidarité de classe contre l’atomisation ambiante, le démantèlement de l’Etat-providence, l’omniprésence de la guerre, la menace qui pèse sur l’environnement planétaire – en bref, la question de quel avenir nous réserve cette société, et donc, la question d’un type différent de société.

Au sein de ce processus de politisation, deux éléments qui jusqu’à maintenant avaient tendu à avoir un effet inhibiteur sur la lutte de classe sont voués à devenir de plus en plus importants en tant que stimuli pour les mouvements du futur : la question du chômage de masse et la question de la guerre.

Pendant les luttes des années 1980, quand le chômage massif devenait de plus en plus évident, ni la lutte des travailleurs actifs contre les licenciements imposés, ni la résistance des chômeurs dans la rue, n’ont atteint des niveaux significatifs. Il n’y a pas eu de mouvement de chômeurs qui ait eu quelque chose à voir avec le niveau atteint pendant les années 1930, alors que c’était une période de défaite profonde pour la classe ouvrière. Dans les récessions des années 1980, les chômeurs ont été confrontés à une atomisation terrible, surtout la jeune génération de prolétaires qui n’avait jamais eu d’expérience de travail et de combat collectifs. Même quand les travailleurs actifs ont mené des luttes à grande échelle contre les licenciements, comme dans le secteur des mines en Grande-Bretagne, l’issue négative de ces mouvements a été utilisée par la classe dominante pour renforcer les sentiments de passivité et de désespoir. Cela s’est encore exprimé récemment au travers de la réaction à la faillite des automobiles Rover en Grande-Bretagne, dans laquelle le seul «choix» des ouvriers était présenté comme étant entre tel ou tel équipe de nouveaux patrons pour continuer à faire marcher l’entreprise. Néanmoins, étant donné le rétrécissement de la marge de manœuvre de la bourgeoisie et son incapacité croissante à fournir un minimum aux chômeurs, la question du chômage est destinée à développer un aspect beaucoup plus subversif, favorisant la solidarité entre actifs et chômeurs, et poussant la classe dans son ensemble à réfléchir plus profondément, plus activement sur la faillite du système.

On peut voir la même dynamique en ce qui concerne la question de la guerre. Au début des années 1990, les premières grandes guerres de la phase de décomposition (guerre du Golfe, guerres balkaniques) tendaient à renforcer les sentiments d’impuissance qui avaient été instillés par les campagnes autour de l’effondrement du bloc de l’est, quand les prétextes «d’intervention humanitaire» en Afrique et dans les Balkans pouvaient encore avoir un semblant de crédibilité. Depuis 2001, et la «guerre contre le terrorisme», toutefois, la nature mensongère et hypocrite des justifications de la bourgeoisie à propos de la guerre est devenue de plus en plus évidente, même si le développement de mouvements pacifistes énormes a largement dilué le questionnement politique que cela avait provoqué. De plus, les guerres actuelles ont un impact de plus en plus direct sur la classe ouvrière même si celui-ci est surtout limité aux pays directement impliqués dans ces conflits. Aux États-Unis, cela s’exprime à travers le nombre croissant de familles affectées par la mort et les blessures des prolétaires en uniforme, mais encore plus significativement du fait du coût économique exorbitant des aventures militaires, qui a cru en proportion directe des diminutions du salaire social. Et comme il devient clair que les tendances militaristes du capitalisme ne font pas que se développer dans une spirale toujours ascendante mais que la classe dominante a de moins en moins de contrôle sur elles, les problèmes de la guerre et de son rapport avec la crise va aussi conduire à une réflexion beaucoup plus profonde, plus large, sur les enjeux de l’histoire.

De façon paradoxale, l’immensité de ces questions est une des principales raisons pour laquelle le retour actuel des luttes semble si limité et si peu spectaculaire en comparaison avec les mouvements qui ont marqué le resurgissement du prolétariat à la fin des années 1960. Face à de vastes problèmes comme la crise économique mondiale, la destruction de l’environnement mondial, ou la spirale du militarisme, les luttes quotidiennes défensives peuvent sembler inadaptées et impuissantes. Dans un sens, ceci reflète une réelle compréhension du fait qu’il n’y a pas de solution aux contradictions qui enserrent le capitalisme aujourd’hui. Mais alors que dans les années 1970, la bourgeoisie avait devant elle toute une panoplie de mystifications sur la façon possible d’assurer une vie meilleure, les efforts actuels de la bourgeoisie pour faire croire que nous vivons une époque de croissance et de prospérité sans précédent, ressemble au refus désespéré d’un homme à l’agonie incapable d’admettre sa mort prochaine. La décadence du capitalisme est l’époque des révolutions sociales parce que les luttes des exploités ne peuvent plus amener une quelconque amélioration de leur condition : et pour aussi difficile que cela puisse être de passer du niveau défensif au niveau offensif de la lutte, la classe ouvrière n’aura pas d’autre choix que de faire ce saut difficile et qui fait peur. Comme tous les sauts qualitatifs, il est précédé par toutes sortes de petits pas préparatoires, des grèves pour le pain à la formation de petits groupes de discussion à travers le monde entier.

Confrontés à la perspective de la politisation de la lutte, les organisations révolutionnaires ont un rôle unique et irremplaçable. Cependant, la conjonction des effets grandissants de la décomposition avec des faiblesses très anciennes au niveau théorique et organisationnel, et l’opportunisme dans la majorité des organisations politiques prolétariennes ont mis en évidence l’incapacité de la plupart de ces groupes à répondre aux exigences de l’histoire. Ceci s’est illustré plus clairement par la dynamique négative dans laquelle le BIPR a été happé depuis quelques temps : Non seulement du fait de son incapacité totale à comprendre la signification de la nouvelle phase de décomposition, conjuguée à son abandon d’un concept théorique clef comme celui de la décadence du capitalisme, mais de façon plus désastreuse encore dans le fait qu’il se moque des normes fondamentales de solidarité et de comportement prolétariens, via son flirt avec le parasitisme et l’aventurisme. Cette régression est d’autant plus grave que maintenant existent les prémisses de la construction du parti communiste mondial. En même temps, le fait que les groupes du milieu politique prolétarien se disqualifient eux-mêmes dans le processus qui conduit à la formation du parti de classe ne fait que mettre l’accent sur le rôle crucial que le CCI est amené à jouer au sein de ce processus. Il est de plus en plus clair que le parti du futur ne sera pas le produit d’une addition «démocratique» de différents groupes du milieu, mais que le CCI constitue déjà le squelette du futur parti. Mais pour que le parti devienne chair, le CCI doit prouver qu’il est à la hauteur de la tâche imposée par le développement de la lutte de classe et l’émergence de la nouvelle génération d’éléments en recherche n

CCI, printemps 2005